Points de repère : Comment pense l’enfant ?

Points de repère : Comment pense l’enfant ?
Photo aufeminin.com

La révolution des capacités précoces des nourrissons

De nouvelles méthodes d’observation des bébés montrent que le monde mental du nourrisson est loin d’être chaotique et irrationnel.

• Une méthode révolutionnaire

Comment savoir ce que pense un bébé ? Tant qu’il ne parle pas, il est difficile de se représenter ce qui se passe dans la tête du nourrisson. Au début des années 1980, une nouvelle méthode ingénieuse, inventée par Robert L. Fantz, allait permettre d’explorer cette terra incognita et de révolutionner les conceptions du développement de l’intelligence enfantine. Tout part d’un phénomène connu sous le nom d’habituation. Quand un objet nouveau (par exemple une image sur un écran) est présenté à un bébé, il le regarde fixement. Puis une fois habitué, ses yeux se détournent. Mais si quelque chose l’intrigue ou l’inquiète, alors le temps de fixation visuel se prolonge ; le bébé se met aussi à téter plus rapidement sa tétine, et son cœur s’accélère : c’est le signe d’un certain stress. On s’est ainsi aperçu que le nourrisson de quelques mois était intrigué de voir qu’un petit nounours, qui avait été placé sous ses yeux derrière un paravent, avait disparu quand on rebaissait le paravent ! Cela signifiait donc que le bébé de 5 mois avait conscience de la « permanence de l’objet » bien plus tôt que Jean Piaget l’avait cru. Ainsi, un bébé trouve étrange et anormal qu’un objet puisse s’évanouir d’un seul coup dans la nature. Sa représentation du monde est donc moins chaotique qu’on l’avait cru.

 

• Le bébé naturaliste

Les nourrissons sont également aptes à percevoir certaines anomalies : si on montre à un bébé de 5 mois une boule rouge qui se déplace quand une autre boule la percute, il va s’intéresser à ce petit manège pendant un certain temps. Puis le spectacle va l’ennuyer et il va détourner le regard. Mais si une boule se met soudain à se déplacer toute seule, sans avoir été percutée par une autre, alors on voit l’enfant écarquiller les yeux, froncer les sourcils, et se mettre à téter avidement sa tétine. Le bébé est surpris et inquiet : car il sait maintenant que les objets physiques ne se déplacent pas tout seuls. Bref que le monde a une consistance, une stabilité et est régi par quelques lois. Il possède un sens de la causalité physique qu’on appelle « physique naïve ».

Toutes les notions que J. Piaget avait considérées comme d’apparition tardive – catégorisation, nombre, longueur, causalité – ont été soumises à ce type d’expérience. On a découvert que les bébés disposent de capacités plus précoces qu’on l’avait pensé.

 

• La théorie de l’esprit

On a longtemps cru que l’enfant avait du mal à comprendre les intentions, désirs et pensées d’autrui. Lorsqu’un petit a peur de quelque chose, il se cache la figure avec les mains, comme si on le voyait plus ! Autant dire qu’il ne saisit pas le « point de vue de l’autre ». Les psychologues ont longtemps admis que les enfants d’avant 4-5 ans n’avaient pas de « théorie de l’esprit » (c’est-à-dire qu’ils ne savaient pas se représenter les pensées d’autrui).

Or en refaisant des expériences avec d’autres protocoles, on a découvert que dès 8 mois, l’enfant peut comprendre le point de vue de l’autre. Par exemple, il devine les intentions d’une personne qui cherche à atteindre un objet sans y parvenir (1).

Le fait de se cacher le visage pour ne pas être vu relève d’un réflexe typique de la politique de l’autruche que l’on retrouve également chez les adultes. Lorsqu’il commet une infraction (vol à l’étalage, griller un feu rouge), un individu stressé a tendance à rentrer la tête dans les épaules et à ne pas regarder autour de lui, comme si le fait de fermer les yeux rendait invisible. On appelle cela « se voiler la face ».

(1) Amanda C. Brandone et Henry M. Wellman, « You can’t always get what you want: Infants understand failed goal-directed actions », Psychological Science, vol. XX, n° 1, 2009. http://dx.doi.org/10.1111/j.1467-9280.2008.02246.x


Les enfants acteurs de leur développement

Les parents ont tendance à croire qu’ils apprennent tout à leur enfant : marcher, parler, penser ou conquérir son autonomie. Et si tout cela n’était qu’une illusion ?

• L’instinct du langage

Dans les années 1990, le psychologue Steven Pinker avait heurté de front les idées courantes sur l’acquisition du langage en affirmant que ce ne sont pas les parents qui apprennent à leur enfant à parler ; celui-ci apprend tout seul en captant les mots de son environnement. Depuis, la plupart des psycholinguistes se sont ralliés à cette thèse : les parents ne font que transmettent une (ou plusieurs) langue(s), en parlant autour d’eux. Mais ce sont les enfants qui captent seuls, et à une vitesse foudroyante, la plupart des mots et la grammaire de leur langue d’origine.

 

• Un esprit avide de connaître

Les psychologues considèrent aujourd’hui que les capacités intellectuelles fondamentales – catégoriser, mémoriser, rêver, penser, raisonner, apprendre – ne viennent pas des parents. Les histoires racontées par les parents vont sans doute influencer les rêves de l’enfant, mais ne lui apprennent pas à rêver (1). Les parents lui transmettent telle ou telle croyance, mais ne lui apprennent pas à croire (ou à douter). Les parents transmettent des connaissances à leur enfant, mais ils ne lui apprennent pas à apprendre. L’esprit de l’enfant est avide de connaître. Spontanément curieux, attentif, explorateur, il est considéré comme un chercheur en herbe (2).

Quand survient, vers l’âge de 4 ans, l’âge du « pourquoi ? » et que l’enfant assaille ses parents de questions (« dis pourquoi tu fermes à clé ? Pourquoi il fait miaou le chat ? Pourquoi il est noir ? », etc.), il manifeste l’attitude du chercheur en quête de réponses. La découverte de la mort, de la maladie ou de l’injustice suscite en lui des troubles existentiels et des angoisses quasi métaphysiques. Voilà pourquoi on considère de plus en plus l’enfance comme un âge philosophique.

(1) Gérard Bléandonu, À quoi rêvent nos enfants ?, Odile Jacob, 2002.
(2) Alison Gopnik, Andrew N. Meltzoff et Patricia K. Kuhl, The Scientist in the Crib: What early learning tells us about the mind, Paperback, 2000.

 

• Les émotions sociales fondamentales

En matière d’émotions non plus, il n’est pas sûr que les parents apprennent grand-chose aux enfants. On n’apprend pas à un enfant à rire, à se mettre en colère, à ressentir la joie ou la tristesse, l’anxiété ou l’enthousiasme. Un type d’éducation peut utiliser, à plus ou moins bon escient, la carotte ou le bâton, la menace ou la convoitise, mais il n’enseigne pas la peur ou le désir. Les méthodes d’éducation se greffent sur des émotions fondamentales – amour, haine, peur, envie, fierté, culpabilité, honte, quête de reconnaissance… – qui font partie du stock émotionnel de base de tout humain. Preuve que l’on n’apprend pas à aimer : même s’il est privé d’amour, un enfant peut tout de même aimer ses parents (3).

(3) Susan D. Calkins et Martha Ann Bell (dir.), Child Development at the Intersection of Emotion and Cognition, American Psychological Association, 2009.


 

Source: scienceshumaines.com

Samia Fali
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