Analyse : femmes seules, de quoi ont-elles peur ?

Analyse : femmes seules, de quoi ont-elles peur ?

Oscillant entre plaisir d’être libres et déprime, les femmes seules se trouvent diverses excuses pour ne pas vivre à deux. Et si elles cachaient toutes leur peur d’aimer ? Analyse d’un phénomène et décryptage de huit fausses bonnes raisons.

Dur d’être une femme célibataire dans notre société schizophrène. D’une main, vous êtes propulsée « sociotype moderne », et vous vous retrouvez en une des magazines comme les nouvelles aventurières. De l’autre, vous êtes assommée de méthodes pour rencontrer l’âme sœur : en sept minutes, sur Meetic, en vacances, voire le soir de la Saint-Valentin ! A vous de vous situer dans cet incessant grand écart entre Friends et Le Bachelor.

« Je nage en pleine ambivalence, témoigne Sabrina, 32 ans, attachée de presse dans une maison d’édition. J’adore ma vie, mon boulot, mes copines. Et je suis capable de passer un week-end cloîtrée à me dire que personne ne m’aime. Dans la même semaine, je peux ainsi alterner des périodes d’exaltation absolue et des moments de franche déprime. Sans oublier que dès que l’on m’interroge sur mon célibat, je sors mon costume de superwoman, et je défends bec et ongles un statut dont, en réalité, je n’ai qu’une envie : en sortir.»

Un sentiment d’impuissance

Cela fait dix ans que la psychothérapeute Sylvie Tenenbaum reçoit des femmes en souffrance avec leur célibat. « Elles se torturent l’esprit pour comprendre ce qu’elles appellent “l’échec” de leur vie affective. Mais il suffit d’écouter leurs a priori sur les hommes, d’observer leurs comportements et leurs choix de partenaires, pour comprendre que la peur est à l’origine de leurs attitudes et de leurs errements. »

La peur, le grand mot est lâché. « Oui, j’ai peur, témoigne Sarah, 38 ans, assistante de direction. Peur que tout continue comme ça, sans que quelqu’un n’arrive jamais, que ça dure jusqu’à ce que je sois trop vieille. La vie passe, les jours sont les mêmes, pourquoi ce serait différent demain ? »

Lorsque les femmes seules se penchent sur cette angoisse, il n’est pas rare qu’elles en trouvent d’autres, moins apparentes. « Les choses sont difficiles pour elles, explique la psychanalyste Nicole Fabre, parce que les peurs s’affrontent et se répondent. Ainsi, cohabitent celle d’entrer dans la vie de couple et celle de rester dans la solitude ; derrière la peur de ne pas rencontrer se cache souvent celle de rencontrer. Ces angoisses de ne pas “savoir faire” ramènent les femmes à des questions essentielles sur leur identité et ce qu’elles valent. »

Comme en écho, la psychanalyste Catherine Bensaid voit dans ces questionnements la crainte de se perdre dans l’autre : « Ce qui fait peur derrière la peur de ne pas rencontrer l’amour, c’est de se retrouver impuissante à vivre ce que l’on a envie de vivre. Parce que l’autre – homme ou femme, d’ailleurs – ne va pas nous apporter ce que l’on veut, parce qu’il va nous imposer son désir, parce qu’il ne va pas nous aimer comme on aimerait l’être. Et que fait-on si l’on ne sait pas résister ? On préfère ne pas risquer l’aventure…»

« Je me fais tous les films possibles, raconte Eléonore, 26 ans, étudiante. Dès qu’un mec m’intéresse, la “machine à casser” se met en route : il ne va pas m’appeler, ne va pas aimer mes copines, va être allergique à mon chat, ne plaira pas à ma mère, ne voudra pas d’enfants… Et je renonce avant même d’essayer. » « Moi, renchérit Anne-Marie, seule à 54 ans, j’ai arrêté de regarder les hommes. Le jeu de la séduction, les efforts à faire, ça me fatigue à l’avance. Je n’ai plus rien à prouver, je me contente de me faire du bien, et pour ça, je n’ai pas besoin d’un homme. » Sans compter la rengaine : « Quand je regarde autour de moi, il n’y a pas un seul couple qui me fasse envie ! »

Evidemment, le rôle du couple parental joue ici un rôle primordial. Se sent-on en rébellion contre ce modèle ou en adéquation ? Est-ce un idéal que l’on cherche à atteindre ou une image douloureuse que l’on fuit ? « Le modèle de la mère est essentiel, rappelle Nicole Fabre. C’est à travers ce prisme que nous allons construire notre image du couple. A-t-elle su être heureuse à deux ? Ou en a-t-elle souffert, nous condamnant par loyauté à ne pas réussir là où maman a échoué ? »

« Ces femmes qui n’osent pas aller vers les hommes sont restées au stade de petite fille pour qui grandir consistait à se mettre en danger, analyse Saïdeh Reza, psychothérapeute. Or grandir, c’est justement se libérer des humiliations, des peurs, des situations mal aimantes de l’enfance. Il faut être son propre “bon parent” et ne pas attendre de l’autre qu’il le remplace ou comble le vide. L’homme doit répondre à une envie et à un besoin de partage, pas à une demande de réparation affective. » Sauf à se condamner à la peur incessante que l’autre n’y réponde pas. Et à monter la barre encore plus haut pour être sûre que personne ne saura la franchir.

Parce qu’elles ont peur de ne pas savoir mettre de limites, de ne pas savoir se faire entendre, de ne pas être respectées, les femmes seules préfèrent être seules. Au lieu de lutter contre la peur et ce qui la fonde : « Toutes ces femmes ont besoin d’être réconciliées avec leur féminité, d’être réparées en tant que femmes. Il faut les materner et les glorifier dans leur féminité. Elles rencontrent des hommes quand, enfin, elles ont une bonne image d’elles-mêmes », assure Saïdeh Reza. Dans le désir de l’attente et non dans le besoin.

Quelle image du couple ?

Ce qui est frappant dans cette peur de la rencontre, c’est qu’elle repose sur une image très négative de l’homme et du couple. Comme si, avant même que l’éventualité ne se profile, tout était condamné.

Pour Catherine Bensaid, « il leur manque à toutes de savoir imaginer qu’une relation peut être belle, légère, que l’on rira, que ce sera harmonieux ; qu’une relation peut être généreuse, affectueuse, bref, heureuse. Derrière la peur de la rencontre, c’est la vision du couple qui est manquante ».

Le choix de la relation

Demandez donc à une célibataire ce qu’elle juge essentiel dans une éventuelle relation. La psychanalyste Catherine Bensaid fait souvent le test avec ses patientes. « La plupart du temps, elles me répondent : “J’ai envie qu’il soit gentil, qu’il m’offre des fleurs, qu’il soit un bon père…” Elles ne parlent que de lui, jamais de la relation. Celle-ci n’est pas pensée comme un échange, mais comme une demande, une attente. La seule vraie question que devraient se poser les femmes seules, c’est : “Qu’est-ce que j’ai envie de donner, qu’est-ce que j’ai à partager ? Une femme a sa part active dans la relation, car celle-ci est constituée de mouvements de l’un à l’autre. »

Quelques chiffres

Vous pensez qu’il n’y a pas assez d’hommes célibataires ? La preuve du contraire, en chiffres.

Hommes
20-29 ans : 88,34 %
30-39 ans : 42,83 %
40-49 ans : 18,89 %
50-59 ans : 9,64 %

Femmes
20-29 ans : 78,75 %
30-39 ans : 33,01 %
40-49 ans : 14,12 %
50-59 ans (1) : 7,83 %

Pourquoi cette impression qu’il y a plus de femmes seules que d’hommes ? C’est parce qu’elles sont citadines, réussissent professionnellement et n’ont pas peur d’être vues !
« En effet, elles sont plus nombreuses en haut de l’échelle sociale, quand les hommes sont plus nombreux en bas et évoluent plutôt dans les milieux ruraux », analyse le sociologue Jean-Claude Kaufmann. Les chiffres le confirment : dans les professions intellectuelles supérieures, les hommes célibataires sont 11,8 %, les femmes sont 19,2 %. Au niveau des employés, les hommes seuls sont 12,7 % et les femmes sont 9,2%.

 

 

 

Violaine Gelly
Psychologies

Sabrina Lallemand
ADMINISTRATOR
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