Nous avons pris un cours de bonheur

Nous avons pris un cours de bonheur
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Par Laurence Lemoine

Tal Ben-Shahar est « professeur de bonheur ». Ancien d’Harvard – son cours sur le bonheur a été l’un des plus fréquentés de l’histoire de la prestigieuse université – il est aujourd’hui conférencier et auteur de nombreux livres de psychologie positive. A l’occasion de la parution de L’Apprentissage du bonheur, il nous avait livré un récit en quatre leçons.

Neuf heures, ce jeudi matin. La salle de conférences baigne dans un soleil radieux. C’est un beau jour pour apprendre à être heureux. Nous sommes une cinquantaine, venus assister au cours de Tal Ben-Shahar : des journalistes de Psychologies, quelques psychothérapeutes et une dizaine de nos abonnés, un public averti. Cet homme est une star à la célèbre université américaine Harvard, un établissement élitiste. Lorsqu’il a débuté son enseignement, il y a quatre ans, ils n’étaient que huit sur les bancs de la classe – « deux ont abandonné en cours de route », aime-t-il préciser dans ses interviews. L’année suivante, grâce au bouche-à-oreille, ils furent trois cents, neuf cents la troisième année, et plus de mille quatre cents aux dernières nouvelles. C’est la première fois, paraît-il, qu’un cours attire plus d’étudiants que le cours d’économie. Devant le buffet de viennoiseries, je demande à quelques auditeurs ce qu’ils attendent de cette séance. Les réponses sont mesurées : « Juste quelques pistes de réflexion », assure Édith, 28 ans, une tasse de thé à la main ; « Je suis en pleine midlife crisis, confie Karin, 42 ans. Quelques conseils seraient bienvenus. » Suis-je la seule à attendre une révélation ? Un cours de bonheur, tout de même, c’est une sacrée promesse. Sur ma chaise, je me tortille pour apercevoir celui par qui ma vie, je l’espère, va changer. Arrive un petit homme, tout brun, tout mince, une allure d’étudiant chic, très Boston, très gendre idéal, et, lorsqu’il prend la parole – « Un mètre soixante-neuf ne suffit-il pas pour enseigner le bonheur ? » –, je me dis qu’il a aussi un petit quelque chose de Woody Allen, et déjà, je souris.

S’autoriser à être humain

« La dernière chose que je voudrais vous voir penser, c’est que je suis constamment heureux et que vous le serez aussi à la fin de ce cours », nous dit Tal Ben-Shahar. Son propos est plutôt de nous apprendre quelques comportements et dispositions mentales dont les recherches en psychologie positive (la psychologie positive étudie la psyché sous l’angle des capacités optimales de l’individu, en particulier des processus mentaux concourant à son bonheur) ont démontré qu’ils contribuaient à un bien-être durable. « Le tout premier facteur de sérénité, c’est l’autorisation que l’on se donne d’être humain, c’est-à-dire de connaître des hauts et des bas, des échecs, des variations d’humeur », affirme-t-il. Vous pensez que vous n’allez pas bien parce que vous êtes déprimé, anxieux ou en colère ? Détrompez-vous, c’est au contraire un signe de bonne santé mentale, car « il n’existe que deux sortes de personnes au monde qui n’éprouvent jamais d’émotions pénibles : les psychopathes et les cadavres » – imaginez le soulagement des étudiants de Harvard.

Plus important encore, estime le psychologue, dénier nos émotions négatives ne fait que les amplifier, et elles finissent par nous submerger. Pour preuve, il propose cette petite expérience : « Pendant les dix prochaines secondes, ne pensez pas à un éléphant rose… » Voici ce qui se passe lorsque nous tentons de refouler notre colère, notre peur ou notre chagrin : loin de disparaître, ceux-ci envahissent notre espace mental. Au contraire, l’acceptation inconditionnelle de nos humeurs, si pénibles soient-elles, nous permet de les traverser, pour mieux les surmonter. C’est pourquoi Tal Ben-Shahar répète comme un mantra cette phrase : « Learn to fail or fail to learn » – « Apprenez à échouer ou vous échouerez à apprendre. »

Cesser de faire plusieurs choses en même temps

« Alors maintenant, nous allons nous intéresser à un sujet que vous ne connaissez peut-être pas très bien : le stress. » On peut reconnaître au moins une chose à Tal Ben-Shahar, il manie l’humour avec d’évidents talents pédagogiques. Ce qu’il dit n’est pas très nouveau, mais, à ce stade de la conférence, j’avoue que je suis moins avide de nouveauté que de sa prochaine boutade. Si mon prof de biologie avait été aussi marrant, je serais peut-être devenue médecin ; tout n’est pas perdu pour le bonheur.

Si la cause numéro un du stress est la suractivité – le psychologue utilise l’expression being multitask, « être multitâche » –, alors nous devons cesser de faire plusieurs choses en même temps. Il propose une nouvelle expérience : « Pensez à votre morceau préféré ; pour moi, c’est une chanson de Céline Dion, si, si, c’est vrai, je lui mets dix sur dix. Puis pensez à votre deuxième morceau préféré ; pour ma part, c’est le chorus de la Neuvième de Beethoven, magnifique, je lui donne neuf et demi. À présent, si je joue les deux morceaux en même temps, je devrais pouvoir mettre dix-neuf et demi. Eh bien non, c’est juste du bruit. » L’idée est de nous efforcer d’« en faire moins, pas toujours plus », sans renoncer à réussir ce que nous entreprenons, au contraire.

Nous pouvons « être plus heureux et plus performants », assure Tal Ben-Shahar, en commençant par nous résoudre à couper notre téléphone pendant deux heures pour nous ménager des moments de concentration et des plages de repos.

Faire de l’exercice

Alimentation, sommeil, exercice, « notre équilibre émotionnel est lié à notre hygiène de vie », prévient Tal Ben-Shahar. Et de citer une étude réalisée sur cent cinquante-six personnes atteintes de dépression (Exercise Treatment for Major Depression de Babyak et al., in Psychosomatic Medicine). Un tiers fut soigné par antidépresseurs, un autre tiers avec trois fois trente minutes de jogging par semaine, et le troisième à l’aide d’antidépresseurs et de jogging. « Les trois groupes ont connu des améliorations semblables, raconte-t-il, quoique les progrès du groupe jogging aient été plus longs à venir. En revanche, au bout de dix mois, ceux qui avaient rechuté étaient bien moins nombreux dans ce groupe-là que dans les deux autres. » Aussi peut-on en conclure que « le sport ne fonctionne pas comme un antidépresseur, mais [que] l’absence d’exercice physique a des effets “dépresseurs” ».

Tenir un journal

Enfin, notre professeur nous fait part de l’intérêt de tenir un journal. « On peut procéder de deux manières », explique-t-il. Soit un journal de gratitude dans lequel on inscrit les expériences positives de la journée, afin de renforcer la prise de conscience de ce qui contribue à notre bonheur. Soit bien consigner les expériences difficiles, ce qui aboutit d’abord à augmenter notre niveau d’anxiété, avant de le faire chuter durablement. « Tenir un journal renforce l’immunité et améliore la sociabilité », assure Tal Ben-Shahar. Les effets varient toutefois d’un sexe à l’autre : « Ils sont plus perceptibles chez les hommes­, qui ont moins l’habitude d’exprimer leurs émotions que les femmes. » La fin du cours approche, le professeur conclut : « Chaque soir, j’écris cinq choses qui m’ont fait éprouver de la gratitude. Ce soir, je compterai parmi elles le plaisir de vous avoir rencontrés. » Je suis sûre qu’il la sort à chaque fois ; pas grave, c’est gentil. Mais je reste sur ma faim. J’ai envie de demander : « C’est tout ? Il suffit de faire ces quatre trucs-là, tenir un journal, faire du jogging, entreprendre une chose à la fois et je ne sais plus quoi, et hop, c’est l’extase ? » Mais je m’abstiens. Ce n’est pas tout à fait ce qu’il a dit.

Et me reviennent ces mots du psychiatre Christophe André dans sa préface de L’Apprentissage du bonheur : « Les principes et les fondamentaux qui nous permettent d’aller bien sont tous d’une grande simplicité, et pour la plupart connus depuis longtemps. Notre problème, c’est que nous ne les appliquons pas. » Il ne tient qu’à vous…

Quel est votre rapport au bonheur ?

Selon notre capacité à conjuguer plaisir et sens, explique Tal Ben-Shahar, nous appartenons à l’un de ces quatre profils : les fonceurs, dont les activités visent des bénéfices futurs mais procurent peu de plaisir ; les viveurs, pour qui le plaisir immédiat prime sur les bénéfices futurs ; les défaitistes, qui ne trouvent ni plaisir ni sens dans leur mode de vie ; et les heureux, qui s’épanouissent dans la poursuite de bénéfices tant immédiats qu’à venir.

Témoignages

Patricia, 34 ans
« Je n’ai rien appris de nouveau, mais ça m’a fait du bien de m’entendre rappeler ce que je devrais faire – et que je sais – mais que je ne fais pas : entreprendre une seule chose à la fois, notamment ne rien entreprendre d’autre quand je me consacre à mon petit garçon, et puis m’efforcer d’exprimer mes émotions, y compris les plus désagréables, plutôt que de les refouler… »

Pascale, 39 ans
« Accepter d’être humain, j’ai trouvé ça fort. Le but n’est pas d’être “Mister Happy”, toujours au top, mais d’accepter d’être faillible sans que ça nous paralyse. J’ai aussi aimé l’idée qu’il faut agir malgré ses appréhensions, et refaire, et refaire, pour surmonter le trac, la peur du ridicule et se faire plaisir. »

Laurence, 40 ans
« Ce qu’il préconise, je le fais depuis un certain temps : j’écris chaque soir, je n’ouvre ma messagerie électronique que deux heures par jour, j’essaie de faire du vélo… Mais ça m’a déculpabilisée de voir que je n’étais pas la seule à me sentir débordée, et rassurée de constater que, intuitivement, j’avais trouvé les bons remèdes. »

Plus de bonheur : comment passer à l’acte

Pour mettre en œuvre la théorie de notre professeur de bonheur, voici trois exercices pratiques extraits de son livre.

Terminez ces phrases en imaginant sept fins possibles
« Si j’instaure 5 % de prise de conscience en plus dans ma vie… »
« Les choses qui me rendent heureux sont… »
« Pour instaurer 5 % de bonheur en plus dans ma vie, je… »
« Si je travaille davantage à la satisfaction de mes besoins… »
« Si j’apporte 5 % d’honnêteté en plus dans ma vie… »
« Si j’étais disposé à dire oui quand j’ai envie de dire oui, et non quand j’ai envie de dire non… »
« Si je me mets à respirer profondément et si je me laisse aller à ressentir ce que c’est vraiment que le bonheur… »
« Je suis en pleine prise de conscience de… »

Mettez votre vie en tableau
Consignez vos activités par écrit. Chaque jour, indiquez dans la première colonne le temps passé au travail, à lire vos mails, à regarder la télé, à jouer avec vos enfants, à faire du sport… À côté de chaque activité, notez (de 1 à 5, le niveau le plus élevé) dans une deuxième colonne le plaisir qu’elle vous procure, ainsi que le niveau de sens que vous lui accordez.Dans la dernière colonne, précisez si vous aimeriez consacrer plus ou moins de temps à cette activité.Demandez-vous quelles activités vous rendent le plus heureux, et celles auxquelles vous aimeriez consacrer moins de temps. Voyez si vous pouvez introduire de nouvelles activités qui conjuguent au mieux plaisir et sens. Introduisez-les en créant des rituels. Répétez cet exercice régulièrement.

Créez des rituels
« Le fait de se brosser les dents matin et soir est un rituel qui n’exige pas des prouesses d’autodiscipline. Eh bien, c’est cette même démarche que nous devons adopter si nous voulons apporter un changement dans notre vie […]. Quels sont ceux [les rituels] que vous aimeriez introduire et qui vous rendraient plus heureux ? Ce peut être faire du sport, méditer un quart d’heure tous les matins, aller deux fois par mois au cinéma, sortir avec votre conjoint […]. N’introduisez pas plus d’un ou deux rituels à la fois, et assurez-vous qu’ils ont acquis le statut d’habitude avant d’en ajouter de nouveaux […]. Quand vous aurez défini vos rituels, inscrivez-les dans votre agenda et entreprenez de les accomplir. »

Psychologies

 

Sabrina Lallemand
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