1er cas de cancer contagieux, transmissible entre espèces animales

1er cas de cancer contagieux, transmissible entre espèces animales
Moules (Mytilus trossulus) et coques (Cerastoderma edule) peuvent être atteintes de cancer contagieux. Chez un bivalve nommé Polititapes aureus, il est même transmis par une autre espèce ! © Pixabay.

Une étude publiée dans Nature annonce la découverte de cancers contagieux chez 4 espèces de bivalves, dont une souche transmissible entre espèces.

NÉOPLASIE. Un cancer contagieux chez certains coquillages, transmissible d’une espèce à l’autre : c’est la découverte d’une équipe internationale de chercheurs, publiée le 22 juin 2016 dans la revueNature. Les bivalves peuvent être atteints de néoplasie disséminée : une forme de cancer, similaire à la leucémie, qui affecte les cellules sanguines de l’organisme.

« La néoplasie disséminée se caractérise par une prolifération anarchique de cellules cancéreuses dans le système circulatoire des bivalves et une invasion des tissus pouvant conduire à la mort« , explique àSciences et Avenir Ahmed Siah, chercheur au BC Center for Aquatic Health Science de Vancouver (Canada).

En analysant l’ADN de trois espèces de coquillages présentes sur les côtes européennes, des chercheurs ont fait une étrange découverte : les mollusques peuvent « attraper » un cancer comme on attrape un rhume. Toutefois, « ce cancer ne peut pas être transmis aux humains, précise pour Sciences et Avenir Antonio Villalba, chercheur au Centre de recherche marine de la Junte de Galice (Espagne) et coauteur de l’étude. Ceci est tout particulièrement important à souligner car les Français raffolent des fruits de mer ».

 L’ADN du cancer diffère de l’ADN de l’hôte

La néoplasie provient ainsi du milieu extérieur, et non pas d’un dérèglement interne des bivalves. D’ordinaire, le cancer est dû à des mutations cellulaires – ayant des causes diverses, comme des toxines ou des virus. Les cellules se multiplient alors à foison, et envahissent l’organisme… jusqu’à l’épuiser tout à fait. Mais chez les coquillages étudiés par les chercheurs, l’ADN des cellules tumorales est différent de l’ADN de l’hôte.

Un constat effectué sur 6 moules bleues du Pacifique (Mytilus trossulus) atteintes de néoplasie parmi 250 prélevées au large de la Galice, en Espagne. En revanche, parmi ces moules, les cellules cancéreuses ont toutes le même ADN quel que soit l’individu hôte. Ce résultat « suggère que ces cellules ont une origine clonale unique« , écrivent les auteurs. Le cancer aurait été transmis par l’eau, par laquelle les cellules malignes se font porter jusqu’à atteindre un nouvel hôte à infecter.

Même constat du côté des coques communes (Cerastoderma edule). Sur 250 individus prélevés, les chercheurs ont identifié deux souches de cancer – des lignées distinctes de celle qui touche les moules du Pacifique. Mais le plus surprenant est ailleurs : Polititapes aureus est un coquillage beige de 3 centimètres de long. Non seulement ce mollusque peut souffrir d’un cancer contagieux, à l’image des moules ou des coques, mais en plus la souche qui l’affecte lui a été transmise par une autre espèce !

Une première. Sur 74 individus testés, 31 étaient atteints de néoplasie, dont 9 sévèrement. Les analyses ont révélé que l’ADN des cellules cancéreuses… était quasiment identique à celui d’un autre coquillage, la palourde-poulette (Venerupis corrugata) ; leur génome était ainsi similaire de 98 à 100 %, selon les gènes étudiés. Or, il s’avère que P. aureus et la palourde-poulette sont « deux espèces proches génétiquement – elles appartiennent à la même famille des Veneridae – qui, de plus, coexistent dans les mêmes lits« , précisent les chercheurs. Cette proximité, à la fois génétique et spatiale, a peut-être facilité le « saut » de la néoplasie d’une espèce à l’autre.

IMMUNITÉ. En outre, les palourdes-poulettes sont elles-mêmes très rarement atteintes par ce cancer : « Depuis les années 1990, un seul cas de néoplasie a été identifié sur cette espèce le long de la côte espagnole« , arguent les auteurs. A l’opposé, 42 % des P. aureus collectées pour cette étude étaient atteintes de néoplasie. Hypothèse des chercheurs : « Le cancer est apparu chez les palourdes-poulettes, les animaux les plus susceptibles sont morts et seuls les individus résistants ont perduré« . La population actuelle de palourdes-poulettes serait en quelque sorte « immunisée » contre cette maladie.

8 lignées de cancers contagieux connues à ce jour

« Cette étude montre que la transmission de cellules cancéreuses dans l’environnement marin est un phénomène beaucoup plus courant qu’on ne le pensait« , poursuit Antonio Villalba. Jusqu’à présent, des chercheurs avaient observé des cas de cancers contagieux uniquement chez les diables de Tasmanie (détecté en 1996 et présentant deux souches), certaines races de chiens et, en 2015, sur la Mye commune (Mya arenaria), une autre espèce de moules. « Nous connaissons désormais huit cancers transmissibles dans la nature : une lignée chez les chiens, deux chez les diables de Tasmanie et cinq autres qui circulent parmi quatre espèces de mollusques, dont un exemple de transmission entre espèces« . En laboratoire, des chercheurs étaient déjà parvenus à inoculer des coyotes, des renards et des chacals avec des cellules tumorales vénériennes de chiens. Mais dans cette présente étude, « c’est la première fois qu’on observe une transmission naturelle de cellules cancéreuses d’une espèce à l’autre« , commente le chercheur.

HUMAINS. Qu’en est-il chez les humains ? En 2015, un cas de cancer contagieux inédit chez l’humain a été découvert chez un homme parasité par un ténia, le second ayant transmis des cellules cancéreuses au premier. « Il semble que ce cas exceptionnel a été favorisé par l’immunodépression du patient, atteint du VIH« , note Antonio Villalba. D’après le Dr. Elizabeth Murchison, spécialiste des cancers contagieux, la transmission d’une espèce à l’autre avec survie des cellules est déjà survenue lors de transplantation d’organes, de traitements expérimentaux ou pendant la grossesse. Mais de tels échanges sont rares et n’ont jamais dépassé le transfert entre deux individus. « Chez les bivalves étudiés cependant, souligne Antonio Villalba,nous faisons face à une flambée épidémique de cancers, affectant plus de 50 % des individus dans certaines régions« .

« Ces cancers transmissibles constituent une classe distincte d’agents infectieux« , formule le chercheur. Nul besoin d’intermédiaire microscopique (virus ou bactéries) tel que le papillomavirus, responsable du cancer du col de l’utérus chez les humains, comme l’explique le journaliste scientifique américain Carl Zimmer dans son livre Planète de virus*. Ici, les cellules cancéreuses répandent elles-mêmes le mal d’un « donneur » malade à un « receveur » sain. « Mon collègue Stephen Goff, qui a dirigé cette étude, parle même de super-métastase« , note le biologiste. Le chercheur Ahmed Siah, qui n’a pas pris part à cette recherche, pense que reproduire l’étude sur « un plus grand nombre d’individus pourrait solidifier les conclusions ; mais l’intérêt de ce travail, c’est qu’il ouvre le champ de recherche et fait ressortir plusieurs questions intéressantes, comme l’origine de la néoplasie chez les bivalves et les mécanismes qui régulent ce type de cancer. »

 

* 2016, éd. Belin.
Par Valentine Delattre
Sciences & Avenir

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