Gabrielle, l’humanité te rend ton honneur perdu

Gabrielle, l’humanité te rend ton honneur perdu

La mémoire s’invite parfois d’une manière intempestive et incongrue dans des moments où on aurait préféré qu’elle s’en dispensât. Dès l’apparition de la première dame sur les marches du perron de l’Élysée, l’insolente gardienne des plaies anciennes me rappelle avec force certaines images d’un passé lointain. L’affaire Gabrielle Russier resurgit à mes pensées pour bien me signifier que les sociétés avancent, en esprit comme en droit, malgré les conservatismes qui ont coûté la vie à cette malheureuse, morte pour un amour interdit.

Le premier septembre 1969, Gabrielle Russier, enseignante et mère isolée de deux enfants à Marseille, se suicide avant son procès en appel qu’elle n’avait plus la force d’attendre. Elle venait d’être condamnée à un an de prison ferme pour détournement de mineur suite à une relation amoureuse avec son élève, Christian Rossi.

Le quatorze mai 2017, Brigitte Trogneux ép. Macron, professeur de lycée, monte les marches de l’Élysée pour rejoindre son mari intronisé Président de la république. Un ancien élève de son établissement dont elle est âgée de plus de deux décennies et avec lequel un amour passionnel était né jusqu’à aboutir au sacrement du mariage.

La honte publique et le suicide pour l’une, l’honneur républicain et les papiers glacés des magazines pour l’autre, voilà ce que ma mémoire n’a pu s’empêcher de rappeler dans son effronterie. Mais elle a raison car si les deux femmes n’ont absolument aucune raison de rougir de leur amour sincère, la comparaison est un magnifique éclairage de l’évolution des sociétés à travers ses mœurs et ses législations.

Le lecteur a certainement été surpris du choix d’un tel sujet dans un media sérieux qui s’abstient de déborder sur l’actualité poeple. Cette introduction l’a certainement convaincu d’aller plus loin dans sa lecture car l’affaire en elle-même n’est intéressante que pour le miroir qu’elle nous offre pour analyser une évolution sociétale sans précédent en une si courte période historique.

En un peu moins de quarante ans, nous avons assisté à l’explosion des différents verrous  mentaux et légaux, une certaine revanche post-mortem de la pauvre Gabrielle, victime des temps de l’ombre, née un peu trop tôt. Mais auparavant, prenons une précaution d’équilibre intellectuel qui permet de toujours contrebalancer un risque de travers lorsqu’il s’agit d’un élan humaniste.

L’humanisme n’est pas la naïveté béate

Cela a été dit et répété à de nombreuses reprises dans ces colonnes par l’auteur de la présente réflexion à propos des libertés individuelles. L’humanisme et la démocratie ne sont pas le champ libre à un désordre des mœurs et au basculement de la société vers des limites qu’elle ne contrôlerait plus.

A ce propos, il faut avoir l’honnêteté de préciser que les deux situations sont totalement différentes du point de vue du droit. Gabrielle Russier a bien commis un délit de détournement de mineur et la loi, sur ce point particulier, n’a jamais été modifiée, à très juste titre. La nature de la relation du Président Macron avec son épouse n’était absolument pas constitutive d’un délit puisque l’aventure amoureuse a réellement pris corps lors de la période estudiantine du jeune homme, alors couverte par la pleine capacité juridique qu’attribue la majorité civile.

On ne peut aveuglément accorder le bénéfice de l’amour à l’infortunée Gabrielle pour l’exempter d’une faute pénale dans son interprétation juridique stricto sensu. La libération des mœurs et ce qu’elle a de positif dans certains aspects, toujours précieuse, ne peut concevoir qu’on mette à mal la protection d’un mineur. Devant les larmes de Gabrielle, sa souffrance et son terrible geste, ce n’est par conséquent pas sur le plan juridique qu’il faut aller rechercher la faute de la société à son égard.

C’est dans la lourdeur de l’emprise sociétale que le drame nous touche car le destin de Gabrielle Russier est la marque de la terrible force des puissances moralistes et conservatrices. On peut opposer à la société de l’époque qu’elle n’a pas eu le même scrupule face à l’envoi de petits enfants à la mine ou aux champs, dans des conditions que chacun peut retrouver dans la lecture de Germinal. Elle n’a pas hésité non plus à envoyer des jeunes, encore pétris de la protection du foyer, vers des guerres sans retour pour eux. Enfin, elle n’a jamais sourcillé lorsque des hommes, voire parfois des vieillards aux yeux de jeunes filles innocentes, les ont obligées à une union conjugale que les raisons de fortune ont justifié dans l’esprit des familles.

Non, l’humanisme et la démocratie ne sont ni prompts à basculer dans le désordre des mœurs au risque d’un déséquilibre sociétal dangereux ni enclins à justifier leurs mesures protectrices d’une fausse moralité dont on sait l’hypocrisie et les conséquences malsaines envers ceux qui souffrent lorsqu’ils s’écartent des voies balisées et traditionnelles. L’humanisme et la démocratie ne sont pas un chemin facile et n’ont certainement pas les certitudes tranchées et expéditives des religieux et des dictatures morales et politiques. Elles sont comme la société, en perpétuelle recherche d’un équilibre qui est difficile à trouver entre une singularité magnifique qu’est l’être humain et le tout que constitue la société. Ces deux unités sont par nature corollaires et se nourrissent l’une de l’autre mais l’être humain ne saurait être une statistique et la marginalité d’un choix ou d’une pratique ne saurait l’écarter de son plein droit à bénéficier de son statut sociétal.

C’est donc uniquement à propos du poids de la pression sociale envers le « statistiquement marginal » que nous nous aventurons dans cette analyse et non sur celui de la morale ou du droit. Les deux femmes ont probablement souffert, toutes les deux, mais il faut reconnaître qu’à l’arrivée, nous n’assistons vraiment pas au même traitement. Gabrielle Russier n’a pas eu les mêmes faveurs de la société. Raison pour laquelle il nous faut rappeler l’évolution historique qui sépare les deux mondes.

Pauvre Gabrielle, disparue trop tôt

         Les jeunes générations ont une idée de mai 68 qui serait celle du « grand soir » des révolutionnaires. C’est inexact de le penser car le moment fut mondial et précédé de nombreux événements qui ont annoncé antérieurement le basculement. Et c’est pour cela que, dans le même temps, il n’est pas tout à fait inexact de le penser en qualifiant cette période comme l’accélérateur d’un bouleversement des mœurs et des libertés.

Trop occupée dans son malheur, Gabrielle Russier n’avait pas du prendre la mesure du fantastique « bond de l’humanité » que prédisait Neil Amstrong en foulant du pied la Lune en ce mois de juillet 1969, à peine un mois et demi avant le passage à l’acte de la jeune femme. Elle n’avait pas du comprendre également qu’en cette année de départ du Général de Gaulle, c’est la France qui s’ouvrait à la vie moderne et aux libertés téméraires. C’est d’ailleurs un vibrant hommage  que lui rendra le Président Pompidou devant les caméras, la larme à l’œil. Une image restée historique dans les archives de la télévision.

Elle savait que la libération des mœurs s’annonçait avec l’invention de la pilule qu’Antoine espérait en vente dans les Monoprix dans sa célèbre chanson « Les élucubrations ». Elle avait du la fredonner, comme nous tous, un an auparavant avec son jeune amour. Mais, autant que nous, jamais elle n’aurait imaginé l’extraordinaire destin de cette liberté.

Elle ne se serait jamais douté que l’humanité allait changer d’avis sur l’avortement qu’une loi allait un peu plus tard légaliser. Cette humanité avait compris que c’était toujours les jeunes filles et les dames de la société fortunée qui pouvaient aller à l’étranger, pour un prix astronomique, s’offrir un acte interdit en France. Elle avait compris que les autres se risquaient dans des arrières cour, avec des pratiques barbares où la compétence médicale ainsi que l’hygiène n’avaient pas leur droit d’entrée.

Elle a à peine connu la mixité nouvelle dans les écoles mais ne s’imaginait pas qu’une femme puisse un jour se présenter au tour final de la présidentielle. Pas plus qu’elle n’aurait osé, même si ce n’était pas destiné à son cas, que l’homosexualité ne serait plus considéré comme un délit en 1981 et que les mariages d’amour, quels qu’ils soient seraient reconnus par le code civil. Et enfin, que le droit ne puisse plus jamais s’arroger le pouvoir de donner la mort au nom de la société.

Nous pourrions multiplier les exemples à volonté pour comprendre cette fantastique époque de bouleversement où le regard s’est modifié envers ceux qui s’éloignent des bornes délimitées par la « normalité statistique », un concept aussi éloigné de l’humanisme que le serait la barbarie et l’inculture violente. Mais revenons juste un petit instant à l’affaire en elle-même.

Le souvenir pénible d’un amour interdit

Tous les algériens de mon âge se souviennent de ce drame en France qui avait fait tant coulé de larmes lorsque nous en avions ressenti la profondeur avec la magistrale interprétation de l’actrice Annie Girardot dans « Mourir d’aimer ». Qui d’entre nous n’a pas encore dans ses oreilles cette mélodie du film, au même titre, interprétée par Charles Aznavour ?

Il faut s’imaginer la terrible pression que cette malheureuse a subie. Nous l’avons déjà précisé, il s’agit d’un climat moral encore profondément inscrit dans une France moraliste et chrétienne, avec un Président de la république né au siècle dernier. Cette dame a été outragée, méprisée dans les commissariats de police et insultée dans les journaux. Et bien qu’une partie de la France, celle de la jeunesse post soixante huit, manifestait son soutien, tout ce qu’il y avait d’officiel et de pouvoir restait encore très largement imprégné d’un conservatisme moral des plus lourds.

Gabrielle Russier n’a pu supporter ce poids de l’horreur car son amour était sincère. On peut combattre contre les pires fléaux mais lorsque l’amour est brisé, il ne reste plus aucune résistance humaine. La seule sortie qu’aura trouvée Gabrielle pour se soulager est la mort, accompagnée d’une lettre en héritage.

Voilà pourquoi, en ce matin du 14 mai 2017, mon souvenir s’est égaré un moment à cette réflexion. Je n’ai pas été le seul à faire référence à Gabrielle Russier mais je suis de ceux qui ont tenu à partager ce moment d’évocation dans un article. L’amour de madame Macron est noble et honorable, celui de Gabrielle Russier ne l’était pas moins. Il fallait sécher les larmes du désespoir, autant qu’il est possible de le faire symboliquement pour cette femme au destin brisé et qui s’est donné la mort.

La conclusion est toujours la même. L’humanisme et la démocratie ne donnent jamais de réponses définitives mais il existe une certitude, ceux de la morale bien pensante ne sont pas de son monde. Les abrutis qui veulent perpétuellement nous faire tomber dans les abîmes sociétaux n’ont aucune conscience de l’irrésistible marche an avant de l’humanité.

N’ayant aucune notion de l’histoire, ils n’ont aucune chance d’avoir un avenir.

SID LAKHDAR Boumédiene

 Enseignant

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1 Comment

  • guillo josette
    1 septembre 2017, 16 h 36 min

    Bravo monsieur pour gabrielle

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