La séduction, un mouvement vers la vie

La séduction, un mouvement vers la vie

La séduction a mauvaise réputation. Elle génère de la méfiance, et beaucoup voient en elle un artifice pour entrer en relation. Pourtant, elle peut être l’occasion de se surprendre. Et de surprendre l’autre…

« Depuis mon divorce, qui m’a mis sur le carreau, j’ai peur d’aborder les femmes qui me plaisent, se plaint Rodolphe, 47 ans. Je redoute l’échec, je manque de confiance en moi. Et, à mon âge, s’adresser à une parfaite inconnue dans un bar, je ne le sens pas. » Comme un Français sur cinq, il s’est inscrit sur un site de rencontres. Et, cherchant des « clés » pour repartir vers une nouvelle vie amoureuse, il consulte également un coach en séduction sur Internet. Cette forme d’accompagnement constitue actuellement un véritable marché. À côté de la dix millième réédition du manuel du dragueur et des recettes millénaires pour midinettes se rêvant en femmes fatales (« Restez mystérieuse, ne parlez pas trop, alternez le chaud et le froid, la présence et l’absence, installez-vous dans la vie de votre “proie” et ne la lâchez pas, flattez-la, puis refusez-vous »), nous repérons des conseils s’inspirant de techniques de communication, comme la programmation neurolinguistique, ou de la psychologie positive. Quelques sites particulièrement machistes s’adressent en direct à ce vieux fantasme masculin avoir toutes les femmes (« Ne vous attachez pas, le jour où vous trouverez la bonne personne, il sera toujours temps de revoir votre façon de vivre »). S’ils ne produisent pas de miracles, ces accompagnements aident à se sentir moins seul face à l’épreuve qui consiste à plonger dans l’univers du désir quand l’estime de soi est plutôt faible. En tout cas, leur nombre témoigne d’une réalité pour le moins étonnante au XXIe siècle, alors que le sexe n’est (presque) plus un tabou, aborder l’autre, oser le séduire et s’ouvrir à la séduction reste problématique. Aujourd’hui encore, celle-ci sent le soufre.

La vulgarité de la drague

Ce sont d’abord les idées reçues qui nous incitent à la méfiance. Trop souvent, en effet, nous réduisons la séduction à la « drague », avec ce qu’elle véhicule de trivialité, de vulgarité et d’infantilisme. Nous voyons surtout ce qu’elle contient de manipulation, de trahison de soi et de l’autre. Et il est vrai que pour charmer, nous n’hésitons pas à mentir, à nous renier. « Moi aussi, j’ai adoré ce film », prétend l’amoureuse qui, en réalité, a dormi pendant une partie de la séance. « Ce livre est un chef-d’œuvre, tout à fait d’accord avec toi », jure l’amoureux qui n’a pas pu aller plus loin que la page dix. L’envie de plaire pousse bien des femmes à se jucher sur des talons qui torturent leurs orteils, à se glisser dans des vêtements qui leur compriment l’abdomen. Comme s’il fallait forcément adopter les symboles de l’éternel féminin – alors que l’on se sent mieux en jean – pour intéresser.

La confusion des sentiments

La séduction renvoie également à la peur du rejet, surtout quand nos premières amours adolescentes ont débouché sur des trahisons douloureuses. Enfin, nous tendons à confondre séduire, plaire, intéresser et « être un séducteur » (ou une séductrice). Or, un séducteur est toujours vil. C’est un personnage réputé malfaisant, un prédateur qui finira par lâcher sa proie, l’abandonnant à son chagrin. Pourtant, simultanément, la séduction fait partie de la vie dans ce qu’elle a de plus naturel. Ce besoin d’artifices sur fond de ruse renvoie à une vérité oubliée depuis des millénaires, mais toujours présente dans l’inconscient collectif. Nous sommes des animaux et, à ce titre, comme nos cousins à plume et à poil, nous sommes programmés pour effectuer des manœuvres d’approche de l’autre sexe. Le maquillage, le choix de tenues évocatrices sont un peu l’équivalent des parades nuptiales. Le but est identique assurer la survie de l’espèce. Notre cerveau étant tout de même plus sophistiqué, nos tentatives d’approche le sont tout autant. Ainsi, pour attirer l’attention et mettre sa féminité en valeur, Hélène, 42 ans, va paradoxalement utiliser des « armes » qu’elle qualifie de masculines l’humour, ses capacités intellectuelles, et incarner le rôle de la bonne copine inoffensive. « C’est une façon d’aborder l’autre sans risquer d’être ridicule ni rejetée », convient-elle. L’épinoche femelle et la cane des marais ne se posent jamais ce genre de questions.

L’intelligence et l’humour à notre secours

Car les animaux reproduisent une sorte de programme propre à leur espèce. Nous, au contraire, nous voulons plaire pour ce que nous sommes, et nous ne sommes pas également outillés pour charmer. N’avoir pas été suffisamment regardé, remarqué, peut entraîner un déficit de notre pouvoir séducteur. « Et c’est souvent l’enfant du milieu, coincé entre les autres, ou le troisième du même sexe, arrivé à la place de la fille ou du garçon tant espéré, qui hérite de ce handicap, observe la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi, auteure de Qu’est-ce que la séduction ? (Payot). C’est dire que pour s’imaginer aimable, il est préférable d’avoir eu, un temps, l’illusion d’être le centre du monde. » Mais rien n’est jamais perdu. Il faut compenser, voilà tout par de l’intelligence, de la sensibilité, de l’humour, une belle capacité d’écoute, un enthousiasme communicatif. Souvenons-nous de la puissance érotique de Serge Gainsbourg ou du pouvoir séducteur de Jean-Paul Sartre, qui, malgré un physique ingrat, irradiait par la puissance de son esprit. Un physique moins avantageux nous incite à puiser en nous des forces insoupçonnées, à cultiver des zones de notre géographie intérieure que nous n’aurions peut-être jamais découvertes.

L’amour, jamais où on l’attend

Autre difficulté à accepter le jeu de la séduction ce qui plaît à l’autre est souvent très loin de la perception que nous avons de nous-mêmes, ou des raisons pour lesquelles nous voulons être appréciés. « Je m’étais toujours vue comme un “mec”, ni fragile ni douce, confie Céline, 35 ans. Et quand Cédric, mon compagnon, m’a avoué que c’était ma vulnérabilité qui lui avait plu au premier regard, je suis tombée des nues, j’ai même été un peu vexée. » En fait, la vraie séduction échappe à notre contrôle. C’est une affaire qui se joue entre deux inconscients, le nôtre et celui de l’autre. Le film de Woody Allen Tout le monde dit I love you nous renvoie à cette vérité. Le héros, Joe, s’efforce de séduire la belle Von en évoquant ses auteurs favoris, en satisfaisant tous ses fantasmes, dont il a eu vent grâce à un trou dans le mur du cabinet de sa psy. La jeune femme, d’abord ravie d’avoir rencontré un homme qui la comprend si bien, va pourtant s’envoler vers d’autres amours cet accord est si parfait qu’il en devient assommant, elle s’ennuie.

Le psychanalyste Daniel Sibony explique cette situation paradoxale dans L’Amour inconscient (Grasset) « Séduire l’autre, ce n’est pas lui dire ce qu’il attend. C’est lui dire ce qu’il ne savait pas qu’il attendait. Le surprendre en lui permettant de se découvrir autre. Le faire sortir de sa routine, le mettre en mouvement. » Conclusion il n’existe aucun mode d’emploi valable universellement pour apprendre à aimer et être aimé. Il y a à nous laisser aller, à écouter notre intuition, notre sens de l’empathie, et à être assez humble pour lâcher notre besoin de maîtrise, en n’oubliant jamais que la séduction est l’une des expressions du jeu de l’être, de la danse infinie de la vie.

Isabel Taubes
Psychologies

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