Éducation : le rôle essentiel des parents

Éducation : le rôle essentiel des parents

Respect, courage, goût du travail… Comment faire découvrir ces valeurs à un enfant et lui enseigner le prix à payer pour mettre son existence en accord avec elles. Les explications d’une psychanalyste.

« Il se fiche de tout, il ne s’intéresse à rien, il ne respecte plus rien ! » Cette plainte de parents exaspérés et désespérés de leur impuissance, le psychanalyste l’entend souvent. Elle fait écho à celle de la société : « Comment mettre à ces jeunes un peu de plomb dans la tête ? Comment leur transmettre des valeurs qui leur permettraient de sortir de l’errance : le goût du travail et de l’effort, le respect des biens, celui des personnes, etc. ? » Comment ? En faisant des leçons de morale à l’école, proposait récemment un ministre. Si l’intention est louable, l’opération risque fort de ne pas avoir les effets escomptés. Elle s’appuie en effet sur un postulat implicite : la morale serait affaire de conviction. On pourrait convaincre les enfants de son bien-fondé en la leur enseignant comme on enseigne le code de la route. Ainsi, devenus capables de distinguer les sens interdits de ceux qui ne le sont pas, ces enfants pourraient enfin régler leur conduite sur les lois communes… On aimerait que le ministre ait raison. Malheureusement, toute la pratique psychanalytique démontre le contraire.  » Les bonnes manières ne peuvent pas s’enseigner, car elles ont leurs racines dans l’inconscient « , disait le psychanalyste anglais Alexander S. Neill, fondateur de la célèbre école de Summer Hill.

Le constat vaut pour la politesse dont toutes les règles mettent en jeu le rapport de soi à l’autre. Tenir la porte à une vieille dame, par exemple, implique que l’on prenne acte à la fois de son existence et de sa différence, son âge, ce qui ne va pas de soi. Il vaut aussi pour les valeurs morales. La probité, le courage, le sens des responsabilités, l’enfant ne les apprend pas comme les tables de multiplication. Il se construit – ou non – avec ces valeurs, selon l’éducation qu’il reçoit, à condition que cette éducation ne se limite pas au discours. Savoir que l’on ne doit pas voler, et le savoir assez pour que ce savoir retienne sa main au moment où elle pourrait s’emparer de l’objet convoité, ne relève pas seulement de l’adhésion consciente à une règle sociale. C’est le produit d’une longue évolution qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, commence dès le berceau, et n’implique pas seulement la tête, mais aussi le corps.

Il n’y a pas que le plaisir dans la vie

Pour parvenir à avoir « des » valeurs, en effet, il faut d’abord avoir pu prendre conscience que « la » valeur existe. C’est-à-dire savoir qu’il y a des choses qui valent plus que le plaisir immédiat, qui valent même que l’on suspende, voire que l’on sacrifie, ce plaisir immédiat. Et cela ne se fait pas tout seul.Ainsi, pour le nourrisson, la seule valeur est son plaisir. Un plaisir qui est lié à la satisfaction de ses besoins, mais aussi aux émois que provoquent les soins de sa mère. Emois dont Freud nous dit qu’ils constituent la sexualité infantile. Le biberon ou le sein, par exemple, apaisent la faim du bébé mais lui font aussi découvrir, au niveau de sa bouche, des sensations voluptueuses.

Une fois ces voluptés découvertes, l’enfant n’aura de cesse qu’elles se reproduisent, et ils les feraient sans doute se répéter indéfiniment si sa mère n’intervenait pas. En sevrant l’enfant –  » Tu es trop grand maintenant pour téter  » – et en l’initiant à l’alimentation à la cuillère, la mère pose un interdit sur la répétition de ce plaisir. Elle empêche l’enfant de s’enliser dans une jouissance qui serait pour lui mortifère, car elle hypothéquerait son développement : on ne peut pas téter jusqu’à 25 ans. Elle l’oblige à avancer. Et, ce faisant, elle lui donne, sans le savoir, sa première leçon quant aux valeurs : le plaisir immédiat ne peut être dans la vie le seul guide. Il existe des choses, en l’occurrence  » grandir « , qui valent plus que ce plaisir.
Et cette première leçon sera suivie de beaucoup d’autres. Car les parents vont agir de même à chaque étape du développement de leur enfant, posant ce que Françoise Dolto appelle des  » castrations  » (in L’Image inconsciente du corps, Le Seuil, 1992) et qu’elle définit ainsi :  » L’interdit radical opposé à la satisfaction recherchée et autrefois connue.  »

Ces « castrations » ne relèvent ni de la frustration ni de la répression, car les parents n’obligent l’enfant à renoncer à ses plaisirs passés que pour lui permettre d’accéder à de nouvelles découvertes :  » Tu n’es plus un tout petit bébé qui ne pouvait que téter. Tu deviens grand et, bientôt, avec ta “bouche de grand” tu pourras parler.  » Mais le passage est toujours difficile pour l’enfant. Il est toujours, pour lui, une épreuve, car il doit lâcher la proie pour l’ombre.
Il est également toujours difficile pour les parents. Ils doivent en effet renoncer, eux aussi, aux plaisirs qu’ils partageaient avec l’enfant et, de plus, supporter de le voir en souffrir tant qu’il n’a pas complètement accepté le changement.

On ne peut pas tout faire “pour de vrai”

Parmi les castrations que les parents doivent donner, deux sont, pour l’acquisition des valeurs morales, fondamentales. La première est celle que Françoise Dolto appelle la « castration anale » et qu’elle situe entre 24 et 28 mois, âge auquel l’enfant acquiert généralement la maîtrise de ses sphincters : la « propreté ». La castration anale consiste en l’accès de l’enfant à l’autonomie dont il est désormais capable pour tous les gestes du quotidien : manger, se laver, s’habiller, se coucher, se débrouiller aux cabinets, etc.L’enfant ne peut – cela va sans dire – parvenir à cette autonomie que si ses parents, après lui avoir donné les explications techniques dont il a besoin, l’exigent de lui. L’étape est toujours douloureuse à franchir pour lui, car elle le contraint à renoncer aux privautés physiques que la toilette, l’habillage, etc., lui permettaient d’avoir avec sa mère. Elle est toujours difficile aussi pour ses parents qui doivent supporter de le « lâcher », de le laisser se débrouiller seul, mais elle est décisive pour l’acquisition des valeurs morales. Et ce, pour deux raisons.

Faire la différence entre fantasme et réalité

D’abord, parce que se débrouiller seul permet à l’enfant de faire vraiment, pour la première fois de sa vie, la distinction entre le fantasme et la réalité. Imaginer que l’on boutonne son manteau, le penser ou le dire est une chose, le faire réellement en est une autre. Les doigts réels ne sont jamais aussi magiques que ceux dont on rêvait. « Faire tout seul » implique que l’on passe de la toute-puissance imaginaire à la puissance réelle qui, elle, demande toujours du travail et des efforts. En apprenant l’autonomie, l’enfant devient capable de faire la différence entre les choses qui sont « pour de vrai » et celles qui ne le sont pas. Condition sine qua non pour qu’il puisse comprendre que l’on ne peut pas faire « pour de vrai » toutes les choses que l’on pense ou que l’on imagine.

L’autonomie

En outre, l’autonomie permet à l’enfant, qui avait jusque-là besoin des mains de sa mère pour faire « un », de faire « un à lui tout seul » : j’ai une tête, deux pieds et deux mains, et avec cela « j’assure » sans l’aide de personne. Cette capacité qui va lui permettre d’être « un parmi les autres » (A lire à ce sujet : Un parmi d’autres de Denis Vasse, Le Seuil, 1978), c’est-à-dire d’accéder à la socialisation, est également fondamentale pour l’acquisition des valeurs. C’est seulement, en effet, au moment où il peut être « un à lui tout seul » que l’enfant devient capable de se mettre à la place d’un autre et, par conséquent, de comprendre qu’il ne doit pas faire à cet autre ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse à lui.

La possibilité lui est donc donnée, par l’autonomie, d’intégrer les interdits sociaux qui, à cet âge, doivent lui être dits : interdits du meurtre, du vandalisme, du vol. On n’agresse pas les autres, on ne prend pas leurs biens, on ne casse pas leurs affaires. On doit prendre soin de soi et ne pas mettre les autres en danger. Quand, à l’adolescence, violence et délinquance explosent, elles renvoient toujours aux valeurs qui n’ont pas pu être intégrées à cet âge de la castration anale, parce que les interdits nécessaires n’ont pas été donnés.

On ne se promène pas tout nu dans le salon

Autre étape clé pour l’acquisition des valeurs, la « castration œdipienne ». Elle consiste, dit Françoise Dolto, à apprendre à l’enfant l’interdit de l’inceste et celui de la sexualité entre adultes et enfants ; mais aussi à lui interdire ce qu’elle appelle les « roueries séductrices » à l’égard de ses parents des deux sexes : on ne se promène pas tout nu au milieu du salon pour séduire les invités, on ne se conduit pas avec maman comme si l’on était son amoureux, etc.
Cette « castration » permet à l’enfant d’humaniser ses pulsions sexuelles en comprenant les places de chacun. Mais en comprenant aussi que la sexualité humaine n’est pas, comme chez les animaux, affaire de « bêtes en rut ». Elle implique, dans toutes les sociétés, des règles et s’accompagne toujours sinon d’amour, du moins de paroles et de respect de l’autre : il est interdit d’user de sa force pour imposer à un autre des privautés qu’il refuse.

Les parents ont valeur d’exemple

Initiateurs de l’enfant aux règles morales, les parents ont aussi, pour lui, valeur d’exemple. C’est en les voyant se conduire que l’enfant apprend – ou non – la valeur des règles sociales : « Mais pourquoi on fait la queue, papa ? Il y a trop de monde ! On n’a qu’à partir sans payer ! » C’est en fonction de la façon dont ses parents le traitent, et traitent les autres, que l’enfant apprend – ou n’apprend pas – le respect de l’autre. C’est toujours, en effet, aux actes de ses parents et à ce qu’ils ont profondément – et surtout inconsciemment – dans la tête que l’enfant s’identifie, quels que soient les beaux discours dont par ailleurs ils l’abreuvent.

Pour Françoise Dolto, l’enfant agit à l’exemple de ses parents parce qu’il les aime et parce qu’ils représentent une image achevée de lui-même vers laquelle il tend. Autre façon d’illustrer deux instances dont parle Freud : l’ »idéal du moi », les valeurs issues de l’exemple parental, que le « moi » se donne comme idéal à atteindre ; et le « surmoi », ces mêmes valeurs qui lui servent à régler sa conduite.

“C’est trop bon !”

Les valeurs morales ne peuvent donc pas se transmettre comme un savoir intellectuel. L’enfant n’y accède pas par le seul discours, mais par l’expérience. S’il a pu, grâce à l’éducation donnée par ses parents, découvrir que le renoncement aux plaisirs immédiats et « illégaux » est difficile. Mais que la souffrance qu’il implique n’est pas vaine, car, passée l’épreuve, la porte s’ouvre sur des plaisirs plus grands, parce que plus élaborés et socialement valorisés. Ainsi, l’envie de voir, la « pulsion scopique », peut-elle conduire un enfant à passer sa vie à « regarder par les trous de serrure ». Mais elle peut aussi s’exercer dans un autre registre : poussé par son envie de voir et de savoir, l’enfant pourra, par exemple, devenir chercheur. Ce processus par lequel les pulsions changent de but, que Freud appelle la « sublimation », n’est possible que si les interdits sont posés. Sans ce type de remaniement profond, qui implique à la fois sa tête et son corps, l’enfant pourra certes apprendre à l’école les valeurs morales, mais il ne pourra pas être habité par elles. Elles risquent donc de ne fonctionner pour lui que comme un corset. Qui ne pourra contenir longtemps les envies si elles sont trop fortes.

Cette impuissance des seules paroles face à la force des envies, un spot télévisé la montre admirablement. Une petite fille à l’air effronté, un pot de dessert entamé dans une main, une cuillère dans l’autre et le visage entièrement barbouillé de chocolat, déclare sentencieusement : « Il ne faut pas manger de mousse au chocolat avant le dîner sinon tu trahis la confiance que tes parents ils ont mise à l’intérieur de toi. » A l’appel de son père – « A table ! » –, elle disparaît. Et ne reste plus que sa voix qui, annonçant la marque du dessert, ajoute, comme pour justifier l’écart entre ses paroles et ses actes : « C’est trop, trop bon ! »
Ce spot ne vaut-il pas toutes les « leçons de morale » ?

Du passé faisons table rase… : l’adolescence est faite pour ça !

Il a les cheveux verts et un anneau dans la narine ? Elle parle une langue incompréhensible et ses copains sont l’opposé exact de ce que vous souhaiteriez ? Cela vous choque ? Ça tombe bien ! C’est fait pour ça.
L’adolescence, c’est le moment où l’on a besoin de trouver ses propres valeurs et d’être sûr qu’elles ne doivent rien à l’influence des parents. Et il y a un bon moyen pour s’en assurer : c’est de dire et de faire le contraire de ce qu’ils voudraient pour les entendre hurler ! Vous trouvez cela infantile ? Vous avez tort. Cette attitude est la preuve que vos enfants sont en marche vers la maturité. Ils font un travail difficile et estimable pour se mettre au monde, tout seuls, une seconde fois. Et s’ils crient si fort leurs valeurs, c’est parce qu’ils ne sont pas sûrs de leurs choix. Alors si c’est vraiment trop dur pour vous, rappelez-vous que les  » adolescents toujours gentils  » qui ne contestent jamais, ce n’est pas, comme leurs parents le croient, parce qu’ils sont  » bien élevés « . C’est parce qu’on ne leur a jamais vraiment donné le droit de penser.

Psychologies

Sabrina Lallemand
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