À quoi sert la neuropédagogie ?

À quoi sert la neuropédagogie ?
Crédit photo: scienceshumaines.com

Elle a pour ambition de mieux comprendre ce qui se joue dans le cerveau d’un enfant qui apprend, et d’améliorer ainsi les méthodes d’apprentissage.

Grâce aux neurosciences, en particulier l’imagerie cérébrale, il existe aujourd’hui une véritable science des apprentissages : c’est la « neuropédagogie ». Elle aide à expliquer pourquoi certaines situations d’apprentissage sont efficaces, alors que d’autres ne le sont pas.

En retour, le monde de l’éducation, informé qu’il est de la pratique quotidienne – l’actualité de la pédagogie –, peut suggérer des idées originales d’expérimentation. Ainsi, se développe aujourd’hui un aller-retour du labo à l’école. Ces découvertes commencent aussi à être enseignées aux étudiants des nouvelles Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE).

Automatisation et contrôle

L’imagerie cérébrale a ainsi permis de démontrer l’existence, chez l’enfant comme chez l’adulte, de deux formes complémentaires d’apprentissage neurocognitif : l’automatisation par la pratique et le contrôle par l’inhibition.

Dans le cas de l’automatisation, c’est initialement la partie préfrontale (avant) du cerveau qui est activée car la mise en place des habiletés nécessite un contrôle et un effort cognitif (mémoriser par cœur une liste de mots, par exemple). Ces habiletés s’automatisent avec l’apprentissage : c’est la partie postérieure du cerveau, ainsi que les régions sous-corticales, qui prennent le relais.

Dans le cas inverse (désautomatisation), il s’agit d’apprendre à inhiber les automatismes acquis pour changer de stratégie cognitive. L’imagerie cérébrale a permis de montrer le changement qui se produit dans le cerveau des élèves lorsque, sous l’effet d’un apprentissage, ils passent, au cours d’une même tâche de raisonnement, d’un mode perceptif facile, automatisé mais erroné, à un mode logique difficile et exact. Les résultats indiquent un basculement très net des activations cérébrales, de la partie postérieure du cerveau au cortex préfrontal – dynamique cérébrale inverse de l’automatisation.

Le premier type d’apprentissage – l’automatisation par la pratique – correspond aux connaissances générales, bien établies, apprises par la répétition, la mémorisation, et qui doivent être connues de tous, comme les programmes à l’école, par exemple. À l’inverse et complémentairement, le second type d’apprentissage – le contrôle par l’inhibition – fait appel à l’imagination, à la capacité de changer de stratégie de raisonnement en inhibant les automatismes habituels. C’est « apprendre à résister (1) » .

Pédagogie du cortex préfrontal

À l’école, depuis toujours, on apprend surtout par la répétition, la pratique et l’automatisation. C’est très bien mais, comme on vient de le voir, le cerveau des élèves doit aussi apprendre à raisonner par le schéma inverse : inhiber ses automatismes. Il serait donc très utile de développer à l’école une pédagogie du cortex préfrontal, notamment l’exercice de la capacité d’inhibition du cerveau.

L’inhibition est, en effet, une forme de contrôle attentionnel et comportemental qui permet aux enfants de résister aux habitudes ou automatismes, aux tentations, distractions ou interférences, et de s’adapter aux situations complexes par la flexibilité. C’est un signe d’intelligence. Le défaut d’inhibition peut expliquer des difficultés d’apprentissage (erreurs, biais de raisonnement, etc.) et d’adaptation tant cognitive que sociale.

Par exemple, une erreur massive observée à l’école élémentaire concerne les problèmes dits « additifs » à énoncé verbal : « Louise a 25 billes. Elle a 5 billes de plus que Léo. Combien Léo a-t-il de billes ? » La bonne réponse est la soustraction 25 – 5 = 20, mais souvent les enfants ne parviennent pas à inhiber l’automatisme d’addition déclenché par le « plus que » dans l’énoncé, d’où leur réponse erronée : 25 + 5 = 30.

Un autre exemple concerne la lecture. Les apprentis lecteurs, comme les lecteurs experts, doivent toujours éviter de confondre les lettres dont l’image en miroir constitue une autre lettre : par exemple, b/d ou p/q. Cette difficulté est renforcée par le fait que pour apprendre à lire, le cerveau humain recycle des neurones initialement utilisés pour identifier les objets de l’environnement : les animaux, par exemple (2).

Or un animal est le même quelle que soit son orientation par rapport à un axe de symétrie. Pour discriminer les lettres en miroir, notre cerveau doit donc apprendre à inhiber ce biais cognitif (3). Comme les enfants, les adultes, inconsciemment, doivent toujours résister à la généralisation en miroir.

La pédagogie du cortex préfrontal est donc une pédagogie pour la vie ! Il ne suffit pas de connaître les règles, il faut en permanence inhiber nos automatismes. Tant en France qu’au Canada (l’équipe d’Adele Diamond à Vancouver, notamment), des expériences d’interventions pédagogiques pilotes de ce type sont aujourd’hui menées dans les écoles pour exercer le « contrôle cognitif » : inhibition, flexibilité, etc. (4).

Une science en plein développement

Même la célèbre théorie du psychologue suisse Jean Piaget (1896-1980) a pu être récemment revisitée par l’imagerie cérébrale dans notre laboratoire en France. Au 20e siècle, la théorie des stades de l’intelligence de Piaget a profondément marqué la psychologie, le monde de l’éducation et le grand public. On sait qu’une tâche emblématique de Piaget pour tester l’intelligence de l’enfant était la conservation du nombre.

Devant deux rangées de jetons de même nombre (5 jetons, par exemple) mais plus ou moins écartés spatialement dans chaque rangée, l’enfant, jusqu’à 7 ans environ, considère qu’il « y a plus de jetons là où c’est plus long » (rangée la plus écartée), ce qui est une erreur d’intuition perceptive. La réussite après 7 ans (réponse : « même nombre de jetons dans les deux rangées ») traduisait selon Piaget le passage d’un stade perceptif prélogique au stade de la pensée logico-mathématique concrète.

Cette tâche a été reprise de façon informatisée en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) avec des enfants d’école maternelle et élémentaire, révélant qu’elle mobilisait non seulement les régions du cerveau dédiées au nombre (le cortex pariétal), mais aussi les régions du cortex préfrontal dédiées à l’inhibition des automatismes : ici, l’automatisme selon lequel en général la longueur varie avec le nombre. Cela amène à réviser la théorie de Piaget en y ajoutant le rôle clé de l’inhibition cognitive comme mécanisme positif du développement de l’intelligence chez l’enfant.

Autant d’exemples qui illustrent combien la neuropédagogie est une nouvelle science en plein développement depuis dix ans. Il faut toutefois départager cette vraie science du charlatanisme qui se développe parfois autour du label « neuroéducation ». Seuls quelques laboratoires au monde peuvent réellement s’en revendiquer.

 

Olivier Houdé

scienceshumaines.com

 

NOTES

1.Olivier Houdé, Apprendre à résister, Le Pommier, 2014.
2.Voir Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, Odile Jacob, 2007.
3.Grégoire Borst et al., « The cost of blocking the mirror-generalization process in reading », Psychonomic Bulletin & Review, vol. XXII, n° 1, février 2015.
4.Adele Diamond et Kathleen Lee, « Interventions shown to aid executive function development in children 4 to 12 years old », Science, vol. CCCXXXIII, n° 6045, 19 août 2011.

Lamia Siffaoui
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