Jaloux du passé de l’autre

Jaloux du passé de l’autre
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Même si nous ne l’avouons pas, nous avons souvent du mal à accepter que notre partenaire ait vécu avant de nous avoir rencontré. Qu’il ait pu être heureux ailleurs et dans d’autres bras, ça nous intrigue et ça nous agace. Jusqu’à gâcher chez certains le moment présent. Comment s’en libérer ?

« Redis-le, redis-le-moi […]/Qu’avant moi, y avait pas d’avant/Y avait pas d’ombre et pas de soleil/Le jour, la nuit, c’était pareil », chantait Barbara (In À chaque fois de Barbara (1966)). N’est-ce pas le mythe que poursuivent les amants qui viennent de se rencontrer ? Toute histoire d’amour forte démarre sur la volonté de faire du passé table rase, d’inventer l’amour sans ombre sur cette nouvelle trace. « C’est le bon versant de la période passionnelle, où les amants, seuls au monde, aimeraient être vierges de toute aventure, explique le psychiatre et psychothérapeute de couple Jacques-Antoine Malarewicz, auteur notamment de Repenser le couple (LGF). Mais ce désir de politique de la terre brûlée sur les vécus respectifs n’est pas destiné à durer au-delà de cette phase des premiers engouements. » Que se passe-t-il alors quand, au réveil qui suit la passion, survient la jalousie ? Intérêt excessif pour le passé de l’autre, traque aux indices, tristesse qui se réveille autour d’anecdotes insignifiantes…, que cache cette curiosité ?

Le passé recomposé

« Je ne peux pas m’empêcher de questionner Jérôme sur sa vie d’avant, je veux tout savoir, il m’arrive même de le réveiller la nuit pour lui demander des détails ! » confie Sophie, 34 ans, en couple depuis huit ans. La psychanalyste Sophie Cadalen, auteure entre autres d’Inventer son couple (Eyrolles). voit dans cette curiosité insatiable une tentative de chercher des balises pour se rassurer : « Nous voulons tout connaître pour comparer et savoir quelle place nous occupons dans la vie de notre partenaire. L’amour est inquiétant et nous souhaitons toujours nous repérer à l’aune d’un indicateur. Le passé joue ce rôle idéal. La plupart du temps, c’est nous qui le convoquons, en posant des questions, même s’il doit susciter des tourments. Si je sais comment il a vécu, ce et ceux qu’elle a aimés, je sais comment il ou elle vivra et aimera demain. Or, c’est un pur fantasme de toute-puissance, car ce n’est jamais la même histoire qui s’écrit. » Une nouvelle alchimie se crée sur laquelle nous n’avons aucune maîtrise, et l’avant ne nous dit rien du présent, ni de l’avenir.

Le passé trop heureux

« Dès que j’évoque les deux années durant lesquelles j’ai travaillé au Québec, je vois mon mari piquer du nez dans son assiette, visiblement agacé par ce moment qu’il n’a pas partagé avec moi », sourit Marie, 50 ans, vingt et un ans de vie de couple. Mais en quoi cette expérience vient-elle interférer dans la relation présente ? Là encore, l’enfance et ses traces sont au cœur de nos ressentis commente Sophie Cadalen : « Beaucoup pensent, inconsciemment, que chacun a son lot de bons moments dans la vie, que si la part de gâteau a été trop belle avant, il ne restera que des miettes pour la suite. Or c’est exactement l’inverse qui se passe : le désir appelle le désir ! » Le sentiment est mesquin, peu glorieux ? Certes, mais assez fréquent, et il n’épargne personne ! Mieux vaut l’admettre, l’identifier, pour pouvoir le refréner quand il pointe son nez. Il peut s’agir encore d’une impossibilité à accepter que l’autre ait eu du plaisir hors de soi, comme s’il nous appartenait, ainsi que son passé : « Peut-on encore parler d’amour devant tant de désir de possession ? s’interroge la psychanalyste Catherine Bensaid, auteure avec Jean-Yves Leloup de Qui aime quand je t’aime ? (Pocket, “Évolution”). Ce comportement est avant tout le symptôme d’une grande insécurité affective. »

Le passé respecté

Il est des temps avec lesquels il est impossible de ne pas composer. Que dire des femmes qui ne veulent pas entendre parler des enfants de leur nouveau conjoint ? De ces hommes qui exigent que leur compagne coupe les ponts avec sa famille ? « Si la passion ne veut rien savoir du passé, la maturité du couple repose sur son acceptation et son respect », souligne Jacques-Antoine Malarewicz. « Je crois que je n’aimerais pas un homme qui dirait du mal de sa vie d’avant, estime Mireille, 45 ans, en couple depuis deux ans. Même si je reconnais que c’est parfois difficile de l’entendre évoquer les bons moments vécus sans moi, notamment sa complicité avec ses enfants, d’autant que nous n’en avons pas ensemble. » Il faut une certaine grandeur d’âme pour vivre une histoire d’amour, et une bonne dose de générosité…

Le passé trop présent

Parfois, le vécu n’est pas évoqué au détour d’une conversation, mais revient en boucle sur le devant de la scène : « Mon compagnon appartenait à une troupe de théâtre qui tournait dans toute l’Europe et a fait faillite au moment où nous nous sommes connus, raconte Bérénice, 40 ans, en couple depuis dix ans. Dès que nous rencontrons de nouvelles personnes, il devient intarissable sur sa vie d’acteur, ses voyages, comme si ce que nous vivons aujourd’hui n’avait aucune saveur. » Il est vrai que la jalousie est une pièce qui se joue à deux. « Si le partenaire glorifie sans cesse son passé, ne perd pas une occasion de dire qu’avant, c’était mieux, il est normal que l’autre en prenne ombrage, même s’il n’est pas d’un naturel jaloux », analyse Catherine Bensaid. Le couple n’est pas un combat d’expériences, et il peut être agaçant de vivre avec quelqu’un qui donne le sentiment d’avoir tout vu, tout connu précédemment.

Que signifie cet étalage ? « Dès que l’intensité de la passion décline, certains commencent à regarder dans le rétroviseur, à soupirer sur leurs souvenirs, souvent à les enjoliver, poursuit la psychanalyste. Ce comportement peut traduire un reproche indirect adressé à l’autre, il interroge toujours la qualité de la relation. Pourquoi ces souvenirs envahissent- ils soudain tout l’espace ? » Jacques-Antoine Malarewicz renchérit : « L’ennuyeux, en jouant le passé contre le présent, c’est que ce dernier est le grand perdant, car le passé est toujours “idéalisable”, on en fait ce que l’on veut, tandis que le présent, lui, pose des difficultés au jour le jour. »

Le passé douloureux

La jalousie trahit souvent la petite fille ou le petit garçon enfoui en nous et qui ne demande qu’une occasion pour resurgir. « Inconsciemment, certains se plaisent à gratter d’anciennes plaies, de façon assez masochiste, pour réactiver les rivalités de l’enfance, notamment l’éternelle question : “Qui papa et maman préfèrent-ils ?” constate Catherine Bensaid. Se cache ici la plainte de celui qui doute constamment de la place qu’il occupe, qui s’estime si peu aimable qu’il a systématiquement peur de ne pas être aimé, persuadé que l’autre gardera quoi qu’il arrive une préférence pour son ancienne vie. » Contre cette mauvaise estime de soi, aucun partenaire au monde ne parviendra à être rassurant, et seul un travail sur soi peut nous aider à apaiser notre inquiétude.

Le passé transformé

Aimerions-nous vraiment quelqu’un qui n’aurait rien vécu ? Qui n’aurait connu aucune émotion avant nous ? Et n’est-ce pas justement ce petit travers qui agace aujourd’hui notre jalousie qui nous a séduit hier ? N’avons-nous pas craqué sur les récits de ce baroudeur sans peur, avant de nous en irriter parce que nous n’étions pas de ces voyages ? Peut-être que notre meilleur antidote à cette jalousie bien humaine reste l’humour, qui aide toujours à prendre le recul salutaire…, observe Sophie Cadalen. « Ma femme a été mariée avec un homme qui avait beaucoup d’argent, relate Christophe, 36 ans, en couple depuis six ans. Je ne suis pas jaloux de lui, mais de l’aisance matérielle qu’il lui a apportée. Elle a emménagé chez moi avec de la vaisselle hors de prix. Chaque fois que je l’utilisais, j’y voyais comme un reproche, ce qui était complètement faux, bien sûr ! Petit à petit, les assiettes me sont tombées des mains, jusqu’à l’extinction du service ! Quand nous nous en sommes rendu compte, nous avons éclaté de rire. » Voilà une merveilleuse façon d’absorber le passé de l’autre : le transformer en complicité.

« D’abord, il faut se fier à ce que nous ressentons, sans nous trouver ridicule et ajouter ainsi la culpabilité au désarroi, conseille la psychothérapeute Catherine Aimelet-Périssol, auteure avec Sylvie Alexandre de Mon corps le sait (Robert Laffont). Après avoir accueilli son ressenti, se demander si nous avons déjà vécu pareille émotion : bien souvent, la jalousie ne renvoie qu’à notre propre histoire. Se décaler de ses émotions et comprendre d’où elles viennent – rivalité fraternelle, par exemple – apportent un soulagement et permettent de ne pas parasiter la relation. C’est insuffisant ? Un travail sur soi permettra de déminer ce passé si lourd. Mais attention au travers de notre époque qui consiste à chercher uniquement la solution en soi, comme si l’environnement n’existait pas… Cette jalousie, si flatteuse pour son ego, peut en effet être attisée par votre partenaire. Vous lui demandez de cesser, vous parlez de votre souffrance et il continue ? Attention aux comportements pervers. »

Bernadette Costa-Prades
Psychologies

Kahina Sadaoui
CONTRIBUTOR
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