Pour innover, puisez dans les connaissances

Pour innover, puisez dans les connaissances
Innovation concept with financial elements hand drawn on blackboard

Adopter une posture de « tour de guet », soit scruter le secteur et l’environnement de l’entreprise pour en avoir une vision globale. Voilà l’une des missions des Directeurs Innovation, évoquée brièvement dans une qui décrivait l’évolution de leur rôle. Nous prolongerons ici la réflexion. De fait, un des défis majeurs de ces managers est celui des connaissances. L’enjeu est double, à la fois quantitatif – comment se repérer au mieux dans la masse croissante des connaissances ? – mais aussi qualitatif – comment tirer le meilleur parti des connaissances pour innover ? Ce dernier challenge requiert en particulier la maîtrise des connaissances dans le but d’exploiter au mieux la créativité et l’imagination des concepteurs de projets innovants.

Dans le domaine des connaissances, on a connu au milieu des années 90 la vogue du knowledge management. Mais celle-ci semble avoir fait long feu. Par la suite ont été mis en avant l’importance des systèmes d’information, des actifs immatériels, de la propriété intellectuelle, de l’intelligence collective… Autant de domaines souvent restés axés sur les connaissances internes, appréhendés de façon parcellaire, privilégiant les outils, et donc sans réel impact sur une stratégie d’innovation. La nature ayant horreur du vide, les Directeurs Innovation peuvent aujourd’hui prétendre à s’investir dans le champ des connaissances. Leur légitimité pour cela repose sur au moins trois raisons :

1. Les connaissances sont de plus en plus un levier majeur pour innover.

2. Nous assistons à un mouvement inéluctable d’ouverture des entreprises sur leur écosystème et au développement subséquent de l’open innovation.

3. Les Directeurs Innovation disposent désormais d’une large panoplie d’outils et de méthodes pour maîtriser et exploiter les connaissances.

Les connaissances, un terreau fertile

Innover vient du mot latin innovare, composé du verbe novare qui signifie « changer », « nouveau » et du préfixe in- qui indique un mouvement vers l’intérieur. Cela revient à dire que l’innovation ne surgit pas à partir de rien. Au départ, il faut donc un socle solide pour prétendre innover. Et celui-ci est naturellement constitué des savoirs et des connaissances, ingrédients indispensables pour faire émerger le nouveau et les entreprises gagnantes de demain.

La prise de conscience que les connaissances constituent le terreau principal de l’innovation est récente. Il reste cependant un long chemin à faire pour que cette reconnaissance se généralise et se traduise en actions concrètes et organisées.

De fait, on assiste à un double phénomène :

– D’abord, une accélération fulgurante et exponentielle des savoirs et connaissances : dans sa préface au livre innovation intelligence, dont le thème central est justement celui des connaissances, Marc Giget affirme : « Au rythme d’un million de nouveaux chercheurs et ingénieurs chaque année, leur population aura crû de 10 millions à 20 millions d’ici 2020. Les tendances d’une croissance rapide des publications qui va bientôt atteindre 5 millions par an et des brevets qui dépassent déjà 2 millions par an ne sont pas prêtes de s’inverser. »

– Mais aussi une certaine banalisation de ces connaissances, de plus en plus facilement accessibles notamment grâce aux outils numériques.

Avec la primauté des savoirs et de l’immatériel dans les échanges, nous entrerions dans un nouvel âge : celui de l’économie de la connaissance. Aussi est-il crucial que les Directeurs Innovation mettent la gestion des savoirs au cœur de leurs préoccupations et en fassent un atout central des entreprises pour innover et se développer. Pour avancer, une entreprise doit bâtir des offres compétitives et différenciantes. Elle sera donc amenée à augmenter sa propre maîtrise des connaissances et à intégrer celles-ci dans des démarches de conception innovante.

Pour mieux comprendre en quoi les savoirs peuvent être des déclencheurs et des accélérateurs d’innovation, arrêtons-nous sur les diverses caractéristiques de ces connaissances, qui sont autant de voies d’actions pour Directeurs Innovation.

Polymorphes

Les connaissances ne sont pas uniquement d’ordre scientifique ou technologique. Elles portent sur les marchés, les usages, l’économie, les clients, les tendances sociétales, les jeux d’acteurs, la géopolitique, etc. Bref, tout peut contribuer à ouvrir des pistes d’innovation.

Mouvantes

Les connaissances ne sont pas figées, elles évoluent en permanence. Il est donc indispensable d’adopter une attitude prospective : situer l’état de l’art (et symétriquement identifier l’état du non art) à un moment donné, puis anticiper et se projeter dans le futur pour identifier les nouvelles connaissances qui se profilent à l’horizon.

Croisées

Pour féconder un champ donné de connaissances, il peut être intéressant de procéder par transposition. Les connaissances découlent en effet souvent d’analogies, de transpositions et de croisements. L’une des sources prometteuses d’inspiration est, par exemple, le biomimétisme (imitation de la nature). Aux frontières des champs de connaissances, il y a aussi des interpénétrations de connaissances qui s’opèrent et génèrent du neuf par fertilisation croisée.

Recombinées

Nous pourrions comparer les domaines de connaissance à un Rubik’s cube aux combinaisons presque infinies ou même à un jeu de Lego dans la mesure où nous sommes dans un champ avec des expansions possibles. Cette comparaison signifie que de nouvelles connaissances résultent du réagencement permanent des briques de savoir.

Inattendues

De nouvelles connaissances surgissent souvent par inoculation d’inattendu et frottements créatifs. C’est la raison pour laquelle le Directeur Innovation doit être attentif aux approches décalées et aux acteurs atypiques : artistes, designers, créatifs, startups, etc.

Par paliers

Les différentes vagues d’avancées scientifiques se produisent de façon cumulative jusqu’à amener au franchissement soudain de seuils de connaissances. C’est ce phénomène d’émergence que décrit bien le philosophe et historien des sciences Thomas Kuhn dans son essai célèbre La Structure des révolutions scientifiques. La nouvelle vision du monde (paradigm shift) qui en résulte ouvre ainsi la voie à de nouvelles possibilités d’innovation. Les entreprises doivent donc être attentives à ces révolutions en cours.

Sensées

« La connaissance s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que de l’information ». Cette citation d’Albert Einstein illustre l’idée selon laquelle les connaissances sont plus que des données ou des informations. Elles agrègent celles-ci mais les dépassent. Derrière les connaissances, il y a de l’expérience, du vécu, les mémoires du passé. Tous ces matériaux enrichissent les connaissances en leur donnant du sens.

Partage des connaissances et open innovation

Pour une entreprise, la première source de connaissances à exploiter – car elle est la plus facilement et immédiatement accessible – est interne. Il peut s’agir de la connaissance de ses marchés et de ses clients, de ses technologies ou encore des savoirs tangibles ou idées intangibles que détiennent les collaborateurs. Le défi consiste à les mobiliser et à les capitaliser.

Car les connaissances sont de plus en plus fragmentées et réparties. Chacun peut en détenir d’infimes bribes mais personne ne pourra jamais en embrasser des pans plus importants. Ainsi, des dispositifs comme les plateformes d’innovation participatives peuvent se montrer particulièrement utiles. Il en résulte alors un mouvement de partage et de mutualisation des savoirs. Une tendance forte qui va jusqu’à être la base d’une nouvelle économie basée sur la collaboration, la mutualisation, le partage et les échanges de connaissances.

Mais les entreprises prennent aussi conscience que les gisements de connaissances sont bien plus vastes et diversifiés au dehors de leur périmètre propre. C’est la raison pour laquelle l’open innovation (basée sur le partage et la coopération entre entreprises) est une démarche indispensable pour l’acquisition de nouvelles connaissances.

Les outils et compétences pour appréhender les connaissances

Se baser sur les connaissances pour en faire émerger de l’innovation requiert de grandes capacités en termes d’outils, de méthodes et de mobilisation d’expertises et de compétences.

Outils, méthodes et dispositifs

Les principaux outils pour explorer, exploiter et stocker les connaissances viennent essentiellement du numérique : logiciels, outils de data intelligence, algorithmes, moteurs de recherche, plateformes de crowdsourcing… Arrêtons-nous particulièrement sur les innovation labs. Ces dispositifs dont se dotent de plus en plus de grands groupes ont souvent comme mission première d’acquérir de nouvelles connaissances. Ces laboratoires procèdent de diverses manières : par l’exploration de domaines nouveaux, par l’expérimentation directe via le prototypage rapide et les retours d’expériences, par des interactions avec des start-ups pour se nourrir de nouvelles pratiques, plus agiles. Parmi les quelques méthodes connues pouvant être pertinentes en matière de connaissances, citons le benchmarking, les analyses sémantiques, le data mining, la veille technologique et économique, les détections de tendances, les méthodes de cartographie… Quant aux approches moins connues, il en est une particulièrement adaptée pour mobiliser les connaissances en faveur de l’innovation en les confrontant à des pistes créatives : il s’agit de la méthode C-K.

Experts

Les experts sont par définition porteurs de connaissances. Il appartient aux Directeurs Innovation de mettre en place des dispositifs d’identification de ces spécialistes, de capture de leurs expertises et d’activation de celles-ci dans des projets d’innovation. Cela peut notamment être mis en place dans le cadre de communautés d’experts réunis autour d’une plateforme web dédiée.

Si les Directeurs Innovation s’impliquent de plus en plus dans le management des connaissances, cela signifie ipso facto qu’ils doivent aussi occuper des territoires qui sont directement impactés par celles-ci, nommément la stratégie, la prospective, l’exploration des imaginaires… Grâce aux connaissances s’ouvrent alors aux Directeurs Innovation de très larges et prometteuses perspectives.

Eric Seulliet

Issam Saidi
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