Génétique : les nouveau-nés, bientôt tous séquencés ?

Génétique : les nouveau-nés, bientôt tous séquencés ?

REPORTAGE – Aux États-Unis, un programme de recherche unique au monde propose de détecter la prédisposition génétique de bébés à plus de 1000 maladies. Une façon de tester en grandeur nature l’impact sur les familles de ce qui pourrait bien, demain, être le quotidien de toutes les maternités.

Un cri retentit : la petite Piper-Snow vient de naître ! Ben et Paige, ses parents, sont tout à leur joie, le bébé étant en parfaite santé. Une infirmière du Brigham and Women’s Hospital de Boston (États-Unis) lui prélève alors quelques gouttes de sang au niveau du talon afin de dépister environ une trentaine de maladies génétiques, comme pour tous les bébés américains (contre six en France métropolitaine et départements et Régions d’outre-mer). Mais Ben et Paige ont la surprise de recevoir aussi la visite de Margareth Helm, une consultante en génétique de la Harvard Medical School, qui leur fait une proposition inédite : participer à un programme scientifique visant à pratiquer un dépistage beaucoup plus poussé chez leur bébé.

479 autres nouveau-nés ont ainsi été sélectionnés dans un projet de recherche nommé BabySeq, financé à hauteur de 25 millions de dollars pendant cinq ans par les National Institutes of Health (NIH), les instituts de recherche médicale du ministère de la Santé.

La moitié des nouveau-nés subiront un examen standard (groupe témoin) tandis que les autres verront leur génome entier séquencé, c’est-à-dire leur patrimoine génétique entièrement décodé. Une pratique qui était jusqu’alors autorisée aux États-Unis — comme en France — uniquement lorsque la mauvaise santé du bébé le requérait. Des sociétés privées avaient bien tenté de proposer des séquençages complets pour les personnes — petites et grandes — bien portantes, mais les autorités américaines de la santé (FDA) y avaient mis bon ordre.

85 % des parents intéressés par le projet

Si les parents de Piper-Snow acceptent, ils seront destinataires d’une liste complète des prédispositions génétiques de leur petite fille… à près de mille maladies ! Autrement dit, la liste des risques potentiels pour leur bébé de contracter — ou pas — certaines pathologies durant l’enfance et l’adolescence.

Toute la famille sera suivie pendant cinq ans pour évaluer l’impact de cette information sur sa vie quotidienne. Ben et Paige n’hésitent pas une seconde. C’est oui ! « Il est toujours bon de savoir tout ce que qu’il est possible de savoir sur la santé à long terme et le bien-être de sa famille », affirment-ils. Comme eux, selon une étude antérieure menée par l’équipe de Harvard, 83 % des familles approchées se sont dites « plutôt » et « très » intéressées par le projet, alors que seules 17 % étaient « un peu » ou « pas du tout » intéressées. « Ils ont peur des résultats et de l’angoisse que cela pourrait engendrer », justifie Margareth Helm.

Pour comprendre les enjeux de la mission BabySeq, direction l’avenue Louis-Pasteur, à quelques blocs de l’hôpital, dans le bâtiment de recherche du Women’s Hospital qui se dresse dans les larges allées de ce quartier chic de Boston. Au quatrième étage, le couloir à damier noir et blanc dessert les bureaux de Margareth Helm et du Pr Robert Green, généticien et instigateur du projet en association avec Alan Beggs, responsable du service des maladies rares au Children’s Hospital de Boston.

Robert Green, francophile et orateur aguerri, affiche sur ses deux écrans les séquençages de génome de quelques-uns de ses petits patients. « Si nous avons lancé ce projet, c’est parce que les sociétés privées proposant des séquençages de génome d’enfant se développent à tour de bras ! Or nous n’avons aucune donnée validée concernant l’effet de ces informations sur le devenir des familles », explique-t-il.

Comment les médecins les utilisent-elles ? Comment les parents les reçoivent- elles ? Changent-elles leur façon de voir leur bébé ? Engagent-ils des frais médicaux supplémentaires ? Ont-ils l’intention de communiquer ces informations à leur enfant une fois celui-ci en âge de comprendre ? Autant de questions auxquelles l’équipe pluridisciplinaire, composée de généticiens et de consultants formés au conseil génétique, veut tenter de répondre. « 7000 des 20 000 gènes humains sont, d’une façon ou d’une autre, associés à des maladies, précise le chercheur. Nous en avons sélectionné 2000, liés à des maladies de l’enfance et avec un bon niveau de preuve dans la littérature scientifique. »

Nous refusons de dire si le nouveau-né a un risque de déclencher une maladie d’Alzheimer dans soixante ans, cela n’aurait aucun sens » – Robert Green

Dans cette liste se retrouve le risque d’avoir des maladies graves comme le syndrome d’Usher (jusqu’à 5 gènes en cause, prévalence de 1/30 000 naissances), responsable de surdité et d’une perte graduelle de la vision. Ou le syndrome de Rett (mutation d’un gène du chromosome X, 1/15 000 naissances en France), une maladie du développement du système nerveux central conduisant à un polyhandicap.

Dans cette liste noire, la présence de certains gènes dits récessifs peut être découverte.  « Certaines personnes sont porteuses sans le savoir d’une maladie récessive comme celle de Tay-Sachs ou la phénylcétonurie, indique Margareth Helm. Si elles ont un enfant avec un autre porteur sain, elles peuvent transmettre la maladie. Cela peut donc être pertinent de le savoir. »

Le test informe aussi sur la présence d’une déficience en glucose-6-phosphate déshydrogénase, pouvant provoquer des crises d’hémolyse aiguë après ingestion de fèves (favisme). Ou encore sur celle d’une mutation provoquant une hyperthermie maligne, qui peut déclencher des complications graves en cas d’anesthésie générale… Autant d’informations que les parents volontaires ont envie de connaître pour anticiper les problèmes.

En revanche, les chercheurs ne s’aventurent pas sur le terrain des maladies qui pourraient toucher les enfants une fois devenus adultes. « Nous refusons par exemple de dire si le nouveau-né a un risque de déclencher une maladie d’Alzheimer dans soixante ans, cela n’aurait aucun sens », rapporte Robert Green.

BabySeq est une préfiguration de ce que pourrait être la médecine prédictive, qui pourrait prendre la forme d’un séquençage pour tous dans le futur. Des voix s’élèvent-elles contre cette idée ? « Pas à ma connaissance, assure Arthur Caplan, professeur de bioéthique à la Nex York University School of Medicine, qui suit cette étude de près.

Il y a cependant de très grands risques en jeu, poursuit-il en égrenant les écueils : comment faire face à une annonce de maladie grave pour laquelle il n’y a pas de traitements ? Qui fournira des conseils et avec quelle formation ? » Arthur Caplan s’interroge également sur la précision réelle des tests s’ils venaient à être généralisés, ou sur l’impact qu’ils auront sur des familles en construction.

« La pression montera-t-elle pour que le test se fasse in utero afin d’autoriser des interruptions de grossesse ? Qui sera responsable des erreurs ? Et si les tests révèlent des problèmes graves, qui devra le savoir : les autres enfants, les grands-parents, l’école, l’assurance… ? » Autant de questions sans réponse.

Lorsqu’ils auront pris connaissance, dans quelques semaines, de la liste des risques, les parents de Piper-Snow rempliront 30 pages de questionnaire portant aussi bien sur leur moral que sur leurs relations conjugales et familiales ou leur rapport à l’enfant.

De même, pédiatres et médecins informés seront interrogés pour évaluer dans quelle mesure ils modifient, ou non, leur prise en charge du bébé. Et ce, quatre fois en cinq ans, afin d’établir les différences entre les familles ayant reçu ou non une information génétique. « Les parents volontaires nous semblent prêts à recevoir ces informations, confie Margareth Helm. Pour eux, c’est un atout… mais il faut bien reconnaître que nous n’avons pas eu de réelle mauvaise nouvelle à annoncer jusqu’à présent. »

L’étude pourra être stoppée si elle se révèle délétère

Et si le résultat de l’étude se révèle plus délétère que bénéfique, pourra-t-on dire stop ? « Absolument ! assure Robert Green. Si nous découvrons que les parents sont trop angoissés, que les enfants sont soumis à des risques par des examens médicaux superflus et que de l’argent est jeté par les fenêtres, nous le ferons savoir. Nous tâchons pour l’heure de rester neutres, ni enthousiastes ni sceptiques. Nous cherchons la vérité. » Nul doute qu’en 2020, les résultats seront scrutés dans le détail.

Elena Sender

Sciences et Avenir

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