Présidentielles en Iran : ces cousins lointains qui nous ressemblent tellement !

Présidentielles en Iran : ces cousins lointains qui nous ressemblent tellement !

Ils s’exaspèrent lorsqu’on les confond avec des arabes. A juste raison pour une civilisation trois fois millénaire. Ils utilisent l’écriture arabe mais rappellent sans cesse que c’est au service d’une vielle culture brillante et autonome. Ils prient dans la langue et le texte du Coran mais tiennent à toujours marquer leur appartenance à une autre branche du schisme. Pour ces deux grandes civilisations de l’histoire, résolument différentes, ces élections présidentielles viennent nous signifier combien, finalement, nous nous ressemblons dans nos décadences respectives.

Les élections présidentielles iraniennes qui viennent de se tenir sont un reflet douloureux qui nous est renvoyé de la situation algérienne. Nous pouvons toujours regarder ce qui se passe en Iran avec un certain éloignement, géographique et culturel, la situation déplorable qui sévit est pourtant tout à fait en résonance avec le drame de notre pays.

Après l’Algérie, nous venons donc, de nouveau, d’observer un phénomène étrange qui se produit souvent dans les régimes militaires et théocratiques, soit des élections. Les démocrates n’ont aucune réponse logique à fournir devant un déferlement d’adhésion car cela les dépasse. Lorsque le torturé et le soumis clament  leur enthousiasme à l’égard de leur bourreau, il y a là matière à désorienter la raison.

Ils ont cependant une partie de la réponse, connue depuis la nuit des temps. Tout d’abord, ce sont des hommes qui abrutissent, endoctrinent et terrorisent d’autres hommes, par la violence et la mystique, politique et religieuse. Et ce qui est abruti ou terrorisé n’a pas vocation à s’opposer, en tout cas, pas dans l’immédiat. Quant à ceux qui ont une raison intacte, c’est justement elle qui les dissuade de risquer un acte d’opposition qu’ils savent dangereux.

Mais revenons aux élections iraniennes et essayons dans un premier temps de rappeler les institutions et leurs mécanismes, différents de ceux de l’Algérie mais tellement identiques quant aux objectifs.

La Présidence iranienne expliquée au jeune lecteur

Pour bien comprendre l’institution du Président de la république dans la constitution islamique iranienne, le jeune lecteur n’a pas besoin d’un stage à Sc. Po ou en faculté de droit. Je vais le convaincre de sa parfaite capacité à maîtriser ce qui lui est tout à fait compréhensible car quotidien depuis son enfance.

La première chose simple qu’il doit noter est que toutes les institutions sont dédoublées. L’une est la véritable détentrice du pouvoir alors que le double est une reproduction factice. Une fois qu’on a compris où est le vrai et où est le faux, la constitution est parfaitement maîtrisée.

Prenons un par un la distribution des trois pouvoirs telle qu’elle est établie dans la plupart des constitutions. Le Premier réside dans le pouvoir exécutif, le plus important pour verrouiller l’ensemble. Ce que viennent d’élire les iraniens est le Président de la république qui, dans notre terminologie habituelle, représente le pouvoir exécutif suprême, issu du suffrage universel qui lui en donne la puissance.

Et c’est là où apparaît son double, le Guide suprême, l’Ayatollah, un nom qui fait frémir à sa seule lecture. C’est en fait le chef absolu. Le Guide de la révolution est le gardien de la norme religieuse et peut destituer à tout moment le Président élu si celui-ci a des velléités d’indépendance ou s’amuse à avoir une interprétation des directives religieuses (et/ou politiques) qui feraient frissonner l’impressionnante barbe du Grand maître du pays.

En réalité, les iraniens ont élu un homme sans pouvoir, ou presque infime lorsqu’il s’agit des principaux défis de renouvellement dont a besoin ce pays. Ils ont élu la partie factice, pas le vrai pouvoir. « Mais, monsieur le professeur », comme débutent tous les messages des anonymes courageux qui m’insultent sur Internet, au bas des articles, « vous ignorez peut-être que le grand Guide de la révolution est élu par une assemblée, elle-même élue au suffrage universel, donc par le peuple ». Justement, nous y venons.

Et ainsi notre jeune lecteur peut aborder la notion de pouvoir législatif iranien. Là aussi, le dédoublement est au rendez-vous. Il existe un Parlement pour amuser les iraniens à élire des représentants sans grand pouvoirs et un autre qu’ils élisent pour que celui-ci élise à son tour le vrai chef, le Grand Guide. Étonnante astuce, non ?

Et mes poursuivants anonymes de s’exclamer « Vous voyez bien que les deux représentations sont issues du suffrage universel, vous dites donc des bêtises ». Mais je ne m’en laisse pas compter car à mon jeune lecteur je dois révéler la dernière partie du puzzle diabolique, le judiciaire. Et devinez-quoi ? Eh bien oui, il se dédouble, lui aussi ! Il y a la justice et la police du peuple, celles pour les divorces, les querelles de voisinage ou de commerce et il y a celle qui représente la police judiciaire du spirituel et du politique.

Et ceux-là, les terribles « gardiens de la révolution », en fait des « gardiens de la pensée », ne sont pas vraiment des intellectuels ni des rigolos. Qu’une seule personne se risque à porter la moindre critique et son affaire est réglée en moins de temps que le malheureux n’a eu à la prononcer. Ainsi, cette seconde chambre « législative » servant elle-même de désignation au Guide suprême est hors de portée du peuple si ce n’est dans la mascarade d’une élection factice.

Au final, le jeune lecteur est déçu car ce qu’il croyait apprendre de ce pays lointain n’est en réalité que son quotidien depuis sa naissance. « C’est comme au Maroc ou en Algérie » dit-il, « on passe notre temps à nous étriper dans des élections » mais, finalement, « l’intouchable, au véritable pouvoir, est le monarque pour les uns, le fauteuil roulant pour les autres ».

Hé bien oui, c’est exactement cela qui vient de se passer en Iran. Il y avait le candidat « libéral » et le candidat « conservateur », un petit moment d’amusement pour croire, un instant seulement, que le peuple est libre de choisir son destin dans un État théocratique. Pour les iraniens qui sont allés voter, c’est toujours cela de pris dans une existence si morne et muselée. Une toute petite fenêtre d’espoir où on a l’occasion de rêver à la démocratie.

Pour rêver, les algériens ont eu autant d’élections que d’épisodes de Derrick. Ils ont même un Premier ministre, une assemblée de députés, un conseil constitutionnel et, comble du divertissement, une commission anti-corruption et une autorité des droits de l’Homme.

Le même rêve et les mêmes distractions sont donc partagés par les deux peuples, si différents dans l’histoire, si confondus par les incultes et, finalement, si proches dans leur relation malheureuse au déclin civilisationnel.

Modéré ou conservateur, quelle différence ?

Le candidat « modéré » vient de l’emporter aux élections présidentielles en Iran. Dans le même ordre d’idée que notre point de départ, l’esprit d’un démocrate est toujours fasciné devant les adjectifs « modéré » et « conservateur » lorsqu’il s’agit des mouvements théocratiques ou militaires. Certes, si je suis privé de ma liberté et emprisonné dans une cellule pour le seul fait de mes convictions, j’aurais tendance à ressentir un peu plus de répugnance envers un geôlier qui me torture qu’envers celui qui s’en abstient.

Et pour peu qu’il me dise « bonjour » ou m’apporte une nourriture correcte, je serais presque enclin à concevoir une certaine empathie envers lui. Mais les deux commettent un crime intolérable envers l’être humain, soit le priver, par la force et la terreur, de son droit fondamental. Il en est  ainsi pour la liberté de penser, de circuler et ainsi de suite. Les iraniens viennent de voter pour un Président qui les laisse rire dans la rue, surfer sur Internet et se promener en couple dans la rue. C’est certain que d’un point de vue relatif, nous avons à faire à un « modéré », dans le sens du quotidien, pas dans celui du démocrate.

En Iran, comme en Algérie, ce ressenti est le même. Bien entendu que nos députés islamistes ne sont pas ceux qui égorgent les enfants dans les maquis. Bien entendu que les forces de sécurité militaro-policières ne sont plus tellement occupées aux besognes immondes qui ont été les leurs par le passé. Mais le démocrate ne perçoit pas de la même manière ce degré dans l’échelle de l’horreur. Dès le premier étage de la graduation, il considère que c’est l’entrée dans la barbarie. Il suffit, encore une fois, de relire le monstrueux code algérien de la famille, toujours en vigueur dans notre pays.

Les iraniens, comme les algériens, ont manifesté dans les rues la joie de la victoire. Ils ont eu, un moment, la griserie du bon droit de leur vote. Mais le pouvoir, le vrai, est ailleurs. Celui qui les prive des réelles libertés de penser et d’agir, dans un cadre légal normal. Le Grand guide de la révolution est toujours là, il sifflera la fin de la récréation lorsque cela lui conviendra. Certes, le grand majlis qui procède à son élection et qui peut l’écarter, possède un pouvoir aussi grand. Mais celui-là n’est pas du domaine du contrôle du peuple iranien. Pas plus que l’électeur algérien n’en aurait pour les sphères occultes du pouvoir.

L’autre Iran, l’autre Algérie !

Mais heureusement que la liberté des peuples est toujours au bout du chemin. Elle n’est certainement pas au fond d’une urne factice. Deux algériens sur trois ne se sont d’ailleurs pas sentis concernés pour aller voter aux dernières législatives, ce qui montre bien que les esprits commencent à se désintoxiquer.

L’Iran est l’héritière d’une très grande civilisation et c’est toujours le fil qu’il faut retisser. Même avec un long passage dans le déclin, ce peuple a toujours eu des forces vives et des compétences d’un niveau remarquable, en art, en industrie comme dans tant d’autres activités créatrices et productrices. La diaspora iranienne est vaste, plutôt anglophone mais également résidente aux quatre coins du monde. Celle-ci a fait son chemin, difficilement, mais avec conviction et liberté. Elle est une force d’intelligence considérable pour l’avenir du pays, incompatible avec les forces obscures du pouvoir théocratique.

Mais c’est également à l’intérieur du pays que des forces profondes commencent à reconstruire les fondements d’une civilisation moderne, débarrassée, un jour ou l’autre, de ces monstrueux personnages à barbe. Les jeunes, particulièrement les jeunes femmes, sont déjà dans un autre monde, celui de la vie et de la liberté. Internet et la levée des sanctions internationales sonnent le glas à la barbarie moyenâgeuse qui vit ses derniers moments.

Comme tous les totalitarismes du monde, les dirigeants religieux d’Iran tentent la dernière carte, celle de la grande nation chiite. Le retour de l’Iran dans des velléités régionales est teintée de ce vieux élan nationaliste et religieux qui risque d’embraser la région, en Syrie comme au Yémen. Il est certain que la jeunesse iranienne ne suivra pas ce mouvement de folie car elle est ailleurs dans ses pensées d’avenir. Elle sait que sa grandeur est dans la reconstruction d’un Iran qui redeviendrait  un exemple et non plus un repoussoir. Ils veulent vivre, s’éduquer et voyager, voilà le rêve des jeunes iraniens.

En fin de compte, comme pour les institutions, nous découvrons qu’il y a deux peuples, celui qui est prisonnier de la propagande mortifère et celui qui ne s’est jamais découragé à retrouver la civilisation des lumières. C’est décidément un trait constant que cette vie sociale et institutionnelle en double, le vrai et le factice. Et dans l’histoire, c’est toujours le premier qui porte les graines du futur.

En ce qui concerne la comparaison avec l’Algérie, le lecteur pourra relire ce qui vient d’être rédigé en remplaçant le mot « Iran » par « Algérie » et il aura une copie tout à fait similaire de la situation algérienne. Ce peuple caché, iranien ou algérien, c’est en fait le contre-pouvoir le plus puissant. Né au biberon d’Internet, de la globalisation et des échanges, les élections iraniennes ou algériennes lui sont lointaines, une espèce de mémoire d’outre-tombe qu’ils regardent avec amusement et dédain.

En conclusion, sommes-nous si différents ? Certes, les descendants des persans ne sont pas les descendants de la civilisation arabe, c’est un fait que seuls les incultes continuent à penser dans une confusion qui en dit long de la déliquescence des institutions nationales d’éducation. Mais, en dehors des périodes de conquêtes où les uns ont influencé les autres, et inversement, pour bâtir des similitudes, nous nous ressemblons terriblement dans nos réactions lorsqu’il s’agit du combat contre les ténèbres.

Et cela est normal, il n’y a qu’une seule civilisation humaine, celle où l’être humain est le seul Tout-puissant, dans sa beauté, son intelligence et son pouvoir.

Par SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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