L’adolescence, une deuxième chance

L’adolescence, une deuxième chance

Que se passe-t-il quand un adolescent n’a pas eu de cadre dans son enfance ? Est-il encore possible de poser des limites à un grand gaillard ou à une jeune insolente ? Oui, affirment nos spécialistes, car il n’est jamais trop tard pour reprendre les rênes de l’éducation.

«Vous avez semé un bébé, vous récoltez une bombe », résumait avec humour le pédiatre et psychanalyste britannique Donald W. Winnicott en parlant de l’adolescent, formule d’autant plus juste quand l’enfant a été élevé sans limites. « Souvent, après des premières années jalonnées de caprices, le calme est revenu à la période de latence, entre 6 et 11 ans, confortant les parents dans l’idée qu’il n’était pas si grave de lui céder, constate le psychiatre Patrice Huerre.

Quand arrive l’adolescence, c’est une explosion à retardement qui se produit. » Ce qui était plus ou moins contrôlable quand il mesurait un mètre dix devient très difficile quand il nous domine d’une tête… La plupart des parents, désemparés, tentent en vain de reprendre le contrôle de la situation. D’autres, tellement découragés, préfèrent jeter l’éponge, persuadés qu’il est trop tard : après tout, qu’il fasse ce qu’il veut, il est ingérable !

« S’ils démissionnent, c’est la société qui viendra mettre des limites, de façon plus violente et plus brutale, sans compter qu’ils sont alors eux-mêmes hors la loi : les parents ont un devoir d’éducation et de protection jusqu’à la majorité de leur enfant », rappelle le pédopsychiatre Stéphane Clerget.

L’erreur serait d’attendre que « jeunesse se passe » en courbant l’échine : si ce proverbe vaut pour l’adolescent en général, il est totalement faux pour celui qui n’a pas connu de limites. Certes, la reprise en main peut demander plus d’efforts, plus de temps, mais la partie n’est pas perdue, elle peut même constituer une deuxième chance, à condition toutefois d’être persuadé d’agir dans son intérêt. Cette intime conviction est la véritable clé de voûte de la réussite.

Annoncer le changement de cap

Comment ? En lui parlant le plus sincèrement possible, conseille Patrice Huerre : « Jusqu’à présent, nous t’avons laissé faire, nous le regrettons, nous ne te rendions pas service, cela va changer. » Stéphane Clerget suggère, lui, de présenter ce virage de façon valorisante : « Enfant, tu faisais la loi, mais maintenant, nous voulons faire de toi un adulte responsable. »

Après tout, dans de nombreuses cultures, l’enfant est roi durant sa petite enfance et doit se soumettre à l’autorité du clan à sa puberté. « Ce n’est pas une régression à l’état d’enfant dépendant, mais une progression vers une autonomie, qui passe par la nécessité d’arriver à se limiter », poursuit le pédopsychiatre. Certes, l’ado aura un sourire en coin, surtout si vous avez déjà tenté de le contrôler sans succès. Sauf que désormais, vous êtes vraiment déterminé.

Établir un contrat

« Vous pouvez commencer par aborder les points litigieux – ordinateur, sorties, sommeil – pour poser les limites, propose Patrice Huerre. Si vous le sentez, vous pouvez les écrire. L’intérêt ? Le document servira de tiers auquel se référer en cas de dérapage : les limites ne dépendent pas de l’humeur du jour. » Évidemment, le cadre est fixé en fonction de l’âge, des exigences scolaires, des besoins de sommeil, ce qui permet de donner à l’adolescent la possibilité de le faire évoluer, s’il se montre responsable et autonome.

Il s’agit encore de sortir de l’affectif, des demandes faites pour le bon plaisir des parents. Ce qui doit dominer le débat est la référence à la loi : « C’est mon devoir de te protéger de ce qui met en danger ta santé, ta scolarité, ton intégrité physique. » Comme à 2 ans, lorsque vous l’éloigniez des prises électriques sans vous poser mille questions…

Être ferme et encourageant

Il est important d’essayer de tenir bon sur tous les fronts, car l’ado rebelle ne va pas manquer de tester la fiabilité des décisions. Il transgresse allégrement l’interdit ? Rien d’étonnant, il ne va pas obéir en un clin d’oeil s’il n’en a jamais eu l’habitude.

Stéphane Clerget : « La seule façon de parvenir à un résultat est d’appliquer la sanction prévue, sans faiblir. Prenons l’ordinateur : la première fois que vous le surprenez devant au milieu de la nuit, l’appareil sort de la chambre ; la deuxième, il n’y a plus accès.

C’est son sommeil et sa scolarité qui sont en jeu, la limite est sans négociation. » Il hurle que vous êtes fous ? Répétez calmement que vous appliquez les règles fixées ensemble, en essayant de ne pas élever le ton. Pensez aussi à le féliciter quand il a respecté la limite et, sans le faire trop tôt, à lâcher progressivement un peu de lest.

Poser des interdits cohérents

Le souci parental de reprendre les commandes ne doit pas basculer dans la répression excessive. « Il y a de fausses limites, énoncées non dans un souci de protection, mais par inquiétude, voire jalousie face à l’autonomie de l’adolescent, ou par égoïsme et confort personnel », note le psychiatre Xavier Pommereau.

Des interdits incohérents – par exemple : « Tu peux aller à cette fête, mais je t’interdis de boire une goutte d’alcool » – qui seront inévitablement transgressés, eu égard à la situation et à l’âge de l’enfant. « L’adolescent est hypersensible à la notion de justice, ajoute le psychiatre. Il a besoin d’un espace pour grandir, même s’il n’a pas eu de limites plus jeune : reprendre les rênes ne doit pas consister à tout lui interdire, mais à tenir bon sur les limites posées. »

Se faire aider en cas d’échec

Rien ne bouge ? Il ne faut pas hésiter à se faire aider : ce n’est pas se disqualifier que de reconnaître ses propres freins. « Un tiers de mes consultations tournent autour de cette demande, indique la pédopsychiatre Marie- Claude Vallejo, auteure avec Anne Lamy deRésidence alternée, on arrête ou on continue ? (Albin Michel, 2010).

Le cadre est alors énoncé par une instance extérieure. La bonne nouvelle ? Quand les parents sont convaincus de la nécessité d’agir, la situation s’améliore en quelques séances. » Les conflits s’éternisent ? « Il faut essayer de comprendre ce qui, dans l’histoire de chaque parent, fait qu’ils n’arrivent pas à assumer une fonction d’autorité, explique-t-elle. Peut-être valorisent-ils une rébellion qu’ils ne se sont pas autorisée ? Ce sera une occasion de faire un travail sur eux-mêmes. » L’adolescence, une deuxième chance aussi pour les parents ?

Le point de vue de Claude Halmos

Plus que jamais, l’ado a besoin de limites

À l’adolescence de l’enfant correspond une adolescence de la fonction parentale. L’adolescent, en proie à d’intenses transformations physiques et psychiques, ne se reconnaît plus. Ses parents, leurs repères mis à mal, ne s’y retrouvent plus, et oscillent en permanence entre doutes et exaspération.

Insupportable ? Sans aucun doute, mais normal et inévitable. Car le paradoxe de l’amour parental (c’est « mon » enfant, mais il ne m’appartient pas ; je dois lui apprendre la vie mais ne pas l’empêcher de devenir lui) explose à cette période plus violemment encore qu’auparavant.

Notamment à propos des limites, dont l’adolescent (même s’il les conteste) a plus besoin que jamais. Mais qu’il ne peut accepter que si elles encadrent son essor, sans pour autant l’entraver. Il pousse donc ses parents à bout… pour les pousser au bout d’eux-mêmes, car il traque en permanence chez eux le juste et le vrai.

Bernadette Costa-Prades

http://www.psychologies.com/

 

Issam Saidi
CONTRIBUTOR
PROFILE

Voir aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse électronique ne sera pas publiée. Les champs Exigés sont marqués avec *

Cancel reply