Transformer sa vie, mais comment ?

Transformer sa vie, mais comment ?

Difficile de savoir quels sont nos vrais désirs et aspirations. Nous avons demandé à quatre psys d’appartenances théoriques différentes de nous donner chacun une clé pour réussir notre métamorphose.

Claire Delabare, psychanalyste jungienne

“En devenant le héros de sa propre tragédie”

« Nous sommes tous porteurs d’un théâtre intérieur, peuplé d’ombres et de drames. Changer implique de prendre connaissance de ce récit symbolique qui nous anime. Nous sommes victimes du fait de ne pas chercher à le connaître. Comme nous ne voulons pas le voir, il déroule son scénario dans la réalité et se reproduit sans cesse, car il cherche à nous interpeller. Sa nocivité est extrêmement puissante : tant qu’il n’a pas été intégré consciemment, il reste dans des strates beaucoup plus profondes, inconscientes, refoulées. En étant mis au jour, il s’atténue et disparaît. Nous devons nous demander : “De quoi est-ce que je me plains tout le temps ?” Puis plonger dans les événements négatifs de notre existence (abandons, agressions, vols, deuils…), les regarder, avant de travailler par exemple avec notre conte de fées préféré, en utilisant la part sombre qui lui est attachée. Aimons-nous plutôt Le Petit Chaperon rouge, Cendrillon, Peau d’âne… ? Dans le premier conte, la problématique est essentiellement sexuelle : la peur de la dévoration, de l’ogre, du viol ; dans Cendrillon, il est surtout question de maltraitance familiale et de problématiques de fratrie ; dans Peau d’âne, de pauvreté, d’abaissement, de dé classement, et surtout d’humiliation. L’idée est de devenir le héros de sa propre tragédie pour s’en sortir le plus rapidement possible, car, dès lors que nous l’avons identifiée puis acceptée, la pièce est jouée. Nous allons repérer les signes qui nous sont adressés, cesser de les laisser passer sans les attraper. Le changement va s’opérer. »

Christophe André, psychiatre et psychothérapeute

“En s’éloignant du bruit et du tumulte”

« Je ne crois pas au déclic, comme dans les films dans lesquels le héros se souvient tout à coup d’une scène du passé et hop ! se retrouve changé du tout au tout. Ni un enfant ni une rencontre amoureuse ne suffisent non plus. Changer est un processus lent et progressif, qui débute par un état des lieux, une remise en question personnelle. Tout commence par un travail intérieur : il faut s’écouter, s’observer. Si nous nous intéressons à nous-mêmes, les changements seront plus solides et d’une plus grande amplitude que si nous nous laissons simplement modeler par l’existence. Il ne s’agit pas d’être obsédé par soi et coupé du monde, mais de passer par plusieurs périodes apaisées d’introspection sereine. Pour y parvenir, un bon moyen est de s’éloigner du bruit et du tumulte, de se mettre à l’écart, dans un état méditatif : passer huit jours à marcher en montagne, faire une retraite spirituelle… Dans ces moments-là, nous intégrons ce que nous avons vécu, appris, compris de nous-mêmes et du monde. Ce temps de recueillement est précieux. Après cette première étape, le vrai processus se met en place à travers une série d’allers-retours entre les convictions, les hypothèses que nous avons élaborées et leur confrontation avec la réalité. Nous observons ce que cela donne avant de repartir à l’action. Nous regardons si ce que nous pensions être bon donne des résultats dans le réel. Les changements de vie ne sont jamais rapides. Ils demandent du temps, des mois, des années parfois, et beaucoup d’ajustements. »

Christophe André est l’auteur de Et n’oublie pas d’être heureux (Odile Jacob)

Roland Gori, psychanalyste

“En mettant du jeu entre soi et le monde”

« La norme, comme la définissait le philosophe et médecin Georges Canguilhem, est la somme des exigences imposées à une existence. Dès l’enfance, nous sommes pris dans des dispositifs normatifs qui capturent notre façon d’être, la contrôlent, la modèlent. Si cette violence, que la société et les parents relaient, est trop oppressive, elle peut faire de nous des imposteurs conformistes et malheureux. Parvenus à l’âge adulte, nous pourrons remporter tous les succès amoureux ou professionnels sans jamais trouver le bonheur parce que nous n’aurons jamais accédé à l’authenticité de notre être. Les normes nous conduisent parfois à mépriser nos besoins d’amour, nos désirs d’accomplissement singuliers. C’est de là que viennent nos névroses. Le névrosé est adapté à la réalité, pas à lui-même. Mais je suis confiant dans les occasions que la vie peut offrir pour guérir nos souffrances névrotiques, abandonner les vieilles enveloppes formelles et en acquérir de nouvelles, passer à un cadre plus souple où nous allons pouvoir laisser advenir des éléments d’authenticité de soi que nous avions ignorés, maîtrisés, écrasés. Il nous faut (ré)apprendre à mettre un peu de jeu entre nous et le monde. Cela peut se faire avec la pratique d’une activité artistique, sociale, avec une rencontre amoureuse, ou simplement en cultivant ce que le philosophe Michel Foucault appelait “l’esthétique de l’existence”, au sens de l’art de vivre. Faire de sa vie une œuvre d’art, voilà l’enjeu d’un vrai changement. »

Roland Gori est l’auteur de La Fabrique des imposteurs (Actes Sud, 2015).

Nicole Prieur, philosophe et thérapeute

“En prenant ses envies au sérieux”

« Le changement n’a pas besoin de compréhension. Vouloir comprendre fige le temps à un moment donné de la blessure. C’est, quelque part, s’empêcher de bouger. Tandis que changer, c’est se placer dans la mobilité de la vie, dans le pouvoir de nos envies. L’envie est une partie de moi. Elle est mon avenir, ce qui me projette dans le futur. La prendre au sérieux et y céder, c’est donner de la valeur à ce que je suis, aller vers mon accomplissement, vers une bonne image de moi et un sentiment de plénitude malgré les obstacles. Nous sommes au-delà de la raison. Qu’est ce qui vous dit que votre désir n’est pas légitime ? Quelle est la voix qui vous l’interdit ? D’où vient-elle ? De votre père ? De votre mère ? Qu’est-ce qui, en vous, chuchote cela ? Une fois ces questions réglées, il convient de faire appel au pouvoir d’attraction de l’envie, d’imaginer l’après. Je peux rêver de moi derrière un piano. Pourquoi ne deviendrais-je pas pianiste si j’en ai les capacités, bien que je me le sois interdit pendant des années ? Il faut se donner l’autorisation, envisager tout ce que nous ferons dans le futur. L’imagination n’est pas une fuite du réel mais son anticipation. Elle nous permet de devenir cohérents avec nous-mêmes, d’aller éprouver cette cohérence, de la laisser nous guider, de ne pas chercher à pousser avec sa volonté, d’entendre les freins, mais de ne pas les laisser nous amputer durablement. Le désir, c’est la force vitale, ce qui fait de nous des êtres vivants. »

Nicole Prieur est auteure avec Isabelle Gravillon, de Nos enfants, ces petits philosophes (Albin Michel, 2013).

Hélène Fresnel

http://www.psychologies.com/

Issam Saidi
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