LA MUSIQUE ARABE ET LA CAGE AUX FOLLES

LA MUSIQUE ARABE ET LA CAGE AUX FOLLES

 

Depuis 1991, je n’ai cessé d’écrire dans les journaux algériens et l’un de mes sujets récurrents est de rappeler la calamité qui s’est abattue sur nos pauvres têtes d’enfants francophones (scolairement parlant).

 

Personne ne peut imaginer le cauchemar que nous avons subi et je vous renvoie à mes écrits, ce serait trop long. Nous avions l’intelligence de comprendre qu’il ne s’agissait pas de la langue en elle-même car nous avions déjà, à cet âge, compris qu’une langue était toujours porteuse de civilisation et de lumières.

Mais l’invasion de dizaines de milliers d’abrutis venus des pays arabes pour nous « éduquer » n’était pas exactement de la qualité qui avait fait la grande civilisation arabe passée. Bref, ce ne sont pas les plus grands intellectuels qu’on nous a envoyés.

Ils étaient, comment vous dire ?…Disons qu’un chanteur de rap, en comparaison, c’est Nietzsche ou Heidegger.

Nous avions également immédiatement perçu qu’il ne s’agissait pas de l’apprentissage d’une langue mais de la transmission d’une doctrine perverse. Ce poison inoculé qui allait, petit à petit, se répandre dans la société et être la cause originelle, sans être exclusive, de ce qui explique pourquoi, quelques décennies plus tard, certains adeptes ont égorgé jusqu’aux bébés.

C’est alors que j’ai placé un clapet dans mon cerveau pendant les cours d’arabe, totalement hermétique. Pendant des heures et des heures, des mois et des mois et de longues années, ils pouvaient pérorer tout ce qu’ils voulaient, je ne comprenais rien, n’entendais rien ni ne faisais attention à rien.

Il paraît que l’ennui et la solitude dans la jeunesse forment l’abstraction, l’indépendance d’esprit et le second degré si nécessaires à la distance avec les tentatives de prise de contrôle de l’esprit. Il a du m’en rester quelque chose puisque je suis athée et que je ne suis pas prêt à hurler de joie et entrer en transe à l’apparition d’un fauteuil roulant.

Détachement total ? Pas exactement, souvent j’étais extrait de ma méditation par l’explosion d’un cri strident du prof d’arabe. A ce moment du prononcé du mot qui le fascinait, il se mettait dans un état second et élevait la voix avec une tonalité si aiguë qu’on aurait cru que le mot lui transperçait la gorge. Ce mot en arabe était « femme », une obsession pour ces malades de sexualité refoulée qui se répétait à tous les cours, quelle que soit la discipline, poésie, histoire ou morale. Ce mot était à toutes les « sauces » et il faut que je vous explique quelque chose à propos de la raison des guillemets. Dans le langage de Tlemcen, l’accent mit dans ce mot le rendait homonyme au mot « sauce ». Et comme ma famille paternelle était de Tlemcen, cela m’avait toujours fait rire.

Puis un jour, nous voilà enfin dans notre histoire se rapportant au titre. On a eu l’idée de nous affecter un professeur d’arabe spécialisé en musique orientale, de haut niveau nous avait-on dit.

Moi, je pense, comment vous dire ?…Disons que son académie de musique, il l’a fréquentée chez une Cheikha Remitti  dans sa cuisine de l’étage d’en dessous (orthographe du nom trouvée sur Internet).

Mais ce qui a immédiatement été relevé, tant il était impossible pour lui de le cacher, c’est l’extrême singularité de ce monsieur lorsqu’il parlait ou se mouvait.

Comment vous dire ?…Disons, comme Michel Serrault dans la Cage aux folles.

L’homme était plutôt rond, avec une chevelure plaquée de gomina (les anciens sauront) sur laquelle le reste de pellicules qui ne tombait pas sur la dune de poussière formée sur le haut de sa veste, brillait au soleil de l’Algérie puisque posées sur une mer de graisse. Il avait une dent en or qui apparaissait dans la commissure de sa lèvre lorsque sa bouche était ouverte.

Et ses lunettes, mémorables dans les feuilletons égyptiens, comment vous dire ?…Disons qu’elles ressemblaient à celles  d’Yves-Saint Laurent, mais version Oum Kelthoum.

Et c’est à cette période que se produisit un événement que je ne souhaite à personne de vivre. Celui qui vous place en face d’un abruti qui hurle en vous traitant d’ignorant. Ce sentiment, mes camarades francophones l’ont connu au service militaire lorsque le sergent, grand intellectuel de son état, leur houspillait dessus.

Mais moi, mon souvenir restera celui de ce prof de musique car le service militaire, ils pouvaient toujours courir pour que j’aille faire le rigolo dans le désert, crapahuter et ânonner des chants imbéciles, au pas de canard en réunion et, surtout, sous les ordres des colonels. Et puis quoi encore, faire les courses et tailler la haie du jardin de madame la colonel ! J’avais appris dans mon exil qu’ils étaient même devenus généraux.

Ce moment pénible, j’y arrive. Un jour il nous demanda de venir au tableau pour réciter les chansons, basées sur des poèmes de la grande littérature arabe, disait-il. Lorsque je suis arrivé à l’échafaud, sur l’estrade de mon exécution, j’ai soudain eu une bizarre sensation.

Comment vous dire ?…Disons que ce brave monsieur n’était pas au courant de l’existence du dentifrice.

Il me dit de chanter la première. Je ne sais pas. La seconde…je n’ai pas compris. La troisième et ainsi de suite. Désespéré, il me dit, « mais alors chante-moi l’hymne national, au moins ! ». Et là, je vous jure que lorsqu’il comprit que je ne l’avais jamais su, son regard d’horreur se mua en image d’ectoplasme étouffé, gravée dans ma mémoire jusqu’à la fin de ma vie. Puis il reprit son souffle de ce qui l’avait asphyxié et me traita de tous les noms.

Pourtant, mon cher monsieur, près de quarante sept ans plus tard, ce n’est pas de la colère que j’ai en moi mais une certaine nostalgie. C’est comme cela que se transforment les images de jeunesse même celles que nous avions détestées lorsqu’elles ont été vécues. Vous êtes en quelque sorte l’une de mes Madeleine de Proust (je n’ai pas dit Prout, vous comprendrez si vous écoutez la vidéo).

Et puis, je vous pardonne car l’âge de réflexion m’a fait comprendre que dans cette histoire, c’est vous le malheureux. Être homosexuel dans un pays arabo-musulman, en pleines années soixante-dix, ce n’est vraiment pas un cadeau que le bon dieu vous a fait.

Je vous pardonne car vous ne saviez pas que celui que vous aviez qualifié de traître aux valeurs arabo-musulmanes et à sa patrie, est justement l’un de ceux qui vous aurait transformé votre vie de malheur en une joie de vie des plus éclatantes. Avec moi, vous n’étiez pas obligé de vous accoutrer comme un notaire du Caire, une chemisette rose à fleurs, un sac en bandoulière et des lunettes en forme de cœur m’auraient satisfaits si la contrepartie en était votre bonheur d’être vous-mêmes.

Je n’ai absolument pas vos tendances mais comme toutes les libertés humaines, je me dois de les respecter et de les protéger. Particulièrement ce que la nature a choisi à votre place et dont vous n’avez de compte à rendre à personne.

Je vous pardonne et vous envoie un cadeau différé de quarante sept ans.

Un cadeau qui vous fera plaisir, comment vous l’expliquer ? … Disons qu’il fera dans votre cœur Prout-prout !

Suivez le lien : https://www.youtube.com/watch?v=rYetoLXLOEM

Par SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

 

 

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