Nos humeurs tombent-elles du ciel ?

Nos humeurs tombent-elles du ciel ?

Temps gris, moral en berne ; grand bleu, envie d’être heureux… Nous sommes tous convaincus que le beau temps nous fait du bien et que la pluie nous déprime. Mais nos intempéries intérieures sont-elles vraiment liées au climat ? Enquête.

Qui ne s’est jamais senti revivre dans l’air doux et lumineux d’une matinée de mai ? Des chercheurs américains ont essayé d’apporter une explication scientifique à cette idée si communément admise selon laquelle le beau temps aurait une influence positive sur notre moral. Pendant quelques mois, ils ont demandé à des volontaires de noter leur humeur plusieurs fois par jour. Puis ils ont tenté de voir s’il existait un lien entre l’humeur déclarée par les gens et les relevés météorologiques du jour. Et… ils n’ont pas trouvé grand-chose.

Que révèlent les études ?

« Dans son ouvrage Mood and Temperament (Guilford Press), David Watson, professeur de psychologie à l’université de l’Iowa et grand spécialiste américain de l’humeur, recense ainsi une vingtaine d’études réalisées sur ce sujet depuis les années 1980, indique le psychiatre Christophe André. Or, plus le nombre de participants à ces études était élevé, moins on a trouvé de corrélation ! » Etonnant.

Sans compter, ajoute-t-il, que « plus il fait beau, plus les gens sortent et rencontrent d’autres personnes. Et l’on sait que les interactions sociales sont bonnes pour le moral. On devrait donc retrouver une influence et, bizarrement, on ne la retrouve pas. » Les résultats de ces études sont donc « contre-intuitifs » : contrairement à ce que nous pensons et à ce que nous ressentons, le beau temps n’influencerait pas notre moral…

Une question de culture

Au regard de l’évolution, les résultats de ces travaux sont cependant à prendre avec des pincettes. Lorsque les premiers Homo sapiens sont apparus sur la terre, il y a quelque cent cinquante mille ans, ils ne connaissaient ni le feu, ni les vêtements. Et ils vivaient de la cueillette et de la chasse. Le soleil leur permettait de s’éclairer, de se réchauffer et de chasser. L’idée d’un soleil bienfaisant s’est probablement ancrée dans la culture humaine à cette époque lointaine où il était littéralement vital. L’astre a d’ailleurs été par la suite vénéré par toutes les grandes civilisations : des Aztèques aux Japonais en passant par les Egyptiens.

David Watson ajoute à cette évidence historique une dimension psychologique intéressante : « Notre croyance dans la vertu du beau temps viendrait effectivement du passé, quand les gens vivaient plus au contact de la nature. Ce genre de stéréotype culturel a une influence si forte sur notre mental qu’il biaise notre perception. Par exemple, si je suis triste et qu’il pleut, cela renforce ma conviction que le temps influe sur le moral. Mais si je suis triste et qu’il fait beau, j’aurai tendance à ne pas faire de rapprochement parce que cette situation ne correspond pas à mes croyances. »

Et Christophe André de renchérir : « On se souvient bien mieux des événements qui collent au stéréotype. Ainsi, on se souvient davantage du jour où il faisait mauvais et où tout se passait mal que de celui où il faisait mauvais et où tout allait bien… »

Mais nos croyances n’expliquent pas tout

« L’espèce humaine a été “fabriquée” sous l’équateur, où la température était égale toute l’année, rappelle Patrick Lemoine, psychiatre et auteur des Troubles du sommeil, tout savoir pour bien dormir (Editions In Press) et de Dépression et Insomnie (Larousse). Comme l’homme a colonisé la planète entière, il a dû s’adapter aux variations du climat. Sans ailes pour fuir l’hiver, sans fourrure pour résister, sans possibilité d’hiberner, il subit les aléas météorologiques du milieu tempéré. » C’est ainsi que notre hypersensibilité aux changements climatiques s’est développée.

Une hypersensibilité qui serait d’ailleurs plus féminine que masculine : selon Patrick Lemoine, quatre à cinq femmes seraient touchées par la mélancolie automnale, puis par le sursaut du printemps, pour… un homme seulement. Si l’on exclut le sud de la France, plus de 50 % des femmes ressentent chez nous un coup de blues à l’arrivée des mauvais jours ! C’est ce que Patrick Lemoine appelle l’« anergie saisonnière ». Une grosse envie de rester sous la couette et d’absorber du sucre, une sorte de pseudo-hibernation qui serait un lointain souvenir du temps où la femme enceinte ou qui allaite restait au chaud dans la grotte en état de somnolence, pendant que l’homme chassait. Aujourd’hui, nous avons tellement intégré ce passage à vide obligé que nous le gérons aisément d’octobre à février, à coups de cocktails vitaminés.

Météosensibilité

Autre solution pour gérer cette perte de régime : partir au soleil ou, à défaut, s’exposer à une forte luminosité. Les vertus de l’exposition prolongée de la rétine à une lumière blanche et brillante ne sont désormais plus à démontrer. Des études (in « The Lancet », n° 9348) ont prouvé que plus la luminosité est forte durant la journée, plus le cerveau produit de sérotonine. Or on sait que cette hormone est un régulateur de l’humeur. La photothérapie ou luminothérapie aurait même des effets positifs sur le moral dès le quatrième jour. En revanche, un déficit en sérotonine peut conduire à une dépression.
C’est ce qui arrive aux personnes dites « météosensibles », au sens médical du terme. Avec les premiers frimas, ces dernières plongent dans une dépression saisonnière, deviennent apathiques, irritables et de mauvaise humeur. Leur libido baisse et leur capacité de concentration diminue. Elles somnolent en plein jour, ont tendance à manger plus, notamment du chocolat, et donc à grossir.

Le temps qu’il fait peut donc véritablement agir sur le moral des… 3 % de la population adulte atteinte de ce syndrome (in The Lancet », n° 9299). Les autres ne sont pas « météosensibles ». Juste sensibles au temps.

Paroles de psychonautes

Marie : « Je suis une madame météo : un rayon de soleil, et hop ! des ailes me poussent, la vie rayonne en moi. De la pluie, ou peu de lumière ? Je suis plombée. »

Hélène : « Beau temps, mauvais temps, peu importe. Ce qui compte, c’est le changement ! »

Christiane : « Quand il “PLEU”t, je “PLEU”re. »

Christine : « Le soleil me convient parfaitement, je l’adore, il est mon centre, mon amour, mon amant, j’ai besoin de ma dose journalière. Une vraie dépendance. Pour le suivre, je suis partie vivre aux Antilles, où il brille tous les jours. »

Nadia : « Quand le beau temps revient, tous les jours “sans” me paraissent imaginaires. La question est : “Quand suis-je MOI réellement ? Les jours de gris ou les jours de bleu ?” »

Nicole : « Je suis vraiment certaine que la misère est moins dure au soleil… »

Christian : « Oui au soleil, à la vie, à la couleur, aux baisers échangés dans les soirées tièdes. »

Cécile : « Dès qu’il y a un rayon, j’aime me poser et sentir le soleil sur moi. La chaleur, qui d’abord me touche, puis circule et envahit petit à petit mon corps, me revitalise. »

Le manque de lumière en cause

La dépression saisonnière est longtemps restée sans remède. Environ quatre siècles avant Jésus-Christ, Hippocrate en avait déjà décrit les symptômes. A la fin du XIXe siècle, le docteur Frederick Cook, qui accompagnait une expédition dans le Grand Nord arctique, eut l’occasion de l’observer de près. A bord du navire bloqué dans les glaces au début de l’hiver, Cook remarqua que les hommes d’équipage étaient de plus en plus fatigués, sans énergie et pessimistes au fur et à mesure que les jours raccourcissaient. Seule une exposition quotidienne à un grand feu de camp semblait leur remonter le moral. Cook en déduisit que lumière et chaleur avaient un effet bénéfique (in « The Lancet », n° 9298).

Mais ce n’est que dans les années 1980 que des chercheurs américains du National Institute of Mental Health inventent le terme de « désordre affectif saisonnier » et, à côté des antidépresseurs classiques, explorent une nouvelle thérapie, l’exposition quotidienne à une lumière artificielle très forte (cinq mille à dix mille lux).

Aujourd’hui, la plupart des études (in The Lancet », n° 9299) montrent que la luminothérapie est efficace. Elle le serait plus encore dans sa version douce, le simulateur d’aube : au lieu d’être exposé une demi-heure par jour à une lampe très puissante, on se laisse réveiller progressivement par une lumière douce diffusée alors que l’on dort encore. Une manière d’adapter son rythme biologique au raccourcissement des jours et à l’obligation de se lever avant le soleil.

Marie Olivier

http://www.psychologies.com/

Issam Saidi
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