Les trésors cachés de la graisse : un véritable or jaune

Les trésors cachés de la graisse : un véritable or jaune
L’idée d’utiliser la graisse en médecine n’est cependant pas récente et a vu le jour au XIXe siècle. Photo : FRANCIS JOSEPH DEAN/NEWSCOM/SIPA

On la traque sans relâche. Et pourtant ! les médecins multiplient les découvertes sur cet incroyable tissu en passe de devenir un véritable or jaune

Olivia souffrait tant des mains qu’elle ne pouvait plus accomplir certains gestes aussi banals que se coiffer ou boutonner ses vêtements. Diagnostic : sclérodermie systémique, une maladie auto-immune rare qui se caractérise par le durcissement de la peau, notamment au niveau des mains, réduisant la mobilité des doigts et des articulations. L’hôpital de la Conception à Marseille lui a alors proposé de tester un nouveau traitement. L’équipe du Pr Guy Magalon, chirurgien plastique, l’a opérée pour prélever par liposuccion une petite quantité de graisse au niveau de l’abdomen, puis lui en a réinjecté une fraction cellulaire en sous-cutané… dans les mains ! Résultat : Olivia peut de nouveau se servir de ses doigts… comme 11 autres patientes incluses dans cet essai clinique, dont les résultats, très prometteurs, ont été publiés en 2014. De quoi permettre à Guy Magalon, auteur de cette étude, de lancer dès à présent la deuxième phase de l’essai sur une quarantaine de malades, dans plusieurs centres en France. « La graisse est un trésor », assure-t-il.

Pourtant, d’ordinaire, on la déteste ! Comme chaque été, de nouveaux régimes promettent de la faire disparaître pour nous permettre de retrouver la minceur qui convient à l’impératif esthétique de nos sociétés occidentales. Mais le surplus de graisse corporelle est aussi connu pour être cause de multiples troubles. Selon l’Organisation mondiale de la santé (étude juin 2016), le surpoids et l’obésité sont, en effet, responsables du diabète, de troubles musculo-squelettiques (en particulier d’arthrose), de certains cancers (endomètre, sein, ovaires, prostate, foie, vésicule biliaire, rein et côlon), et de maladies cardio-vasculaires. D’où l’importance du maintien d’un poids optimal défini par l’indice de masse corporel (IMC = poids/ taille2). Pourtant, on le sait moins, la graisse corporelle – en proportion normale – est indispensable au bon fonctionnement de l’organisme. Mieux ! « Elle est un organe à part entière », affirme Sébastien Garson, docteur en chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique, qui exerce notamment au centre hospitalier de Senlis (Oise). Le tissu adipeux représente en effet 10 à 20 % du poids d’un adulte. « Il est le principal réservoir d’énergie de l’organisme, un isolant qui protège les organes vitaux mais aussi un tissu produisant un grand nombre d’hormones essentielles à de nombreuses réponses physiologiques », détaille Sébastien Garson. La graisse est même source de cellules souches, capables de se diviser et se différencier en divers types cellulaires.

Une première greffe réalisée dès 1893

L’idée d’utiliser la graisse en médecine n’est cependant pas récente et a vu le jour au XIXe siècle. En 1893, le chirurgien allemand Gustav Adolf Neuber prélève ainsi au scalpel de petits fragments de graisse du bras d’un patient pour combler un trou formé au-dessus de son oeil par une infection osseuse. Deux ans plus tard, l’un de ses confrères, Vincenz Czerny, transfère un lipome (tuméfaction graisseuse bégnine) de la fesse d’une patiente à l’un de ses seins, lésé par une mastectomie. Mais il faut attendre 1977 pour qu’un Français, le Pr Yves Gérard Illouz, invente la « canule », sorte de seringue aspirante qui prélève le tissu adipeux par de petites incisions, donnant ainsi naissance à la lipoaspiration. Le chirurgien plasticien new-yorkais Sydney Coleman va ensuite révolutionner le domaine dans les années 1990, en mettant au point la « lipostructure » pour venir en aide aux malades du sida. Si les traitements anti-VIH en usage à l’époque (antiprotéases) stabilisent la charge virale des patients, en revanche ils altèrent leur physionomie en modifiant la répartition des graisses (lipodystrophie). Les malades présentaient ainsi une atrophie de la graisse superficielle sur le visage et sur les membres mais prenaient du ventre et développaient une « bosse de bison » entre les omoplates.

Un cocktail de jouvence pour la peau

Pour lutter contre la discrimination physique de ces personnes, Sydney Coleman a établi le premier protocole de réutilisation de la graisse pour redonner meilleur aspect au visage. Une opération en trois étapes : prélèvement, centrifugation, réinjection. « Sydney Coleman a standardisé la procédure, commente Richard Abs, chirurgien plasticien, président de la Sofcep (Société française des chirurgiens esthétiques plasticiens), et sa technique demeure une référence aujourd’hui. »

Sydney Coleman ayant démontré par ailleurs que le vieillissement se caractérisait moins par une chute des tissus qu’une perte de volume, la chirurgie esthétique n’est pas en reste ! Idée : combler le visage avec de la graisse pour le rajeunir… D’où le « lipofiling » devenu la star du 30e congrès de la Sofcep qui se tenait à Marseille début juin, que ce soit pour le visage – une alternative au lifting – ou pour l’augmentation mammaire. « Il reste encore une foule de questions, précise cependant Richard Abs. Où prélever ? Comment ? Quel traitement de la graisse ? Où la réinjecter ? En quelle quantité pour un effet durable ? » Ce qui suscite des recommandations prudentes de la Haute Autorité de santé.

Les travaux pionniers de Sydney Coleman ont également permis de découvrir un autre des grands secrets de la graisse : elle est un cocktail de jouvence. « Lorsqu’il faisait des ajouts pour augmenter les volumes, le spécialiste s’était aperçu que la peau s’améliorait mais sans parvenir à en expliquer la raison », raconte le Pr Guy Magalon. En 2001, une équipe de recherche de l’université de Californie, à Los Angeles (États-Unis), menée par Patricia Zuk, découvre le pot aux roses. Elle démontre que la graisse, centrifugée après prélèvement, contient une strate de cellules très particulières qui peuvent se différencier en un certain nombre de types cellulaires : des cellules souches. « Elles représentent une alternative aux cellules souches mésenchymateuses dérivées de la moelle osseuse, les plus utilisées actuellement en thérapie cellulaire », conclut Patricia Zuk.

Ces cellules issues de la graisse peuvent en effet donner naissance à des cellules cartilagineuses (chondrocytes), osseuses (ostéoblastes), graisseuses (adipocytes), à des fibres musculaires (myocytes) ou cardiaques (cardiomyocytes). Mieux ! « La graisse contient 3 à 5 % de ces cellules souches, soit beaucoup plus que la moelle osseuse, et cela dans un tissu beaucoup plus facile à prélever », précise Guy Magalon. Autant dire une manne, facile d’accès.

D’où l’idée de tester cette fraction de graisse contenant les cellules souches, baptisée fraction vasculaire stromale (FVS) pour améliorer le sort des malades (essentiellement des femmes) privés de l’usage des mains par la sclérodermie systémique. En 2011 le CHU de Marseille obtient ainsi une autorisation d’essai clinique pour injecter aux patientes 1 cm3 de FVS, contenant quatre millions de cellules souches. Bonne surprise ! « Cela relance la vascularisation, résorbe l’oedème et la douleur « , assure Guy Magalon. En 2016, une étude américaine sur 88 cas similaires est également lancée. Elle donnera ses résultats les prochains mois. Et ce n’est qu’un début ! Pas moins de 75 essais cliniques utilisant la FVS dérivée de la graisse sont actuellement menés dans le monde. Seul frein à cette technique, la FVS, très instable, doit être produite immédiatement après la lipoaspiration dans un laboratoire de thérapie cellulaire, selon des normes extrêmement strictes.

D’autres chercheurs tentent, de leur côté, la mise en culture de la FVS pour sélectionner et produire des cellules souches dérivées de tissu adipeux (ADSC). Pas moins de 215 essais cliniques utilisent ces précieuses cellules pour des indications aussi variées que les lésions cardiaques ou l’arthrite. Et déjà, des sociétés américaines comme American CryoStem ont repéré le filon. L’entreprise propose ainsi aux patients de se faire d’une pierre deux coups ! Supprimer quelques bourrelets par lipoaspiration pour en congeler la graisse (une pratique interdite en France) afin de l’utiliser lors de futures interventions esthétiques ou en exploiter les précieuses cellules souches en cas de problème de santé. De quoi – peut-être – regarder désormais avec gratitude notre bedon ou nos poignées d’amour !

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