Les ados minés par le cellulaire?

Les ados minés par le cellulaire?
INFOGRAPHIE LA PRESSE

Moins autonomes, plus isolés, moins heureux, les ados vont mal, clame l’auteure d’un essai intitulé iGen – pour « iGénération ». À cause de leur téléphone intelligent. La réalité est-elle si simple ?

Connexion et dépression

Mettre des étiquettes pour nommer les générations, c’est un peu le dada de Jean M. Twenge, professeure de psychologie de l’Université d’État de San Diego, en Californie. En 2006, elle a publié Generation Me, un essai sur les milléniaux. L’automne dernier, elle est revenue avec iGen – pour « iGénération » -, un essai portant sur les jeunes nés entre 1995 et 2012, qu’elle dit « au bord de la pire crise de santé mentale depuis des décennies ».

Qu’est-ce qui fait que les adolescents américains montrent plus de signes de dépression, moins de signes d’autonomie, et se suicident davantage ? La chercheuse ne fait pas de détour : l’adoption massive du téléphone intelligent. En 2012, pour la première fois, la majorité des Américains en possédait un et pouvait être connectée en permanence. Et c’est à partir de 2012 qu’elle a constaté des changements abrupts dans les marqueurs qu’elle observe depuis des années. « Je n’avais jamais rien vu de tel », écrit-elle dans l’introduction de son essai.

Jean M. Twenge développe son hypothèse en l’appuyant sur une grande quantité de données traduites en tableaux. En résumé, ils disent ceci : le taux de dépression augmente (en particulier chez les jeunes filles), les sorties sans les parents se font plus rares, ceux-ci savent presque toujours où et avec qui sont leurs enfants, le nombre de jeunes détenteurs d’un permis de conduire est en baisse et le taux de suicide augmente en flèche.

Suicide aux États-Unis

Il y a de quoi s’alarmer. Devorah Heitner, auteure de Screenwise – Helping Kids Thrive (& Survive) in Their Digital Age, convient qu’il faut s’occuper des ados anxieux et dépressifs. « Les adolescents ont beaucoup de raisons de s’inquiéter : les changements climatiques, l’instabilité politique, fait-elle valoir. Il y a aussi beaucoup de pression sur eux sur le plan économique. Je ne suis pas convaincue que tout ça tienne aux téléphones intelligents. »

« Toutes les personnes qui étudient internet et les technologies comme les médias sociaux de manière sérieuse et rigoureuse auront des positions beaucoup plus nuancées, tranche Mélanie Millette, professeure au département de communication sociale et publique de l’UQAM. Il y a une multitude de facteurs : sociaux, culturels et, oui, technologiques. […] C’est toujours beaucoup plus compliqué que la technologie cause ceci ou cela. »

Sommeil troublé

Sans aller jusqu’à prévoir le désastre annoncé par l’auteure d’iGen, des experts consultés par La Presse se montrent préoccupés et jugent que la psychologue américaine soulève des questions importantes. C’est le cas d’Olivier Jamoulle, pédiatre spécialiste des adolescents à Sainte-Justine, qui s’inquiète notamment de l’impact des technologies sur la durée et la qualité du sommeil des jeunes.

« Des études parlent de 30 minutes de sommeil en moins chez les adolescents actuellement en raison de l’utilisation du texto dans la chambre. »

Une chose qu’il voit relativement souvent en clinique. « De là, il est possible que ça ait un impact sur la concentration à l’école, la fatigue durant la journée et, effectivement, une humeur plus dépressive. »

« Est-ce le cellulaire qui apporte la dépression ou le manque de sommeil ? demande aussi Cathy Tétreault, directrice générale du Centre Cyber-Aide. Est-ce le cellulaire ou sa mauvaise utilisation ? Le manque de sommeil, d’exercice, d’activités sociales, sportives et de liens familiaux, tout ça peut mener à la dépression et avoir un effet direct sur le taux de suicide. »

Suicide au Québec

« C’est chez les jeunes que les taux de suicide sont les plus bas [au Québec]. »

– Jérôme Gaudreault, directeur général de l’Association québécoise de prévention du suicide

La diminution est presque constante depuis les pics des années 1990. En 2015, le taux de suicide chez les 15-24 ans était de 8,3/100 000.

Des ados isolés ?

iGen fait le portrait d’ados qui passent plus de temps à envoyer des textos depuis leur chambre à coucher qu’à voir leurs amis en personne. Devorah Heitner convient qu’ils peuvent vivre une « anxiété de la connectivité » et croire qu’ils doivent être joignables en tout temps pour maintenir leurs liens sociaux. Mélanie Millette estime quant à elle que « la vie numérique vient s’ajouter à la cour d’école, au boisé à côté de l’école, au centre commercial ».

83 % des ados américains disent que les médias sociaux leur donnent le sentiment d’être plus connectés à ce que vivent leurs amis.

Source : PEW Research Center

« Ce n’est pas le téléphone intelligent qui fait que les ados se replient sur eux et ne sortent plus, c’est un mouvement qu’on observe depuis bien avant 2010-2012, à savoir que les parents ne laissent plus sortir les enfants, fait valoir Claire Balleys, sociologue membre de l’Observatoire Jeunes et Société. On ne laisse plus sortir les ados, on ne les laisse plus occuper l’espace public. »

« Ce sont des téléphones sans fil, mais ce sont de véritables cordons ombilicaux ! »

Elle avance que, en plus de pouvoir le joindre en permanence, les parents sont rassurés de savoir leur ado dans la pièce d’à côté. Passer du temps sur son téléphone intelligent serait ainsi une façon de rester en contact avec les amis – un aspect fondamental du façonnage de l’identité à l’adolescence – dans un contexte où les possibilités de sorties sont limitées. « Ce n’est pas que ça, mais c’est aussi une compensation par rapport à une perte d’autonomie, de liberté », juge-t-elle.

En perte d’autonomie

Jean M. Twenge insiste sur le fait que les jeunes font moins la fête que leurs aînés au même âge (la consommation d’alcool et de drogue est aussi en baisse au Québec chez les élèves du secondaire) et que, en gros, un jeune de 18 ans a de nos jours le comportement d’un ado de 14 ans il y a quelques années seulement. Bref, l’enfance s’étire dans l’adolescence.

« Je suis d’accord avec cette observation, dit Cathy Tétreault. L’adolescence est repoussée. Est-ce que ça va avec l’utilisation des technologies de l’information et l’accessibilité aux activités sans s’éloigner de la maison ou avec les familles moins nombreuses et le fait que les enfants sont plus gâtés ? demande-t-elle. Un mélange des deux, je pense. »

Permis de conduire

Moins de jeunes Québécois de 16 à 19 ans détiennent un permis de conduire que dans le passé : 37 % en 2017 contre 51 % en 1990. Cette baisse n’est pas constante : ils étaient 36 % en 2002 et 45 % en 2010.

Source : SAAQ

« Il n’est pas clair qu’il y ait un lien de causalité entre la tendance à étirer l’adolescence et l’utilisation du téléphone intelligent », estime Devorah Heitner. Elle convient toutefois que les nouvelles technologies changent les possibilités dans nos relations. « Jusqu’à ce qu’on ait parfaitement compris ce que ça signifie, il est vrai que c’est un peu effrayant », concède-t-elle.

Mélanie Millette invite quant à elle à se méfier des conclusions hâtives et des lectures « premier niveau » de phénomènes complexes. « C’est comme si on disait : on va introduire le vote électronique et, tout d’un coup, tout le monde va voter, illustre-t-elle. La technologie ne cause pas de changements sociaux. Elle y participe, dans un contexte plus moins favorables à certains comportements, mais ce n’est pas la technologie qui est magique et induit les comportements. »

Quatre conseils pour les parents

Dépassé par la gestion des appareils ? Quelques gestes tout simples mèneront peut-être vos ados à des usages plus raisonnables. Et vous aussi.

UNE CHOSE À LA FOIS

L’accès à l’internet, c’est un accès illimité à presque tout. « On peut encourager nos enfants à se familiariser avec une chose à la fois. On peut peut-être commencer par un jeu et les textos, mais pas ouvrir sur les jeux, les textos, les médias sociaux et tout le reste, de manière à ce qu’ils développent des compétences dans chacune de ces sphères individuellement », propose Devorah Heitner, auteure de Screenwise – Helping Kids Thrive (& Survive) in Their Digital Age.

GÉRER SES NOTIFICATIONS

Le nerf de la guerre pour quantité de médias sociaux et d’applications, c’est d’avoir et de garder notre attention. « Il faut revoir la place de la technologie dans nos vies. En particulier les notifications, qui ont été développées exprès pour susciter une certaine addiction », suggère Mélanie Millette, professeure au département de communication sociale et publique de l’UQAM. Comment rester connecté à l’instant présent quand son téléphone bipe constamment parce que Facebook, Snapchat, Messenger ou Instagram réclament de l’attention ?

LA CLÉ : L’ACCOMPAGNEMENT

Devorah Heitner a une belle formule pour parler du rôle des parents dans l’apprivoisement des nouvelles technologies. Elle dit : « Mentoring, not monitoring ». Autrement dit : les parents doivent accompagner les enfants et les ados, pas les mettre sous surveillance. « Surveiller les activités en ligne peut faire partie du mentorat, mais on ne doit pas faire que ça, insiste-t-elle. Attraper nos enfants quand ils font des mauvais coups ne leur montre pas comment bien faire les choses. » Elle est par ailleurs convaincue que les ados veulent montrer ce qu’ils font en ligne et qu’il suffit de leur demander de nous initier aux applications qu’ils utilisent.

DONNER L’EXEMPLE

Exaspéré de voir votre ado, ou même votre enfant, rivé à une tablette ou à un téléphone ? « Pour les adultes aussi, c’est devenu un compagnon du quotidien », observe la sociologue Claire Balleys. Regardez-vous vos courriels et vos textos à table ? Plongez-vous dans votre appareil dès que vous avez une minute ? Le saisissez-vous au moindre bip ? Vos propres enfants vous ont-ils déjà reproché de ne pas leur accorder toute votre attention à cause de votre téléphone ? S’imposer des règles à soi-même est une bonne façon de montrer les limites à ses enfants.

Source : Lapresse.ca

Lamia Siffaoui
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