Neuropsychologues : le cerveau à cœur

Neuropsychologues : le cerveau à cœur

Le cerveau est au neuropsychologue ce que l’inconscient est au psychanalyste. Riche de l’avènement des neurosciences et des nouvelles technologies, la profession de neuropsychologue tend à se faire une place dans le secteur médical et paramédical.

Bavarder avec un ami, mémoriser un itinéraire, se souvenir du prénom de son voisin de palier, donner l’appoint au boulanger, chanter une chanson… Très variées sont les activités cognitives qui ponctuent notre quotidien. Des actions, en apparence anodines, qui mobilisent en réalité plusieurs aires de notre cerveau. Lors d’un traumatisme crânien, d’une tumeur, d’un accident vasculaire, de maladies neuro-dégénératives (telles que la maladie de Parkinson, la maladie d’Alzheimer, la démence à corps de Lewy, la sclérose en plaques), la lésion de zones cérébrales entraîne immanquablement l’altération des fonctions mentales, des comportements et des émotions qui y sont relatives. Dès lors, certaines victimes se retrouvent au pied du mur, dans l’incapacité de vivre leur vie comme elles en avaient l’habitude. C’est à ce moment qu’intervient le neuropsychologue, un psychologue spécialisé en neuropsychologie, au croisement de plusieurs disciplines. Au menu ? Un brin de neurologie, un soupçon de psychiatrie, une bonne dose de psychologie… Le neuropsychologue intervient majoritairement à l’hôpital, au sein d’un service de neurologie, mais également dans des services de psychiatrie, des centres de rééducation, en pédiatrie, en gériatrie ou encore en cabinet libéral, si le cœur lui en dit.

Dans la mallette du neuropsy

Le cheval de bataille du neuropsychologue ? Accompagner les patients victimes de troubles neurologiques, de troubles du développement et de lésions cérébrales, vers une amélioration progressive de leurs facultés mentales. L’objectif étant qu’ils redeviennent autonomes dans leurs tâches quotidiennes. La nature et la fréquence des interventions du neuropsychologue dépendent en grande partie de son lieu d’exercice et de la population accueillie.

L’évaluation du fonctionnement cognitif du patient, c’est-à-dire de ses points forts et de ses points faibles en termes de facultés mentales, constitue la pierre angulaire de la profession.

Pour ce faire, le neuropsychologue s’arme de ses précieux outils : les tests psychologiques. Chacun d’eux inclut une série de petits exercices sollicitant telle ou telle faculté, tels que dessiner un objet, mémoriser une série de mots, nommer une image, etc. Par exemple, un patient sera en capacité de répéter une suite de chiffres à l’endroit, mais non à l’envers. Un autre se souviendra des visages qu’on lui présentera, mais oubliera les prénoms qui leur sont associés. Ces résultats permettront de comparer les résultats du patient à ceux de personnes saines.

Parmi les outils essentiels au neuropsy, l’imagerie cérébrale, quand elle est disponible, devient incontournable. L’imagerie par résonance magnétique (IRM), l’électro­encé­phalogramme (EEG), la tomographie par émission de positons (PET scan) ou encore la magnétoencéphalographie (MEG) visent à étayer, infirmer ou confirmer certaines de ses hypo­thèses, en localisant plus précisément l’origine des difficultés du patient dans son cerveau.

Le praticien nourrit également son évaluation clinique par l’observation du comportement du patient lors de l’entretien et par le recueil du discours de la famille, des aidants et des proches.

Évaluation, rééducation, réadaptation

Cet état des lieux des facultés, préservées et altérées, du patient a pour objectif de déterminer quelles seront les bases du programme de rééducation qui lui sera proposé. En effet, il arrive que la stimulation de certaines fonctions mentales rende possible leur rétablissement, partiel ou intégral. Le tout dépendant de la fonction touchée, et de son degré d’altération. Parallèlement, le neuropsychologue sensibilise le patient à la nature de ses difficultés, en lui expliquant les tenants et les aboutissants. Ensemble, ils vont repenser ses habitudes, son quotidien, réaménager son environnement, simuler certaines activités quotidiennes… « Ma priorité est d’aider mon patient à bien comprendre ses déficits pour qu’il ne se sente pas perdu de retour à son domicile », explique Wadjyhah Patel, neuropsychologue en soins de suite et de réadaptation au Port, sur l’île de La Réunion. Le neuropsychologue accompagne également la famille du patient, les proches et les aidants, dans leur compréhension de ses difficultés, et dans la manière dont ils vont pouvoir le soutenir au quotidien.

Par ailleurs, le praticien peut intervenir dans le cadre d’expertises médico-légales. Dans ce cas, il sera chargé d’évaluer le fonctionnement cognitif d’une personne victime d’un accident du travail ou de la voie publique, par exemple. Or, comme bon nombre de professions du secteur de la santé, les neuropsychologues se heurtent fré­quemment au contexte thérapeutique actuel qui prône célérité et productivité : « Concrè­tement, sur mon lieu de travail, la qualité de mes interventions souffre du manque de temps que j’ai à disposition. Les prises en charge sont très différentes d’un patient à l’autre et nécessitent un temps conséquent de préparation, qu’il n’est pas toujours possible de prendre. La création de matériel de rééducation et de réadaptation requiert un réel investissement, pour chaque patient », témoigne ainsi Wadjyhah Patel.

Un point que confirment Estelle Guerdoux et Sophie Cade, psychologues clini­ciennes spécialisées en neuropsychologie, dans leur ­tribune intitulée « La psychologie ­clinique se fait des armes en neuro­psychologie », diffusée sur le site web de l’Association pour le rassemblement national des psychologues spécialisés en neuropsychologie (ARNPN) : « Si l’on souhaite respecter la déontologie de la clinique, ainsi que les exigences de qualité et d’efficacité de la contribution neuropsychologique, alors le temps imparti (…) ne peut être ni négocié, ni réduit. »

Des idées reçues

Cette profession, encore méconnue, souffre de multiples idées reçues, tant au sein du corps médical et paramédical que de la corporation des psychologues eux-mêmes. Première idée reçue : le neuropsychologue ne fait que passer des tests. Un point que conteste Thomas Meyer, étudiant en Master 2 de neuropsychologie à l’université de Savoie, à Chambéry : « Les neuropsychologues sont avant tout des psychologues cliniciens, qui abordent chaque patient dans sa globalité, riche de son histoire et de son comportement lors de l’entretien neuropsychologique. Non, ils ne réduisent pas les êtres humains à des chiffres ! Les tests ne sont qu’un indice parmi d’autres ! »

Un point que complète Wadjyhah Patel : « Notre compréhension du patient ne se résume pas aux tests. Pour ma part, exerçant à l’île de La Réunion, je ne peux pas me permettre d’utiliser les normes des tests de manière aussi pointilleuse qu’en métropole. Au-delà de la divergence culturelle, certains patients créoles sont non-lecteurs, ce qui altère parfois une utilisation standardisée du test. » Et de nuancer : « Bien que notre pratique ne se résume pas à ces batteries de tests, il est regrettable que la part du psycho-affectif soit si réduite dans certaines de nos formations. Je me rends compte, au quotidien, des lacunes que je peux avoir face à la souffrance manifeste de certains patients. »

Autre idée reçue : tout praticien qui s’intéresse au cerveau désenchante l’humain et ses affects, insistant sur la mécanique, au détriment de la magie. Une idée à laquelle s’oppose également Thomas Meyer : « Bien au contraire, les travaux en neuropsychologie ont permis de revitaliser l’être humain, de renouveler notre vision des spécificités de ses perceptions, de ses émotions et de sa mémoire ! »

Montrer son utilité

L’opacité de ce métier et les poncifs attachés à sa pratique font débat dans la communauté des neuropsychologues : « Comment se positionner au sein d’équipes qui ignorent souvent les spécificités de notre métier ? (…) Les échanges entre confrères et avec d’autres professionnels conduisent aux constats d’une absence de lisibilité institutionnelle de l’activité clinique en neuropsychologie (…) dans un contexte de réductionnisme et d’instrumentalisation du neuropsychologue-testeur », analysent ainsi Dominique Cazin et Pierre-Yves Jonin, psychologues spécialisés en neuropsychologie, respectivement président et secrétaire de l’ARNPN, dans leur projet de rassemblement national des psychologues spécialisés en neuropsychologie.

Un obstacle auquel Wadjyhah Patel s’est attelée : « Avec ma consœur neuropsychologue, nous sensibilisons les nouveaux arrivants de l’équipe aux tenants et aux aboutissants de notre fonction. Cette brève formation leur permet alors de mieux appréhender notre métier et ainsi de nous solliciter plus fréquemment lorsqu’ils rencontrent un souci avec tel ou tel patient. Nous avons un corps de métier relativement abs­trait. Il est donc de notre responsabilité de montrer concrètement à quoi l’on sert ! »

Quoi qu’il en soit, cette discipline, généreusement vulgarisée par les travaux des neuroscientifiques Oliver Sacks, Alexandre Luria ou Antonio Damasio, ne manque pas de fasciner le grand public.

L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres histoires 

Parmi les incontournables, citons L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, un ouvrage écrit par Oliver Sacks en 1985 (1).

Le neurologue et dramaturge britannique y décrit les affections les plus saugrenues qui ont ponctué sa carrière : le patient qui ne peut former de nouveaux souvenirs, même s’il s’agit d’une situation survenue il y a quelques minutes, celui qui a perdu son sens de l’équilibre à la suite d’une maladie affectant ses oreilles, les jumeaux autistes, non-lecteurs, et pourtant capables de calculer des nombres premiers jusqu’à une vingtaine de chiffres…

Le titre de l’ouvrage est lui-même inspiré d’un patient qui n’était pas en mesure de reconnaître ni son vi­sage, ni celui de sa femme, et qui, pourtant, parvenait à identifier les objets de formes géométriques simples, tel un chapeau… qu’il confondait avec sa femme !

L’avènement de la technologie et de l’imagerie cérébrale a démultiplié cet engouement pour la neuropsychologie. « Nous avons désormais une facilité d’accès au cerveau de n’importe qui, aux prises avec n’importe quelle situation, comme le fait de marcher, de compter, de rire, de chanter », témoigne Thomas Meyer. Le revers de la médaille ? « On risque de mettre de la neuro à toutes les sauces, quitte à mettre l’illus­tration d’un cerveau dans un article de presse pour maximiser sa crédibi­lité. Tout cet enthousiasme est à double tranchant », admet l’étudiant en neuropsychologie.

Si la neuropsychologie remporte les suffrages du grand public, elle ne manque pas non plus de séduire les étudiants en psychologie.

Les adeptes universitaires de la spécialité sont bien plus nombreux qu’il y a une vingtaine d’années. Ce qui, immanquablement, ne leur assure pas un meilleur sort que leurs confrères psychologues, une fois sur le marché du travail. Mais là, c’est une autre histoire.

(1) Oliver Sacks, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, rééd. Seuil, 1992.

 

Héloïse Junier

Source : le-cercle-psy.scienceshumaines.com

 

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