Le « codéveloppement » : une méthode québécoise au service des entrepreneurs

Le « codéveloppement » : une méthode québécoise au service des entrepreneurs

Comment exploiter l’intelligence collective lorsqu’on est entrepreneur ? Grâce à la méthode du « codéveloppement », qui permet aux créateurs d’entreprise de progresser avec l’aide d’un groupe de pairs.

C’est une méthode d’apprentissage par l’action. D’origine québécoise, le « codéveloppement » professionnel a été théorisé dans les années 1980 par Claude Champagne et Adrien Payette pour des managers en entreprise. Aujourd’hui, cette méthode est utilisée dans plusieurs parcours de formation à l’entrepreneuriat et entre entrepreneurs en activité.

Un groupe de codéveloppement est constitué de six à huit personnes qui se réunissent périodiquement pour une durée d’1h30 à 2h30, sur une période de six mois à un an. Ce format peut varier en fonction des groupes. Les bénéficiaires de séances de codéveloppement peuvent être divers : des porteurs de projet de création d’entreprise, des consultants indépendants ou des dirigeants de PME. Les animateurs des séances sont en grande majorité des coachs formés au codéveloppement, eux-mêmes très souvent entrepreneurs.

Le codéveloppement est un processus de formation inversé où l’on apprend de ses pairs, dans un climat bienveillant et constructif (lire aussi la chronique : « Réinventer la formation grâce à l’apprentissage entre pairs »). A chaque séquence, l’un des participants endosse le rôle du « client », les autres étant ses « consultants », avec l’objectif de l’aider par rapport à la préoccupation, au projet ou la problématique qu’il soulève. Le client change à chaque séance. Le contenu n’est pas fixé a priori mais est construit à partir des problèmes, des projets et des préoccupations de ses membres.

Remettre en cause ses objectifs pour avancer

En pratiquant le codéveloppement, on apprend une autre manière de gérer les difficultés, à définir un objectif clair et à remettre en cause un but pour vérifier que c’est bien le bon : des compétences très utiles dans la gestion d’une entreprise. Les participants s’entraînent à se concentrer et à ne pas se disperser, ce qui est primordial pour un entrepreneur. On y apprend aussi à aller droit au but : chacun dispose en effet de peu de temps pour exposer son cas.

Sur la partie comportementale et relationnelle, la méthode permet aux participants de mieux se connaître grâce au retour d’expérience de chacun. Par exemple, est-il aisé pour moi de prendre la parole ? Est-ce que je me sens facilement en concurrence ou jugé par les autres ? On découvre également les modes opératoires des autres et on apprend à les respecter. Ainsi, on expérimente la bienveillance au travail et une communication authentique. On apprend aussi à s’ouvrir et à faire confiance aux autres, ce qui est très utile dans la vie entrepreneuriale.

En exposant sa difficulté, le client reconnaît aussi ses limites et demande de l’aide à ses pairs. Chacun peut exprimer son point de vue sans rapport de force. Le codéveloppement stimule le sens de l’autonomie, de la responsabilité et l’esprit d’« effectuation ». Ce concept est de plus en plus apprécié pour ses aspects pratiques et « réels » : il consiste à faire avec ce que l’on a, à partir de ce qui est présent. L’approche favorise non pas des solutions idéales mais pragmatiques, en tenant compte de la vision du participant qui expose ses difficultés.

Sortir de son isolement en tant qu’entrepreneur

Malgré la diversité de ses contacts (employés, clients, fournisseurs, partenaires…), l’entrepreneur se sent souvent extrêmement seul. Quand on demande aux participants pourquoi ils ont été volontaires pour intégrer un cycle de codéveloppement, les participants évoquent souvent l’envie (ou le besoin) de se sentir moins isolés devant l’ampleur de leurs tâches, de pouvoir échanger concrètement sur leur projet et leurs préoccupations, dans le confort d’un petit groupe (lire aussi l’article : « Le génie collectif »).

Les participants soulignent que les séances de « codev’» leur ont permis de prendre le temps de réfléchir à leur situation et de prendre du recul. Plus largement, la séance pousse chacun à prendre systématiquement un temps de réflexion sur sa pratique et sur celle des autres. Enfin, les entrepreneurs ont pu bénéficier de conseils et de témoignages, tout en avançant concrètement sur leur projet grâce à l’acquisition de connaissances techniques et pratiques. Le codéveloppement est plus qu’un lieu de parole et de partage car l’objectif d’amélioration de la pratique de chacun est explicitement posé dès le départ.

Renforcer sa confiance en soi

En ce qui concerne les impacts psychologiques ou comportementaux, la confiance en soi est renforcée par le fait que chacun donne et apporte quelque chose aux autres membres du groupe, et que toutes les contributions sont valorisées. Un entrepreneur doit croire en son idée, en son business. C’est en ayant confiance en soi, en son projet, en ses idées et en son travail, qu’il conservera sa motivation. Les participants prennent conscience de ce qu’ils savent et de ce qu’ils ont déjà réalisé. Cet effet est renforcé par des exercices de reconnaissance que le facilitateur peut apporter au cours de la séance. Parfois, le groupe attirera l’attention du porteur de projets sur de nombreux points. Cela peut être déstabilisant pour l’entrepreneur, mais cela lui permettra d’éviter de partir dans une direction peu porteuse.

Les règles de bienveillance et aussi de parler vrai sont importantes. On constate en effet une baisse de la charge émotionnelle du client et une réelle prise de recul des participants. Les rencontres permettent de dynamiser les projets grâce aux nouvelles idées et aux nouveaux éclairages. Le client partage à la séance d’après, ce qu’il a pu mettre en place et c’est un encouragement à avancer.

Les conditions du succès du codéveloppement

Trois conditions sont cruciales pour la réussite du codéveloppement :

1. La composition du groupe: il est conseillé de réunir des personnes avec une ambition et un stade d’avancement similaires de leur projet, dotées d’une posture d’ouverture et de respect envers les autres.

2. L’engagement dans la durée : les participants doivent faire preuve d’assiduité, dans la mesure où le processus est basé sur la solidarité et le soutien mutuel. Un des principes du codéveloppement est en effet le volontariat des participants.

3. L’animateur est garant du cadre : il facilite la séance et veille au bon déroulement des différentes étapes, ainsi qu’à la confidentialité, cruciale pour des entrepreneurs. Il fait vivre les règles du jeu de bienveillance, d’écoute et encourage le développement de la pensée alternative. Il est important que la diversité des points de vue soit encouragée ainsi que l’utilisation des méthodes créatives qui permettent de favoriser des idées nouvelles et de sortir des sentiers battus.

Certes, il est impossible de tout enseigner par la méthode du codéveloppement, par exemple des sujets techniques, ou de remplacer des qualités comme la fibre entrepreneuriale, le courage ou l’indépendance. Le codéveloppement est pourtant un cadre précieux pour favoriser l’intelligence collective. Même dans l’aventure solitaire de l’entrepreneuriat.

par Janice Byrne, Fairouz Guédira
Harvard Business Review
Kahina Sadaoui
CONTRIBUTOR
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