Et si l’on se libérait de soi ?

Comment s’affranchir de soi ?  Oublier tout ce qui nous définit et que nous croyons être pour se découvrir de nouvelles facettes et surtout, un bel espace de liberté ? C’est l’invitation que nous lance Jean-Louis Monestès, docteur en psychologie et psychothérapeute, auteur de Libéré de soi !.

Laurence Ravier

Que signifie se libérer de soi ?

Jean-Louis Monestès : Souvent, mes patients me disent « J’ai toujours été comme cela, ça fait trente ans que je fonctionne ainsi. » Sous-entendu, il est impossible que ça change. Et l’on considère souvent que la personnalité ne peut pas changer. Or, on peut se libérer de cela. Sans nécessairement être en opposition avec qui l’on est, mais en expérimentant de nouvelles façons d’être. Il nous faut pour cela repérer ce qui conditionne notre comportement, ce qui nous oblige à agir pour correspondre à l’image que nous avons de nous-même. Se libérer de soi, c’est acquérir une flexibilité par rapport à cela. Pas question de nier qui nous sommes, ou notre personnalité. Mais en prenant un peu de recul, on découvre qu’il existe une marge de manœuvre qui va nous rendre plus libre.

 

D’où viennent ces automatismes ?

Jean-Louis Monestès : Ils proviennent essentiellement du langage. Dans notre enfance, on s’intéresse à nous comme une personne unique et on va le faire essentiellement par les mots. En réponse aux questions, l’enfant utilise le « Je ». Qui prend peu à peu de la consistance. Et une existence. On va donc apprendre à coller à ce « Je » et à le défendre.

 

Mais vous considérez que ce « Je » est une illusion…

Jean-Louis Monestès : Quand deux personnes se retrouvent devant le maire, il suffit que celui-ci déclare « Vous êtes maintenant mariés » pour que ces deux personnes deviennent conjoints. Alors que ce statut n’existait pas auparavant. C’est donc un acte de langage qui vient changer le réel. Le « Je », c’est un peu la même chose. Il n’existe pas en tant que tel. D’ailleurs, le ressenti que nous avons de nous même change en permanence, nos émotions fluctuent, nos pensées sont un vaste champ de bataille… Le « Moi » n’est autre que du mouvement. Il n’y a rien qui me définisse concrètement. Si ce n’est la conscience que j’ai de moi-même. Le « Je » en lui-même n’existe pas. Il est impossible de l’observer, même avec les outils les plus pointus de neurosciences. Il n’est pas réalité, il est une accumulation d’expériences et de perspectives sur le monde.

 

La connaissance de soi serait donc une quête impossible ?

Jean-Louis Monestès : Je ne crois pas que ce soit antinomique. On peut partir à la connaissance de soi mais le soi n’est pas un objet. Il est un ensemble de réactions. A partir du moment où l’on arrive à basculer vers l’idée que ce « Moi » est du mouvement et une dynamique, personne ne peut venir me le prendre. C’est en cela que c’est libérateur. J’existe mais ce « Je » qui parle n’est que l’observation de ce qui se passe en moi et autour de moi et encore une fois, on ne peut pas me retirer cela. Je peux donc être attentif et présent à tout. En revanche, le « Je » devient une véritable servitude quand on s’attache à le défendre sans cesse. Quand les autres, ou les évènements de la vie, nous renvoient une image différente de ce que l’on croit être. Et qu’on ne l’accepte pas.

 

C’est donc comprendre que l’on est un être changeant, capable de souplesse et d’adaptation ?

Jean-Louis Monestès : Tout à fait. Et cette quête de soi est infinie. Mais elle nous permet de connaître nos automatismes, de parfois les changer, et de devenir plus flexible. Et gagner en flexibilité permet d’embrasser un horizon plus large.

 

Vous écrivez que se concentrer sur soi est déprimant. Pourquoi ?

Jean-Louis Monestès : Parce que notre intelligence est faite pour repérer ce qui ne va pas. C’est grâce à cela que l’espèce humaine a pu survivre. En prévoyant et en anticipant. Mais Mark Twain disait aussi « J’ai eu beaucoup de problèmes dans mon existence, dont la plupart ne sont jamais arrivés. ». Nous sommes en effet des machines à détecter ce qui ne va pas, et cela inclut le regard que nous portons sur nous-mêmes. On va donc nécessairement se trouver des défauts, qui seront source de souffrance. Et notre époque, marquée par l’hyperconsommation,  a tendance à accroitre cette souffrance puisqu’elle nous pousse de plus en plus à nous incarner dans des objets et des possessions.

 

Nous nous incarnons aussi dans le regard des autres…

Jean-Louis Monestès : Le jugement des autres nous importe en effet, d’autant qu’il se forme très rapidement. En quelques instants, une personne peut avoir une opinion de vous en regardant votre intérieur, ou vos vêtements… Et la plupart du temps, cette opinion est juste. Parce que les autres nous jugent sur ce que nous donnons à voir ce nous-mêmes. Essayer de se libérer du regard des autres est finalement vain. Mieux vaut essayer d’apprendre à nous connaître, non pas en fonction de ce que les autres racontent de nous, mais d’après la somme de toutes les expériences et perceptions que nous avons engrangées.

 

Comment fait-on ?

Jean-Louis Monestès : En prenant le temps de s’observer. D’analyser ce que l’on ressent, d’étudier la façon dont on réagit. Repérez les moments où vous vous parlez intérieurement. Vous dites-vous plus volontiers Je ou Tu ? Etes-vous en train de vous donner des ordres ? De vous juger ? Prendre conscience du ton de ce dialogue intérieur est la première étape. L’autre point, c’est de changer le mouvement attentionnel diriger vers soi et d’utiliser son énergie pour agir. Le psychothérapeute hongrois, Mihaly Csikszentmihalyi, parle de flow ; et il a été établi qu’au moment où l’on est dans l’action, il n’y a plus de jugement sur soi. Comme si c’était mutuellement exclusif. Je ne m’incarne plus que dans l’action. Il ne s’agit d’actions incroyables mais d’activités qui nécessitent compétence et concentration. Et dans ces cas-là, le SOI commence à s’apaiser.

 

Se libérer de soi, c’est finalement s’octroyer de nouveaux espaces de liberté ?

Jean-Louis Monestès : Je vous répondrai par une image que j’aime bien. Si le « Moi », si mon identité était un drapeau, l’idée est de laisser ce drapeau flotter au vent. Je ne le raidis pas comme un étendard. Je le laisse prendre le vent et je me laisse guider par le mouvement de la vie. Mon identité devient alors une compagne plutôt qu’une définition de moi qui m’enferme.

Source: Psychologies.com

Lamia Siffaoui
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