De l’enfant roi à l’adulte tyran

De l’enfant roi à l’adulte tyran

Moi d’abord ! Ils sont de plus en plus nombreux à refuser sans remords les règles de la vie en collectivité. Qui sont donc ces mal-élevés pour qui l’autre n’existe pas ?

Vous n’aurez aucun mal à les identifier : depuis celui qui vous marche sur les pieds dans le bus pour se jeter sur le siège libre, jusqu’au malotru qui farfouille dans ses pop-corn au cinéma, en passant par le conducteur qui stationne en double file devant la boulangerie sans se soucier de la circulation… Tous ceux que le psychologue Didier Pleux nomme les « adultes tyrans ». Des personnalités centrées sur elles-mêmes, indifférentes ou presque à leur entourage, et dont le nombre serait en augmentation.

Certes, les gros égoïstes infatués ont toujours existé (Molière et Feydeau les ont mis en scène), et les « sales gosses » d’antan ne sont pas une nouveauté : dans son roman Quel amour d’enfant !, la comtesse de Ségur (Hachette Jeunesse, « Bibliothèque rose », 2007) met en scène une odieuse Gisèle, enfant gâtée – comme on le dit d’une pomme ou d’une dent – qui hurle à la moindre contrariété. Mais pour le psychologue, nous n’en sommes plus à quelques cas épars : « J’ai eu affaire, ces dernières années, à une augmentation des consultations d’hommes et de femmes victimes de ces personnalités tyranniques, mais aussi d’adultes tyrans eux-mêmes, traînés dans mon cabinet par leur conjoint ou leurs parents.» Ce qui l’a frappé, c’est l’absence d’empathie ou de compassion. « Leur comportement me fait tout à fait penser à celui de certains délinquants dont j’ai pu m’occuper : pas de remords, pas de culpabilité. Moi d’abord », constate-t-il.

Des personnalités auto-centrées

Une montée de ces tempéraments difficiles repérée également par Cécile Ernest, professeure de sciences économiques en banlieue parisienne et auteure d’un livre analysant son expérience : « Les adolescents auxquels j’enseigne depuis quinze ans n’ont jamais appris à tenir compte des autres, le collectif n’a aucun sens à leurs yeux. Ils sont devenus leur propre référence, incapables de se remettre en question. Nous sommes face à un phénomène inquiétant, dont il est temps de prendre conscience. D’autant plus qu’une partie d’entre eux atteint maintenant l’âge adulte. » L’enseignante se souvient de cet élève qui hurlait suite à une mauvaise note, et l’insultait en cours. Jusqu’au jour où, face à sa mère, convoquée par la direction, le jeune homme s’est effondré en réalisant que sa professeure n’était pas qu’une fonction, mais aussi une femme qui souffrait.

La psychosociologue Dominique Picard, qui travaille sur les codes sociaux depuis des années, nuance : « On ne peut pas savoir objectivement si l’incivilité augmente, mais on peut noter qu’elle est de plus en plus ressentie et mal vécue. » Si l’on se réfère à la montée des incivilités dans les transports en commun, une étude de la RATP publiée le 26 juin 2012 fait apparaître que 97 % des usagers ont été témoins ou victimes de gestes grossiers, au top desquels on trouve la conversation téléphonique à haute voix, le saut au-dessus des tourniquets, l’entrée en force dans la rame sans laisser descendre les autres voyageurs.

Un égo surdimensionné ?

Comment expliquer le comportement de ces adultes mal élevés ? Face à ces patients d’un nouveau genre, Didier Pleux a d’abord sondé leur enfance. « Ces mal embouchés avaient-ils été mal aimés, incompris, empêchés de s’exprimer dans leur enfance ? Pas du tout. Je n’ai constaté aucune carence affective, mais au contraire une survalorisation de leur personnalité. Tous ceux qui viennent en consultation parlent d’une nostalgie de l’enfance, moment où tout est possible, moment de la toute-puissance. La vie doit être plaisir et tout leur est dû. »

Pour lui, il faut chercher du côté du basculement de la génération élevée dans la rigidité du sur-moi et de la puissance parentale – étudiés d’ailleurs par la philosophe et psychologue Alice Miller – jusqu’au milieu des années 1960. Leurs enfants, la génération de Mai 68 et des années 1970, sont devenus parents à leur tour, refusant les carcans de l’éducation subie, rêvant de donner à leur progéniture ce dont ils avaient été privés : la liberté et l’épanouissement. Ils ont ainsi été surinvestis, surstimulés, adulés et devenus centre de l’attention familiale.

De la graine de dictateur

« Les parents, poursuit Didier Pleux, ont refusé d’adopter un registre éducatif indispensable, par le “non” et la frustration. Ils ont eu peur de ne plus être aimés de leurs enfants. Qui, devenus adultes, souffrent sans doute aujourd’hui d’un excès de moi. » Pas question pour autant d’entonner un discours réactionnaire et de regretter le martinet et les fessées. « Pas de généralisation hâtive et réductrice ! s’empresse d’ajouter le psychologue. Tous les enfants ne deviennent pas ainsi, et tous les enfants rois ne deviennent pas des adultes tyrans, s’ils ont pu s’appuyer sur un tuteur de résilience qui leur a enfin opposé le non qu’ils n’ont jamais reçu. »

L’écrivain et réalisateur Jean-Louis Fournier ricane allégrement de ce comportement dans Mouchons nos morveux (LGF, « Le livre de poche », 2009) : « Quand on lui refuse des fraises Tagada ou un scooter, l’enfant les exige sous la menace. Beaucoup sont armés et on doit s’en méfier… Certains parents portent des gilets pare-balles chez eux. » S’il en parle avec un tel humour, c’est que, avoue-t-il, il a lui- même été un adulte tyran : « J’étais un enfant roi, un petit chieur avec ma mère. Je faisais du chantage pour avoir des trucs. Mon bonheur était plus important que tout le reste, les autres étaient là pour que je sois heureux. Ma mère me cédait, toujours. Mon père, lui, s’absentait dans l’alcool. J’ai poursuivi, une fois adulte, avec mes deux épouses. La seconde m’a changé, elle m’a fait comprendre que les autres existaient. » Pour lui, l’enfant roi, c’est de la graine de dictateur. « Il a une image du monde qui serait à son service. Plus tard, adulte, il cassera la baraque. Si on lui a tout donné petit, adulte, il voudra tout. »

L’immédiateté comme règle

Point de vue partagé par Dominique Picard. Certes, les carences éducatives sont pour beaucoup dans la fabrication des tyrans domestiques, car « l’absence d’apprentissage de la frustration est dommageable », mais les parents n’en portent pas l’entière responsabilité. « Il y a toujours un faisceau d’explications, rappelle la psychosociologue. L’une d’entre elles est sûrement sociale. Nous sommes dans une société de vitesse et d’hyper-consommation. L’immédiateté est la règle. Il devient très compliqué d’opposer un “non” aux enfants, de leur apprendre l’attente pour Noël ou leur anniversaire. » Et comment faire une fois adulte ? Tout est là. Car apprendre que tout n’est pas instantané, qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir, que la volonté a une limite, celle des autres, est quasi impossible si le travail n’a pas été fait en amont. « Et la confrontation avec le monde devient insupportable », insiste la spécialiste.

Un réel tellement insupportable que l’enfant devenu adulte n’aura de cesse de le fuir ou de le nier, en ayant parfois recours aux addictions, alcool, drogues, jeux, mais aussi sexe compulsif ou anorexie-boulimie. Et surtout, précise Didier Pleux, en passant par la « réification de l’autre, devenu l’instrument de sa satisfaction et de son plaisir ». Il distingue d’ailleurs l’adulte roi, un enfant roi qui, devenu adulte, peut se remettre en question à l’occasion d’un conflit, d’un deuil, d’une rupture, de l’adulte tyran, qui, lui, choisit de poursuivre dans cette voie. Il n’est pas victime, il est acteur.

La nécessité de résister

« Ces individus font un choix existentiel, affirme le psychologue. Ils décident de nier l’autre, de ne pas tenir compte de lui. Et cela peut conduire aux comportements les plus graves, dès lors que cet autre existe “trop” ou pas assez, ou encore se rebelle. Alors le tyran se fait bourreau. »

C’est ainsi que Charlotte s’est vue quittée après vingt ans de mariage et deux enfants, avec pour seule explication : « Je m’ennuie avec toi. » Ou qu’une famille entière vit sous l’omnipotence d’un homme tout- puissant. Ou qu’un patron irascible terrorise ses collaborateurs… Quant à la culpabilité et au sens des responsabilités, ils n’existent pas, bien sûr. La faute est toujours projetée vers l’extérieur : « Elle m’a provoquée », « Il m’a manqué de respect », etc. La multiplication de ces types de comportements est inquiétante. Au point que Cécile Ernst, Didier Pleux et Jean-Louis Fournier, qui pourtant ne se connaissent pas, parlent tous de risque pour la démocratie ! « L’école doit absolument remplir à nouveau son rôle d’éducateur aux valeurs de la république et de la solidarité. Et surtout au respect de l’autre. Or, comment faire lorsque l’institution scolaire est décriée, discréditée ? » se demande la professeure, qui en appelle à la prise de conscience de chacun : « Les codes sociaux sont un langage commun. Lorsqu’ils disparaissent ou ne sont pas enseignés, le langage de la violence prend le dessus. Nous devons absolument réfléchir à cela. Nous avons raté la transmission de ces valeurs. » Dominique Picard renchérit : « La politesse est un code, or les signaux sont différents d’une classe sociale à l’autre, d’une culture à l’autre. Cela s’apprend. » À chacun de nous, aussi, de refuser de se laisser piéger par l’agressivité – active ou passive – de l’adulte tyran. « Armons- nous de courage et résistons, propose Didier Pleux. Répondons. Affirmons- nous face aux adultes rois avant qu’ils ne deviennent tyrans. En couple, réagissons dès les premiers signes. Par exemple, refusons ferme- ment les colères, les exigences dis- proportionnées. Dans la rue, dans les transports, mettons des limites aux comportements débordants. »

 « Ce ne sera pas simple, reconnaît Dominique Picard, car il faut trouver le bon ton, ferme et sans agressivité. Mais ne nous laissons pas faire. » Didier Pleux : « C’est notre devoir de citoyens. » Un devoir nécessaire, un comportement à transmettre à nos enfants, pour qu’ils apprennent la réalité des adultes tyrans et n’en deviennent pas un à leur tour. Et pour que le dessin humoristique de Jean- Louis Fournier ne soit pas visionnaire : il y brosse une série d’enfants exprimant leurs souhaits d’avenir : « Moi, je serai astronome », « Moi, explorateur », « Moi, pompier », etc. Et dans un coin, un petit maigrichon dit : « Moi, je serai dictateur ! »

Christilla Pellé Douel
Psychologies

Sabrina Lallemand
ADMINISTRATOR
PROFILE

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