Le rapport schizophrénique de la France à la monarchie républicaine

Le rapport schizophrénique de la France à la monarchie républicaine

Le peuple français avait signifié son rejet de la présidence « bling-bling » de Sarkozy en l’écartant aussi violemment qu’aura été furtive et fulgurante son adhésion massive à l’homme. Mais il a aussitôt écarté le Président « normal » qu’il avait pourtant appelé de ses vœux. Voilà que revient le Président « jupitérien », comme aimait à le qualifier Emmanuel Macron pour sa future charge. C’est que la France gardera à jamais sa schizophrénie après qu’elle ait tranché la tête du roi sans jamais renoncer à son incarnation dans une image souveraine, protectrice et rassurante.

Cela a été dit et répété, le président de la république française est un monarque républicain. Un parfait oxymore que toutes les démocraties parlementaires du monde regardent avec un certain étonnement mais aussi comme une marque folklorique française. C’est avec une sympathie générale qu’ils suivent l’intronisation d’un monarque qui n’existe nulle part ailleurs, si ce n’est dans les dictatures, sans pourtant douter de la démocratie installée dans ce pays, étrange à leurs yeux.

L’investiture du président français est admirée comme la tour Eiffel, le camembert ou Louis Vitton. Il y a en effet un charme désuet dans ce sacre républicain dans un pays qui est, paradoxalement, le berceau de la révolution française qui a coûté la tête au roi. Et pourtant, ce pays ne cesse de reproduire la puissance symbolique royale, dans ses institutions comme dans ses rites. Tout à fait étonnant !

Conscient de l’héritage historique enfoui au plus profond de la conscience collective, tous les Présidents de la cinquième république qui suivront Nicolas Sarkozy prendront garde à ne jamais réitérer son erreur grossière d’une soirée de victoire célébrée au Fouket’s. A la stupéfaction générale, il avait rompu avec la traditionnelle cérémonie d’hommage à des grands de la nation, à l’évocation d’une idée républicaine ou à la visite d’un lieu qui l’incarnait. La soirée du Foukets restera à jamais  considérée comme une vulgarité suprême et un outrage à la fonction présidentielle. La France est le symbole historique du combat contre la monarchie mais elle s’offusque et ne supporte pas lorsqu’on met à bas la fonction monarchique présidentielle.

Mitterrand avait opté pour la visite au Panthéon avec trois roses à la main pour les déposer sur les tombes de trois grands hommes honorés par la république, choisis pour l’idée qu’ils évoquaient, en relation avec le projet du futur président. Après le lamentable épisode du Fouquet’s, François Hollande avait compris la leçon et renoua avec l’esprit républicain et, surtout, avec la hauteur qu’exigeait l’accession au pouvoir dans un pays pétri d’histoire et de références.

C’est l’occasion de revisiter ce sujet bien habituel des stigmates monarchiques de la présidence française au travers du rite d’intronisation, des dispositions de la constitution de la Vème république tout autant que du lieu choisi par Emmanuel Macron. Nous terminerons par l’inévitable évocation de l’héritage institutionnel que nous devons à la présence française en Algérie.

Le sacre du monarque élu

Le nouveau roi de France devait intervenir quelques minutes après l’annonce des résultats dont on ne cachait pas la quasi-certitude de la victoire. Puis il devait se rendre à la cérémonie traditionnelle auprès de ses supporters, peuple de France, dans l’esplanade du Louvre et s’exprimer depuis une estrade derrière laquelle s’érigeait la fameuse pyramide de verre.

Dès la première image, on avait immédiatement perçu la force symbolique de ce qu’il voulait exprimer. Tout d’abord, par la première note de musique, il ne pouvait y avoir d’autre interprétation. C’était la Neuvième symphonie de Beethoven (l’Ode à la joie) que Mitterrand avait choisie pour sa montée au Panthéon. Le symbole était clairement identifié, il s’agit de l’hymne européen, un des grands credo du candidat dont il a voulu redonner force.

Même les supporters de football, de base, connaissent cette musique qu’ils associent instinctivement aux événements européens de la  balle ronde. Et si nous montons de niveau cognitif d’un étage, les amoureux de l’événement musical le plus kitch au monde, l’Eurovision, devinent qu’il s’agit de l’hymne européen. Mitterrand avait associé la Neuvième symphonie de Beethoven à La Marseillaise de Berlioz, Emmanuel Macron chantera l’hymne national à la fin de son intervention. Le message est clair, l’indissociabilité de la nation française de l’Europe, l’inverse du projet de fermeture du Front National.

A cette affirmation politique forte et sans ambiguïté, il faut rajouter une autre symbolique, celle de l’homme seul marchant vers la rencontre d’un peuple et de son destin. Le nouveau monarque solitaire se dirige d’une manière solennelle vers une histoire dont il a la lourde charge de la continuité. Un second clin d’œil à François Mitterrand que chaque téléspectateur avait deviné sans les explications des commentateurs.

On ne peut imaginer un autre parallèle que celui du sacre à la Basilique de Reims où les rois recevaient l’onction divine de leur mission. La semaine et les mois qui suivront feront place à une multitude d’autres cérémonies du sacre où les différents corps constitués ainsi que la représentation diplomatique introniseront le nouveau roi de France. Et on l’a échappé belle car Marine Le Pen voulait une cérémonie…. à Reims !

Emmanuel Macron, comme les rois de France, sera dépositaire des attributs de la puissance monarchique. A Reims, il y avait l’ampoule d’huile et l’habit comme insignes royaux. Dans la république monarchique, il y aura le grand collier de la légion d’honneur et la photo officielle placardée dans tous les lieux publics de France. Mais revenons à ce qui va véritablement installer le monarque dans sa puissance, soit les institutions de la Vème république.

Une démocratie aux institutions monarchiques

La critique de la Vème république a été traitée de longue date et, dans cette même presse, par l’auteur de l’article. La schizophrénie française par rapport au pouvoir n’a jamais disparue depuis que la France a osé l’acte le plus interdit et le plus impensable que les sujets du roi pouvaient commettre envers leur souverain, le régicide. En dehors de Louis XVI, d’autres exemples ont existé où le roi fut exécuté, c’était à chaque fois pour une explication qui rassurait la profonde croyance du peuple envers un homme qui a hérité son pouvoir de Dieu (meurtre par l’ennemi, par un fou, par des hérétiques). Il ne pouvait y avoir une autre explication car le Roi est invincible puisqu’il possède la protection divine par laquelle se justifie son autorité.

La France n’a jamais su remplacer ce pouvoir monarchique et le désordre institutionnel fut à l’image de la succession frénétique des régimes politiques. Non seulement le peuple a rétabli par deux fois la couronne de France, il en est même arrivé à introniser un empereur avec la même symbolique de l’onction divine.

C’est la raison pour laquelle le régime politique français est profondément marqué par la croyance en un « homme providentiel » dont les deux figures marquantes furent Napoléon et le Général de Gaule. Mitterrand aura certainement été le dernier véritable monarque républicain dans ses attitudes. Avec Macron, voilà l’annonce vers ce que les français ont détesté mais dont ils attendent manifestement le retour pour les rassurer. Ils détestent la monarchie contre laquelle leur esprit révolutionnaire est toujours présent mais, en même temps, ils veulent être protégés par le « petit père des peuples ». Si ce n’est pas de la schizophrénie, qu’est-ce donc d’autre ?

La république française avait pourtant trouvé un équilibre parlementaire pendant plus d’un siècle avec la IIIème république mise en place en 1875. Le régime parlementaire semblait être enfin le rapprochement avec toutes les démocraties équivalentes et apaisées lorsque, patatra, le général de Gaule voulu en 1962 que le Président de la république soit élu au suffrage universel et soit le chef du pouvoir exécutif. Et c’est surtout ce second aspect des choses qui allait plonger la Vème république dans une monarchie républicaine dont elle n’arrive plus à s’en dépêtre.

L’appel à une VIème république avait connu un certain écho ces dernières années et le parti de Mélenchon, comme certains socialistes, an avaient fait leur projet. Mais l’élection de Macron et la symbolique qu’il a voulu immédiatement imprégner à sa mandature semblent avoir repoussé le retour du régime parlementaire aux calendes grecques. Cette traversée du Louvre, accompagnée de la symphonie de Beethoven, étouffe dans l’œuf toute chance d’en finir avec la monarchie républicaine.

Mais, d’une part, les français renonceraient-ils si facilement à une élection au suffrage universel du Président vu leur grand attachement à ce rendez-vous politique ? D’autre part, en sens inverse, ce jeune Président aura-t-il les épaules aussi larges que celles de Mitterrand ou du général De Gaule pour endosser un costume présidentiel « jupitérien » ? Les deux hypothèses sont aussi peu probables l’une que l’autre et la schizophrénie envers la monarchie a encore de beaux jours devant elle.

Un lieu d’histoire royale ?

Revenons maintenant à la symbolique du lieu que constitue l’esplanade du Louvre et de sa pyramide. C’est très intéressant car dans ce débat perpétuel qui consiste à analyser la monarchie républicaine, le lieu a bien évidemment son importance.

Les rois de France se faisaient couronner à Reims. Chaque monarque républicain se doit donc de choisir le lieu de sa rencontre avec le peuple pour perpétuer le symbole même s’il n’est absolument plus dans le registre religieux. Au cours de l’histoire récente, un certain partage territorial s’était opéré entre les pouvoirs de gauche et ceux de droite. Les Champs Élysées ou le Trocadéro pour les premiers, la place de la Bastille et de la République pour les seconds sont les emplacements les plus connus mais d’autres sont tout autant la marque des uns et des autres.

Mitterrand et Hollande avaient choisi des lieux hautement républicains et particulièrement importants pour la conscience de gauche, le Panthéon pour le premier et la statut de Jules Ferry pour le second. On peut imaginer l’effroi suscité auprès de certains militants conservateurs et traditionalistes de droite lorsque Sarkozy avait choisi le Fouquet’s.

Le Louvre tend un peu plus facilement le flanc à la critique pour un président qui se dit d’une conscience de gauche même s’il revendique le rapprochement avec les bonnes volontés de droite. Comme chacun le sait, Le Louvre fut pendant longtemps la résidence des rois de France. Ceux qui critiquaient Emmanuel Macron d’être un parfait représentant de la droite se sont délectés lorsque Le Louvre a été choisi. C’est pourtant un argument un peu trop facile et rapide.

Tout d’abord les lieux historiques de la monarchie ainsi que les monuments à leur gloire sont désormais partie intégrale du patrimoine des peuples républicains. La république est « dans ses meubles » avait dit François Mitterrand lorsqu’il organisa une réunion du G6 (ancêtre du G20) dans le palais de Versailles. On ne peut que souscrire à cette remarque car les grands monuments sont la marque éternelle du talent et de la sueur des peuples avant d’être des monuments à la gloire de ceux qui les ont étranglés afin de se parer de gigantesques attributs de leur puissance et de leur confort. Le Louvre est devenu un magnifique lieu public de rayonnement et de formation culturelle pour l’honneur et la grandeur du projet républicain. Les lieux publics, anciennement monarchiques, appartiennent au peuple, sans aucune réserve possible et avec une fierté légitime.

Et notre monarque éternel ?

On ne peut s’empêcher de terminer sans une comparaison qui nous paraît évidente. Prenons la constitution de la Vème république, enlevons-lui ce qu’elle a de « dangereusement » démocratique mais tout en gardant ce qui n’a finalement aucune importance dans une dictature si ce n’est pour l’habillage. En effet, les mots comme « liberté, droits individuels, égalité des sexes» et ainsi de suite, n’ont jamais fait frissonner le moindre poil d’un militaire et encore moins l’armature d’un fauteuil roulant.

Nous en arriverions à une base parfaite qui modèle la constitution algérienne. A cela il faut impérativement rajouter quelques ingrédients locaux pour en arriver à l’œuvre définitive, un pas que n’a pas franchi la Vème république. Prenons deux exemples très significatifs de cette touche finale du génie. La première relève du caractère divin de la fonction monarchique, nous la trouvons dans l’article du serment obligatoirement exprimé par le futur président de la république. Sauf que, pour l’Algérie, le terme « éternel » convient plus que celui de « futur ».

Le second est le chef-d’œuvre absolu de la constitution monarchique algérienne. Le Président de la république « nomme des parlementaires », une disposition que même les rédacteurs de la constitution d’Idi Amine Dada n’auraient osé écrire. Il faut dire que c’était inutile, tout autant que la constitution qui était une abstraction pour lui.

Quant aux rites monarchique, tout est absolument identique, la crainte en plus. On promène le roi sur son trône mobile, on expose le corps du roi dans toute sa dégradation comme on le faisait dans les temps anciens et on le salue avec ferveur au moindre de ses déplacements. La cour royale, donc familiale, le suit dans un cortège monarchique à la dimension de la majesté en déplacement.

En conclusion, nous dirions qu’Emmanuel Macron devrait se méfier de ce qu’il n’est peut-être pas ou n’est pas capable d’assumer. Le peuple français adore couronner son roi mais c’est pour mieux lui trancher la tête.

 

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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