Moralisation de la vie publique par Macron : du cosmétique ?

Moralisation de la vie publique par Macron : du cosmétique ?

La presse française vient de publier le montant des frais de maquillage du Président Emmanuel Macron, soit 26 000 euros pour une durée de trois mois. Une information qui n’a pas été démentie par l’Élysée. Une telle somme pour un homme de quarante ans, le budget de l’État l’a échappé belle, son concurrent au premier tour de l’élection en avait… 77 ! Pour un Président qui a fait de la moralisation de la vie publique son credo de campagne puis sa première loi inaugurale, cela demande réflexion et analyse du sujet.

Certes, le thème de la moralisation de la vie publique avait été suggéré puis imposé comme condition du ralliement du parti centriste de François Bayrou. Le contrat politique qui a permis le basculement définitif de l’électorat contenait cette disposition qui a été immédiatement mise en route dès les premier jours de la mandature du nouveau Parlement.

On ne peut cependant imputer à cette seule circonstance la volonté ferme du nouveau Président de la république à s’engager dans cette voie. Tout d’abord parce que le climat de rejet de la classe politique avait atteint un niveau jamais égalé dans l’histoire même si son existence est aussi vielle que la société française. A cela il faut rajouter les événements de la campagne où la droite fut écrasée par le jeune candidat, entre autres raisons par l’incroyable climat de révélations d’affaires touchant le candidat de la droite, François Fillon.

Décidément, les hommes politiques ne semblent jamais vouloir comprendre ce qui se passe. Alors qu’on pensait que ce jeune aventurier de la politique avait justement compris le nouveau monde, du fait de son âge et de son parcours, particulièrement en ce qui concerne les bouleversements des paradigmes économiques, il n’en était rien pour les mœurs dépensières de l’argent public.

Cette histoire anecdotique de dépenses ostentatoires de l’Élysée est sans doute à reclasser avec toutes les autres dépenses publiques somptuaires et scandaleuses qui sont dénoncées depuis des décennies sans qu’il y ait le moindre commencement de moralité. Mais l’Élysée, un lieu et une symbolique forte, accompagné d’une plus grande opacité, rend l’exemple intéressant à étudier car il est symptomatique de l’état d’esprit dont n’arrive pas à se défaire la France.

Un roi républicain au-dessus des contingences et du contrôle

La France de la Vè république est une monarchie républicaine, une réalité constamment rappelée par l’auteur de cet article. Cela n’est d’ailleurs pas une révélation mais le rappel d’un fait historique majoritairement connu, attesté par les études des historiens comme des sociologues. Pour le ressenti des citoyens, pas la peine d’érudition aussi fine pour s’en apercevoir.

En conséquence, la république a gardé ce fond de mystique du « corps sacré du roi » auquel on ne pouvait porter injure en lui demandant des comptes sur son train de vie. Le général de Gaulle avait en son temps sacralisé le lieu et prononcé cette phrase célèbre « l’intendance suivra » car il avait un haut mépris pour les affaires d’argent, plaçant la politique et la France au-dessus de tout. Cependant l’exemple du général de Gaulle est justement, d’une manière paradoxale, le contreexemple de ce qui se passe actuellement, nous y reviendrons.

L’Élysée fut donc toujours une citadelle hermétique au contrôle des fonds publics où même l’argent liquide circulait en valise, provenant des différents cabinets ministériels sans que cela ne choque le moindre du monde les républicains. Un homme fut à l’origine de la brèche qui allait être creusée dans les fondations de la citadelle. C’est par lui que nous commencerons car c’est par lui que tout a commencé.

René Dosière, Don Quichotte à l’assaut du palais

Député socialiste puis apparenté socialiste, cet homme rond et jovial va représenter une figure célèbre que tous les français connaissent. Il n’est pourtant ni un ténor de l’Assemblée ni un homme politique de premier plan, dans le sens des responsabilités gouvernementales car il n’a jamais été nommé ministre.

Certains députés se spécialisent dans les affaires étrangères, d’autres dans les questions économiques et ainsi de suite, chacun voulant épouser une thématique par laquelle la voix et la notoriété seront portées. René Dosière, lui c’est dans les dépenses de l’Élysée (et par conséquent il s’inscrit d’une manière très large dans le contrôle des fonds publics). Le public n’a jamais entendu ce député parler d’autre chose si ce n’est de l’opacité des fonds publics dépensés par l’Élysée. Il était évident qu’il allait être en première ligne pour apporter son expertise au service de la rédaction de la nouvelle loi sur la moralisation de la vie publique.

Le pauvre député a du manger sa cravate lorsqu’il a su les dépenses de maquillage du Président. Ou peut-être pas d’ailleurs car il en a vu d’autres, pour des sommes bien plus gigantesques et, surtout, à la limite de la légalité, voire très illégales pour parler avec le langage de la vérité.

Cette homme a toujours eu une parole sage et sans invectives. Il s’est acharné pendant de longues années, avec un calme stupéfiant, à dénoncer les travers du financement occulte et choquant du palais présidentiel. Document après document, chiffres après chiffes, René Dosière est devenu la référence en matière d’expertise pour faire avancer les mentalités puis législations à ce sujet.

Que le lecteur ne s’y méprenne pas, le mouvement de fond qui s’est opposé aux dépenses occultes et pharaoniques de la maison royale est ailleurs. Mais il est important de lui rendre hommage car les citadelles ne se prennent que lorsque des fissures, puis des brèches apparaissent après un long harcèlement de la muraille fortifiée. René Dosière y a participé avec persévérance.

Le journal militant Mediapart ne s’y est pas trompé. Ce média si avare habituellement de compliments envers les hommes politiques, lui a consacré des articles très élogieux, presque révérencieux. René Dosière avait notamment fait avancer les choses suite à la publication de son ouvrage « L’argent caché de l’Élysée ».

Un mouvement de fond, le raz-le-bol des citoyens

Ne nous faisons aucune illusion, nous l’avons déjà précisé, les dépenses somptuaires de l’État et, particulièrement de l’Élysée, sont bien moindres que pendant la période faste des « trente glorieuses » 1 où les milliards de la croissance économique faisaient tout passer sans aucune critique.

Le général de Gaulle a été le premier à faire mener à l’État un train de vie qui nous ferait frémir aujourd’hui. Mais il y a deux différences importantes. La première a déjà été citée, la croissance de la France fut insolente et les citoyens ne critiquaient pas l’opulence des services du monarque dès lors que le royaume garantissait prospérité, éducation et santé pour tous.

Une seconde différence, mais celle-ci est exclusive au général de Gaulle. L’exemple le plus célèbre de sa probité est celui du compteur électrique privé qu’il fit installer à l’Élysée. Il n’était pas question pour lui que le budget de l’État serve à sa vie privée. Il faut dire que ce ne fut pas exactement le cas de tous les Présidents par la suite.

C’est donc, concomitamment, la crise économique et l’explosion de la liberté de parole par les médias et les réseaux sociaux qui ont permis une levée de boucliers contre les insultantes dépenses au regard de la situation difficile du pays.

Les affaires se sont multipliées et bien des hommes politiques se sont retrouvés entre les mains de la justice ou ont fait face à la fronde populaire, ce qui leur a coûté, pour le moins, leur poste. François Fillon en avait été le dernier exemple, éclatant de sa démonstration.

C’est le même phénomène qui s’est produit avec la fuite illégale des capitaux et les comptes offshore. La population ne supporte plus ce comportement et les hommes politiques, comme les hommes d’affaires, ne sont plus à l’abri d’un retournement violent à leur égard.

Ce qui était permis auparavant, car considéré comme marginal et être une contrepartie à la richesse générale, est devenu aujourd’hui insupportable à une population qui souffre et dont le niveau d’information et d’instruction s’est considérablement accru pour pouvoir comprendre et réagir.

C’est pour cette raison que la facture d’Emmanuel Macron est choquante. Elle l’est d’autant plus qu’il s’est voulu « Jupiter », un espèce de De Gaulle, selon sa propre expression. Il a tout fait, absolument tout pour se démarquer de la « présidence normale » de François Hollande et de ses travers. Mais un coiffeur de l’Élysée au revenu de 10 000 euros par mois du temps de François Hollande, cela vaut autant d’indignation que pour une facture de maquillage de 26 000 euros pour trois mois. Surtout par celui qui se voulait moralisateur et pourfendeur des pratiques passées.

L’exemple nordique, toujours rêvé, jamais atteint

Je propose au lecteur une expérience lorsqu’il verra une émission de débat à la télévision française. Il ne pourra jamais rater la référence sur les pays du Nord, qu’il prenne attention. Trois thèmes sont statistiquement ceux qui ont le plus de chance d’être évoqués, au moins une fois et pour une courte
citation : la pédagogie, la flexibilité du travail et le comportement moral des hommes publics.

Et dans ce fantasme récurrent, le plus ancien est celui de la Suède, vous n’y échapperez pas, suivi du Danemark, de la Finlande et plus ponctuellement, des pays baltes. Prenons donc l’exemple de la Suède puisqu’il est d’une antériorité de plusieurs décennies.

Commençons par l’affaire la plus emblématique qui est le parfait contre exemple de ce qui se passe en France, soit l’affaire dite Toblerone. En 1995, Mona Sahlin, numéro deux du gouvernement social-démocrate, ce qui n’est pas rien, a du démissionner dans des conditions assez honteuses, en tout cas pour les normes de moralité publiques de ce pays.

Une facture de plusieurs centaines de milliers d’euros en dépenses somptuaires et personnelles ? Non, pas du tout, Sonia Sahlin avait eu le grossier toupet d’avoir réglé quelques courses au supermarché, dont une barre de chocolat Toblerone, avec la carte de crédit professionnelle. Ce fut la honte de sa vie, remboursement et démission s’en suivirent.

C’est que les membres du gouvernement suédois ne vivent pas dans un monde de débauches et c’est le moins que l’on puisse dire. Comme beaucoup de leurs collègues dans les pays du Nord, leur moindre facture professionnelle est épiée et rigoureusement contrôlée. Le comble pour la monarchie républicaine française, les citoyens peuvent vérifier sur Internet les dépenses des ministres et dénoncer les abus. Il faut comprendre que la Suède connaît un prélèvement fiscal parmi les plus lourds au monde et que la contrepartie exigée par les citoyens est un contrôle rigoureux de moralité dans les dépenses publiques.

Les membres du CIO ou de la FIFA, grassement payés par la corruption, tomberaient en larmes de désespoir s’ils devaient se loger et se nourrir dans les établissements, à bas prix, des ministres suédois. Et je ne parle pas de certains fonctionnaires et ministres de certains pays.

En France, pour les raisons que nous avons déjà indiquées, les choses bougent. Il en a été ainsi par exemple du prix exorbitant de la chambre d’hôtel de la secrétariat d’État aux sports lors de son déplacement à la coupe du monde de football en Afrique du Sud ainsi que plusieurs autres affaires dont le public a été au courant.

Mais lorsqu’on sait le chemin de croix qu’a du emprunter René Dosière, pourtant député, pour avoir la moindre des petites informations à ce sujet, on se rend compte que la distance aux pays du Nord est encore gigantesque. Quant à la Cour des comptes, même si l’époque est à une lecture plus attentive des ses rapports, elle n’a jamais eu et n’aura probablement jamais le statut d’une juridiction qui peut sanctionner.

Le droit de contrôle sur la cassette du roi ?

Le lecteur sera surpris de savoir que ce n’est seulement qu’en 2008 que la Cour des comptes a été « invitée » à contrôler les comptes de l’Élysée. Par une lettre adressée au Président de la Cour des comptes, le Président Nicolas Sarkozy s’exprime en ces termes : «Mes collaborateurs se maintiennent à la disposition de la Cour (…) pour la mise en place de ce contrôle légitimement attendu par nos concitoyens et qui sera une nouveauté sans précédent dans nos institutions».

Depuis 1789, aucune personne ni juridiction ne pouvait contrôler la cassette des rois, des empereurs et des présidents. Et par contrôle, il faut bien rire car la Cour des comptes n’est pas sur le même pied d’égalité lorsqu’elle rentre au Palais. Mais ne faisons pas la fine bouche car le Président avait pris un risque qu’il a du immédiatement subir. Dès ce moment, le public a su ce qu’il n’aurait jamais su auparavant, le Président venait de s’octroyer une augmentation salariale de 175 %. A un moment de crise aiguë où il est demandé à la population de faire un effort, ce n’est pas exactement ce à quoi s’attendait le Président Sarkozy en prenant cette décision.

Depuis, les affaires se sont multipliées et, certes, le public est informé jusqu’aux scandales des frais de bouche qui avaient atteint une somme astronomique du temps du Président François Hollande. On peut s’en réjouir mais nous sommes loin du compte car les mauvaises habitudes sont incrustées dans les mœurs. L’une des plaisanteries entendue souvent lors de mes études était « Lorsque vous commandez un café à l’Élysée, trois huissiers ornés d’une grosse chaîne de rappeur vous le ramène, tour à tour, chacun parcourant le territoire qui est le sien pour le donner en relais ». Ce n’est vraiment pas loin de la vérité.

En conclusion, nous pourrions dire que l’affaire de la facture de maquillage d’Emmanuel Macron n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. D’ailleurs, entre l’information parue et la publication de cet article, plus personne n’en a plus jamais entendu parler.

Cependant, chaque goutte supplémentaire vient se rajouter au débordement déjà constaté du vase. Il faudra bien, qu’une fois pour toute, les hommes politiques apprennent à se comporter comme la moralité de l’époque moderne et les citoyens l’exigent. Les gouvernants sont conscients qu’il faut une cure d’amaigrissement des dépenses de l’État en ces période de crise et la population est appelée, de plus en plus durement, à se serrer la ceinture. En retour, elle leur fait de plus en plus rappeler que par « cure d’amaigrissement », elle entend également les frais de fonctionnement des nobles du royaume, particulièrement du monarque républicain.

Ces hommes politiques ne parviennent pas à comprendre que le roi a eu sa tête coupée depuis très longtemps et si les mœurs ont continué, il faudra bien que ce cadavre qui hante la France cesse de gesticuler pour leur chatouiller les pieds et leur mémoire collective.

Et comme d’habitude pour l’auteur, finissons par cette constatation qui ne peut être évitée. Que se passerait-il si les français s’apercevaient que les hommes politiques avaient massivement alimenté des comptes offshore à l’étranger, fonds provenant de transactions publiques ?

Certains s’y sont risqués, avec de lourdes conséquences, les autres ont maintenant compris la leçon. Mais apparemment, pas encore tout à fait pour les factures de maquillage.

1 Période glorieuse de développement économique qui suivit la seconde guerre mondiale.

SID LAKHDAR Boumédiene 

Enseignant

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