« Grandir n’est pas quelque chose de naturel »

« Grandir n’est pas quelque chose de naturel »

Dans son livre Grandir, Claude Halmos décortique chaque étape clé de la construction psychique de l’enfant, de la naissance à l’adolescence. À l’occasion de sa réédition (Le Livre de Poche), la psychanalyste revient pour nous sur cet ouvrage.

Après Pourquoi l’amour ne suffit pas et L’autorité expliquée aux parents, vous avez écrit Grandir, qui traite de la construction de l’enfant. Pourquoi ce livre ?

Claude Halmos Grandir se fonde sur un ouvrage essentiel de Françoise Dolto, qui s’intitule L’image inconsciente du corps et qui a été écrit en 1984. C’est un ouvrage fondamental mais très difficile à lire. Pour écrire Grandir, je me suis donc appuyée sur ce livre, que j’ai traduit dans un langage accessible à tous, et je me suis nourrie de ma clinique et de mes réflexions personnelles. Françoise Dolto y explique que grandir, contrairement à ce que l’on croit, n’est pas du tout quelque chose de naturel. L’être humain se construit dans l’articulation entre son corps et son psychisme. Cela se fait par étape, mais le passage d’une étape à une autre n’est pas du tout automatique. Il ne peut se faire qu’avec l’aide des parents, ou d’adultes qui les remplaceraient.

Pourquoi le passage d’une étape à une autre est-il si difficile ?

Claude Halmos : Chaque étape oblige l’enfant à une perte, expliquait Françoise Dolto. Il doit abandonner à la fois les plaisirs et la sécurité qu’il avait découverts à l’étape précédente. Ces plaisirs, chez l’enfant, sont de l’ordre de la sexualité infantile, laquelle n’a absolument rien à voir avec la sexualité adulte. Néanmoins, un plaisir est quelque chose qui compte beaucoup pour lui. Quant à la perte de la sécurité, on peut en avoir une idée en regardant l’enfant monter un escalier alors qu’il ne maîtrise pas encore la marche. Il commence avec les deux pieds sur une marche et pour mettre le premier pied sur la marche au-dessus, il doit se mettre en déséquilibre, ce qui est très inquiétant pour lui. Puis il doit recommencer pour pouvoir monter le deuxième pied. À chaque fois qu’il pense s’être stabilisé, il réalise que pour continuer d’avancer, il doit à nouveau lâcher la sécurité.

En quoi le rôle des parents est-il déterminant ?

Claude Halmos : Prenons l’exemple du sevrage. L’enfant au sein ou au biberon découvre un plaisir, celui de la succion. Plaisir qu’il doit abandonner au moment du sevrage. Mais il n’a aucune raison de le faire. C’est un plaisir formidable, et il ne connaît que celui-là. Qu’est-ce qui pourrait l’aider à l’abandonner pour autre chose ? D’abord il faut que ce soit le bon moment, que les choses se fassent dans la douceur, ce qui n’est pas le cas par exemple lorsque le sevrage est imposé, parce que la mère doit reprendre son travail ou qu’elle est hospitalisée. Quand tout se passe bien, que la mère sent que c’est le bon moment pour elle et pour lui, elle va d’abord lui expliquer, l’accompagner, le soutenir de ses paroles, mais aussi de sa chaleur et de sa tendresse. Elle va lui dire : « Toi et moi, on ne va plus êtres collés l’un à l’autre comme lorsque tu étais au sein ou au biberon, tu vas manger à la cuillère, avec mon aide, et l’on va pouvoir se regarder, se parler. On s’aimera tout aussi fort qu’avant, mais autrement. Et toi, cela va te faire grandir. » Néanmoins pour que cela fonctionne, il faut que la mère elle-même en soit profondément persuadée. Et qu’elle n’agisse pas seulement par conviction intellectuelle. Il faut qu’elle-même trouve du bonheur à être avec cet enfant qui grandit. Chaque perte pour l’enfant correspond à une perte pour la mère, expliquait Françoise Dolto. Car pour la mère aussi, il est difficile d’abandonner l’allaitement, qui est pour elle le prolongement de cette relation intense avec son bébé, commencée depuis le début de sa grossesse.

La mère aide l’enfant à accepter ces pertes, que Françoise Dolto appelait les castrations. Qu’est-ce qui peut aider la mère à le faire également ?

Claude Halmos : C’est à la fois son histoire personnelle, ce que sa propre mère a pu lui transmettre, mais aussi les gens qui l’entourent et sur qui elle peut s’appuyer. À commencer par le père, dont le rôle, lorsqu’il est présent, est très important. Les deux doivent pouvoir s’appuyer l’un sur l’autre, car ce qui fait peur à l’un ne fait peut-être pas peur à l’autre. C’est ainsi qu’ils peuvent s’aider et se soutenir. Mais il y aussi les ami(e)s, le personnel de la crèche, les enseignants. Si c’est trop difficile, elle peut consulter. Mais, je crois beaucoup en la solidarité entre les parents. Ceux qui ont eu des difficultés avec leur enfant, qui sont allés consulter et qui en ont retiré des enseignements peuvent à leur tour en aider d’autres.

Quelles sont les étapes que vont devoir traverser l’enfant et ses parents ?

Claude Halmos : La première étape, que Dolto nomme la castration ombilicale, est celle de la naissance. La deuxième est celle du sevrage, aussi appelée castration orale. Puis vient la castration anale, qui correspond avec l’âge de la propreté, de l’autonomie et de l’accès aux lois. Il y a ensuite le stade du miroir, où l’enfant découvre qu’il est visible et la castration primaire, où l’enfant va découvrir la différence entre les sexes et se rendre compte de son appartenance à l’un d’eux. Puis la castration génitale oedipienne, c’est à dire l’intégration de l’interdit de l’inceste et, enfin, l’adolescence.

Vous dites que la propreté n’est pas un apprentissage. Pourquoi ?

Claude Halmos : Françoise Dolto expliquait que l’enfant, lorsqu’il est physiquement capable d’être propre, va naturellement avoir envie de le devenir. Mais ce, à condition qu’il ait toujours été stimulé à avancer, c’est-à-dire à faire comme les grands. Il aura alors envie d’aller aux toilettes comme eux et le seul travail des parents sera alors d’y mettre le pot. Ce qui est très important, c’est que cette étape rassemble deux choses. D’abord l’autonomie physique (se laver, s’habiller, manger tout seul…). Ensuite l’accès à la loi, c’est-à-dire l’intégration des interdits fondamentaux (respect de l’autre et de ses biens). Pourquoi les deux s’articulent-ils ensemble ? Parce qu’un enfant n’intègre vraiment la loi que lorsqu’il peut sentir les choses et se mettre à la place de l’autre. Il faut qu’il imagine combien ça pourrait lui faire mal à lui de se faire, par exemple, tirer les cheveux ou voler son camion, pour comprendre le sens de la règle. Se mettre à la place de l’autre suppose de se sentir un, un à soit tout seul. Or, un enfant ne peut se sentir un que le jour où il n’a plus besoin des mains de sa mère pour faire ce qu’il a à faire. Cet apprentissage, Françoise Dolto en situait le commencement entre 22 et 27 mois.

Pourquoi un aussi gros chapitre sur l’adolescence ?

Claude Halmos : J’y explique pourquoi les adolescents font ce qu’ils font, comment ils vivent dans leur corps, à quel point c’est difficile pour eux, comment on peut les aider, mais aussi, en quoi c’est une période féconde. C’est une étape pendant laquelle l’humain construit l’adulte qu’il va devenir grâce à l’enfant qu’il a été. C’est une période durant laquelle les choses qui n’ont pas été bien construites pendant l’enfance, comme l’intégration de la loi et des règles de vie, ressortent de façon amplifiée. Un adolescent revit ce qu’il a joué entre 2 et 4 ans, âge où l’enfant vit dans la toute puissance et a fortement besoin qu’on lui pose des limites. L’adolescence est une période assez similaire. Non pas que l’adolescent se croie tout puissant, mais parce qu’il se découvre un être nouveau et plein de capacités. Les parents doivent à la fois reconnaître que l’enfant a grandi et rester pour lui un contenant, en lui posant les limites et en les lui expliquant.

À qui Grandir s’adresse-t-il ?

Claude Halmos : Il s’adresse d’abord aux parents. Il est une sorte de caisse à outils. Je n’y donne pas de conseils, je raconte les étapes et leurs enjeux. J’explique ce qu’il se passe et ce qu’il peut arriver si les limites ne sont pas posées. Cela permet aux parents de décrypter ce que vit leur enfant, et ainsi de trouver leurs solutions, leurs mots à eux, pour s’en sortir.

Mais c’est aussi une caisse à outils pour les adultes d’aujourd’hui qui cherchent à comprendre leur propre enfance et les blocages dont ils peuvent souffrir. Parce que ce que j’énonce, ce sont les règles générales de la construction d’un être humain, qui est ensuite sculptée par les histoires personnelles de chacun. C’est la charpente de la maison, les murs et le toit, qui est la même pour tous et dont les parents sont les architectes.

Enfin, c’est un livre pour la société. Sa préface est extrêmement politique, elle explique pourquoi il est fondamental de comprendre cette construction de l’enfant et le rôle qu’ont les parents. Aujourd’hui, la construction de l’enfant est niée pour soutenir des thèses absurdes telles que « l’enfant naît délinquant ». Si la société se saisit de ce qu’explique Grandir, elle y trouvera tous les outils pour la prévention de la violence.

La société a donc selon vous un rôle important à jouer ?

Claude Halmos : Le rôle de l’école est capital. On peut tout à fait y apprendre les lois si cela n’a pas été fait avec les parents, et ce, dès la maternelle. Les enseignants sont nombreux à penser et à dire qu’ils ne sont pas là pour éduquer. Je pense qu’à notre époque, on ne peut pas faire l’économie de cette éducation. Ne pas la faire relève de la non-assistance à enfant en danger. On pourrait, dès les petites classes, faire un travail de prévention formidable, notamment par rapport à la violence. Et même si les parents s’en chargent aussi de leur côté, cela ne pourrait que les aider. Les enfants comprendraient que la loi n’est pas simplement une invention de papa et maman pour les embêter, mais que cela s’applique vraiment à tous, à la maison comme dans le reste de la société.

Vous dites que l’école peut aussi aider les enfants à intégrer l’interdit de l’inceste.

Claude Halmos : Imaginez combien il y aurait d’enfants protégés si, dès l’école, on leur apprennait à tous que depuis que le monde est monde, il est interdit de « faire les amoureux » entre personnes d’une même famille. Que la sexualité entre un adulte et un enfant est interdite. Que certaines grandes personnes font parfois semblant de ne pas le savoir ou de dire le contraire mais qu’il ne faut pas les croire. Oui, le rôle de l’école, comme celui des parents, est fondamental.

Propos recueillis par Anne-Laure Vaineau
Psychologies
Sabrina Lallemand
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