Mémoire de voyage : Nawel et sa journée sous l’olivier

Mémoire de voyage : Nawel et sa journée sous l’olivier

L’été est souvent propice à une méditation, à la mémorisation d’un son ou d’une image. Par une évocation surprenante entendue à la radio, une fin d’après-midi en voiture, soudain l’esprit est interpellé et se laisse aller à une réflexion étonnante.

Tous les ans, sur la route d’Espagne, à l’approche du Sud, lorsque les ondes algériennes sont dans une zone d’interception, le même effet se reproduit. A ce moment, un mélange de nostalgie ou d’envie de retrouver la langue française, perdue après des heures de cheminement dans un pays où la langue incompréhensible nous fait sentir enfin les vacances mais dont on ne comprend pas le moindre mot.

Dès l’approche de la région favorable, lorsque le soleil commence à s’épuiser, le doigt clique sur le bouton de défilement des chaînes radiophoniques. Après plusieurs passages infructueux sur toute la bande hertzienne des moyennes ondes, jamais utilisées durant l’année, soudain résonne cette voix si caractéristique des présentateurs francophones de la Chaîne III de la Radio nationale.

Curieusement, tout s’efface, le temps et les rancœurs de notre long passé militant qui ne nous a franchement pas rendu ami avec le support médiatique de ce que nous avons tant combattu. Le moment est plutôt au plaisir de retrouver un accent francophone qui n’existe plus vraiment nulle part et qui est la voix du pays qui nous a vu naître. Je suppose toujours que nos amis marocains, s’en retournant au pays par cette route, ont le même ressenti car les ondes francophones marocaines émergent au même moment de la journée.

Cet accent français, ces tournures si particulières, légèrement précieuses, d’un autre temps mais si sympathiques, nous replongent soudainement dans notre jeunesse. Là, cher lecteur, s’arrête l’enchantement car ce qui va suivre doit être lu avec une grande précaution dans le déchiffrage. Il n’y aura rien d’insultant ni de condescendant mais la réalité d’un sentiment de gâchis, très difficile à supporter lorsqu’on reste marqué à vie par ce pays où l’on a vu le jour. C’est de la tendresse qu’il s’agit si le lecteur sait aller au-delà des mots pour la trouver dans leur sens profond.

Mais revenons à notre olivier du titre et en quoi il fut le point de départ de cette curieuse méditation. 

Allô, la chaîne 3… !

L’idée de l’émission est aussi vieille que les reportages radiophoniques et reste des plus plaisantes en des temps estivaux. Les auditeurs sont conviés à appeler la station de radio afin d’y faire part de l’état de la circulation mais, surtout, de leurs sentiments et activités de vacances. Le concept est un modèle standard dans le monde entier car c’est une valeur sûre et attendue en été.

Voilà qu’une auditrice intervient, l’animatrice lui demande de décliner son nom et son lieu d’appel, ce qu’elle fit avec un ton enjoué. On sentait l’immense bonheur de la personne qui parvient enfin à obtenir le miraculeux décrochage, d’autant que pour cette auditrice, lors d’une première expérience quelques jours plus tôt, la conversation s’était coupée après quelques minutes.

Nous appellerons cette jeune dame, Nawel, par discrétion et pudeur. Nawel est professeur d’EPS, joviale et certainement ravie de partager ce moment de communication. Mais Nawel est un peu timide lors de la prise de parole et la présentatrice a du forcer le questionnement pour arriver à la débrider. Très rapidement, on en est venu à une conversation qui a tourné au « vous allez bien ? »  et l’autre de répondre « oui, très bien, il fait beau, on est en vacances ». Un peu comme ces conversations des années soixante entre des personnes n’ayant pas beaucoup d’instruction et de vocabulaire avancé, à l’image de nos grands-mères dont nous gardons respect et tendresse.

« Comment vas-tu ? », « ça va, et toi? », « comment vont tes enfants ? », « ils vont bien, et les tiens ? », « et ton mari, il va bien ? « oui, je te remercie, il va très bien ». Et ainsi de suite où tout passe, de la cousine au grand-père, en terminant par la belle-fille et le voisin. Ceux-là sont en dernier de la liste car dans cette énumération hautement diplomatique, avant d’aborder les hostilités ou les affaires sérieuses, la préséance dans l’ordre de citation ne doit souffrir d’aucune erreur sous peine d’une fâcherie jusqu’à la troisième génération des descendants. 

Le décalage entre l’envie de communiquer et la parole

Nawel nous a donc plusieurs fois dit qu’elle était en vacances, une bonne dizaine de fois qu’il faisait beau et autant de fois encore qu’elle était ravie. La présentatrice, comme tous les jours avec la majorité des intervenants, essayait de décrocher un sentiment, une humeur, un mot différent. Je désespérais qu’elle y parvienne lorsque jaillit enfin une parole de génie, une de celles qui peuvent nous emmener loin dans la pensée de Nawel. « Non, nous n’étions pas à la plage mais sous un olivier, à la campagne ».

Enfin une idée qui peut nous ravir car l’image était belle et originale. On attendait que Nawel se lance dans une évocation littéraire, philosophique ou morale de l’olivier. Cet arbre mythique de la méditerranée qui s’incruste dans notre histoire commune comme une marque identitaire et symbolique puissante.

Mais l’olivier n’est pas seulement la matrice de la vie méditerranéenne, son lien historique,  il aurait pu être un merveilleux point de départ pour que Nawel s’épanche sur ses sentiments de plénitude, ses pensées et ses projets. L’arbre plusieurs fois millénaire aurait transmis à n’importe quelle parole de Nawel la force tranquille et éternelle. Rien de ce qui peut être dit à propos de cette journée passée à l’ombre d’un olivier ne peut tomber à plat. Il fallait juste qu’elle se laisse aller, ne pas essayer de dire des choses compliquées et lâche ses sentiments à propos de la journée qu’elle a manifestement appréciée. Nawel a été charmante dans sa voix qui laisser imaginer un grand sourire sur le visage, mais rien à faire « elle était ravie de sa journée, il y avait beau temps, la sortie était familiale », on en restera à cette seule confidence, mainte fois répétée.

La première pensée qui vient à un ancien francophone d’Oran est le désastre de l’éducation nationale, cinquante ans après. Mais elle fut balayée rapidement car Nawel avait toute la formation nécessaire et un français qui ne souffre d’aucun manque dans la maîtrise de la syntaxe. Que s’est-il donc passé pour que Nawel rate cette belle idée de l’olivier pour retomber dans la banalité des autres interventions « la mer, il fait beau et ainsi de suite » ? La chose ne serait pas intéressante à comprendre si Nawel m’a soudainement rappelé que la quasi-totalité des intervenantes étaient de ce type, un phénomène massif. Nawel n’est que le charmant olivier qui cache la forêt du désastre national. Et c’est bien dommage car la sympathie et le désir de vie brûlaient dans la voix de cette jeune dame.

On pourrait se pencher sur une autre justification logique. Il n’est pas facile de s’exprimer lorsqu’on est confronté à l’idée d’un immense public qui vous écoute. La voix peut s’étouffer, le tremblement s’inviter et les mots s’entremêler. Mais là également, il faut rejeter l’argument car Nawel a passé beaucoup de temps pour obtenir le droit à une parole qu’elle a choisi d’assumer et a fait preuve d’insistance dans sa volonté d’appeler la station à deux reprises.

Et puis, tellement d’autres auditeurs éclatent de leur gouaille et de leur emportement, souvent excessifs. Le résultat est au final le même « il fait soleil dans notre beau pays, on revient de la plage, il y avait du monde, on est content… ». L’explication de cet étrange phénomène national est donc ailleurs, il faut au moins tenter une explication. 

Le langage et l’abstraction, c’est d’abord une formation à la liberté

S’exprimer en public, partager un sentiment, exposer un point de vue, ce n’est pas seulement une question de syntaxe même si sa maîtrise est essentielle. La liberté de parole, c’est un exercice quotidien qui nécessite le déverrouillage de tous les blocages et une liberté sans compromis. C’est à ce prix que l’individu se libère et fait le lien avec son langage appris scolairement.

Faisons le point sur Nawel et, partant, sur toutes les autres qui ont fait preuve d’une retenue identique, y compris celles qui sont dans l’excès de paroles sans pourtant sortir du même langage stérile et limité. C’est d’ailleurs l’une des plaies dont il faudra sortir un jour car le choix se limite entre ceux qui se cantonnent au « ça va, on est content » et ceux qui hurlent au micro comme au premier jour de l’indépendance.

Nawel est une femme, de quoi peut-elle parler en public, devant des dizaines de milliers d’auditeurs ? De ses sentiments intimes et de ses rêves de projets que la sérénité de l’olivier lui ont suggérés ? Absolument impossible dans un pays où le code de la famille l’exclut comme être humain pensant et libre. Elle pourrait s’épancher sur son sentiment politique ? Peut-être dans un autre siècle, dans une autre société. Pourrait-elle nous faire part de la beauté du lieu et de son histoire ? Une attitude insensée et impudique pour une femme qui a passé la journée en famille.

Pourrait-elle nous parler de son envie d’évasion, d’air pur et de liberté que l’olivier lui inspire ?  Impensable.

La parole en public, claire et profonde, c’est une attitude à cultiver, qui s’entraîne et persévère jusqu’à devenir naturelle. Il y a un fossé profond entre une radio d’État, qui n’a franchement pas véhiculé les valeurs de la démocratie et de libre pensée pendant un demi-siècle et le ton francophone précieux d’une émission qui veut « libérer » la parole. Il n’est pas étonnant que cette parole reste d’un niveau où ces mêmes médias officiels l’ont emprisonné. « Il fait soleil, l’Algérie est un pays magnifique, nous avons nagé et nous sommes contents », voilà une leçon bien apprise et d’un niveau intellectuel bien conforme à la dictature de la pensée.

La pauvre Nawel, dans son enthousiasme angélique et sincère, elle ne pouvait appréhender le symbole caché de l’olivier, cela ne lui était pas naturel devant un public car on lui a toujours dit de se tenir aux convenances. Et la liberté d’abstraction et de sentiments personnels, ce n’est pas convenant.

Le doigt finit par éteindre machinalement la radio car l’auditeur suivant est de l’espèce des hurleurs, retour au silence de la route. Et par un rictus machinal, un petit sourire pointe sur mon visage car lorsque j’entends parler d’olivier, vient inévitablement à mon esprit la magnifique scène de Rouiched dans l’Opium et le bâton « Vous aviez des oliviers, hein ! ».

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

 

Mohamed Benhemla
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