Pourquoi les selfies sont bons pour l’ego

Pourquoi les selfies sont bons pour l’ego
© Jupiter

Symbole d’une société nombriliste et exhibitionniste, le selfie, autoportrait posté sur les réseaux sociaux, regonfle aussi le moral. Enquête sur ce phénomène qui touche les adolescents, mais pas seulement…

Que celui qui n’a jamais pris une photo de lui-même, Smartphone ou appareil photo à bout de bras, jette la première pierre aux 62 millions de personnes qui ont publié les leurs sur Instagram. Les selfies sont à la mode. Ce sont les Britanniques de l’Oxford English Dictionary qui ont tiré les premiers en désignant le terme « mot de l’année 2013 » et en le glissant entre selfood (« individualisme ») et selfish (« égoïste »). Tout un symbole.

Mais cette innovation lexicale n’est pourtant que la consécration d’un véritable phénomène. Les petites vedettes et les grandes stars, les hommes politiques et les chefs d’État – même le pape François, c’est dire ! – font comme nous et partagent des moments intimes, leur humeur du jour ou leur localisation géographique avec ce petit portrait sans prétention.

Certes, depuis que l’homme a compris que c’était son reflet qu’il voyait dans l’eau des lacs et des flaques, il a cherché à le pérenniser. Soit en le faisant peindre, dessiner, graver, sculpter par d’autres, soit en se tirant lui-même le portrait. Et l’histoire de l’art ne remerciera jamais assez Rubens, Frida Kahlo ou Lucian Freud de l’avoir fait.

Prendre le contrôle sur son image

Le premier autoportrait photographique, d’un inconnu, date de… 1839. Mais ce sont les premiers appareils numériques, permettant de faire des photos à volonté, qui ont véritablement lancé la tendance. Avant que deux éléments majeurs ne la transforment en phénomène de société.

Tout d’abord, la caméra frontale de l’iPhone 4 (suivi par tous les Smartphone), qui nous permet, à l’instar du miroir, de voir notre image, donc le résultat, pendant que nous sommes en train de nous prendre en photo. Et la diffusion immédiate sur des dizaines de réseaux sociaux au choix, Facebook, Twitter, Instagram et tous leurs petits frères.

Sujets de la photo, nous en sommes désormais devenus les auteurs. Et cela change tout ! Il nous est enfin possible de la contrôler, de la retoucher, de l’embellir. Et surtout d’en faire autant que nous le souhaitons. L’auteur de selfies ne saurait se réduire au simple rôle de victime d’un nombrilisme omniprésent : il est aussi le metteur en scène de ses images.

Cela explique que la première vague des selfies ait été essentiellement des autoportraits léchés et très codifiés : la tête penchée, le regard en biais et la bouche arrondie, esquissant un baiser, la fameuse duck face, ou « visage de canard ».

Gagner en confiance

Et puis les choses ont changé, notamment sous l’influence de mannequins vedettes comme Cara Delevingne, avec l’apparition des uglies (« affreux » en anglais), où l’on ne craint pas de se montrer mal coiffé, ridicule… Ils permettent d’échapper au côté boomerang du selfie ; car publier sa tête sur le Net, c’est courir le risque de subir critiques et autres retours négatifs.

Avec les uglies, on devance les moqueurs et on pare aux blessures narcissiques. Pour Pamela Rutledge, psychologue américaine, responsable d’une grande enquête aux États-Unis sur le sujet, « quand vous avez le sentiment d’avoir le contrôle, vous pouvez vous permettre d’essayer de nouvelles choses, de prendre plus de risques, d’expérimenter davantage et de gagner en confiance ».

Même les stars de cinéma, comme Jennifer Aniston ou Cameron Diaz, postent des photos d’elles sans maquillage, avec leurs rides et leurs boutons. Une façon de prouver, à l’ère des retouches omniprésentes, qu’elles sont belles – aussi – au naturel. Et à celle des soupçons permanents, qu’elles ne sont ni « botoxées » ni opérées.

Chercher le désir de l’autre

Dans un monde dominé par l’image où nous avons appris à ne plus croire à la réalité de ce que nous voyons, ce détournement maîtrisé du selfie est aussi un moyen d’assumer toutes nos identités, qui nous montrent tour à tour sérieux, drôles, tristes ou déchaînés.

De nouveaux réseaux sociaux se sont créés uniquement pour amplifier cette tendance. Ainsi, sur Snapchat, pouvons-nous partager n’importe quelle représentation de nous dans n’importe quel état ; l’application la détruira automatiquement au bout de quelques secondes fixées par nous.

Non seulement nous décidons de l’image de nous que nous postons, mais aussi de sa durée de vie, afin d’éviter qu’elle survive, justement, au moment présent.

À quoi bon fixer l’instant et son étendue émotionnelle si c’est pour les garder pour soi ? En un geste du pouce sur notre téléphone, nous pouvons donc les lancer immédiatement sur la Toile. D’instants privilégiés de redynamisation de l’ego, ils deviennent alors un signe d’appartenance à une communauté. Pas étonnant que les adolescents adorent.

Mais pas seulement eux. Carole avait 35 ans quand elle a appris son cancer du sein. À chaque étape de la maladie et du traitement, jusqu’à la guérison, elle a fait un selfie : « J’avais l’impression que je ne m’inquiétais pas assez, que mon entourage s’angoissait beaucoup plus que moi. Pour guérir, il fallait que je prenne conscience que j’étais malade, que je ne fuie pas cette réalité : d’où la nécessité de marquer la transformation de mon visage. »

Le selfie est une façon de traduire l’instabilité de nos états, explique Joëlle Menrath, sociologue pour l’Observatoire de la vie numérique des adolescents, et de se rassurer en l’inscrivant dans un lien avec les autres.

Ce petit autoportrait nous permet d’investir leur espace sans invasion. Car que serions-nous sans ce regard des autres, et si possible leur approbation ? Narcissiques, nous ? « Nous nous trompons dans notre vision du mythe de Narcisse se noyant dans l’eau dans laquelle il se mire, assure le psychanalyste Alain Héril. Ce n’est pas par amour de lui-même qu’il se regarde. C’est pour comprendre ce qui, en lui, suscite le désir de l’autre. Et, symboliquement, s’il finit par se noyer, c’est dans le désir de l’autre, pas dans le sien. »

Notre besoin d’approbation

« Souvent, quand je poste un selfie sur ma page Facebook, c’est pour vérifier combien de “j’aime” je vais avoir sur ma photo, confirme Éléonore, 17 ans. Ça me booste le moral. » Pour Pamela Rutledge, « nous cherchons tous l’approbation des autres. Nous sommes conduits par notre besoin de validation sociale.

L’attente des “like”, c’est comme le compliment que vous guettez quand vous mettez une jolie robe à une soirée ». Le selfie n’est qu’un moyen supplémentaire de satisfaire ce besoin. Comprendre le désir que nous suscitons, recueillir l’approbation du plus grand nombre pour étancher, quelques instants, notre besoin de l’autre. Mais, loin de cette société ultra-narcissique dont nous serions les victimes consentantes, le selfie le fait de façon nouvelle : ludique, distanciée, assumée. Et surtout dédramatisée.

 

Marie L’Hermet

psychologie.com

Lamia Siffaoui
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