En Algérie, les artistes prennent le maquis sans prendre les armes

En Algérie, les artistes prennent le maquis sans prendre les armes
Climat de France est la plus grande cité d’Alger, ici photographiée par l’artiste Youcef Krache, qui a voulu en souligner la vitalité. Youcef Krache

A la veille des élections législatives du 4 mai, rappeurs, graffeurs et cinéastes font entendre leurs voix autrement.

 « Ali, tu m’entends ? Écoute bien, tu es le dernier, il n’y a plus rien à faire. L’organisation n’existe plus, ils sont tous morts ou en prison. Si tu sors maintenant, tu auras un procès régulier. Ali, décide-toi ! » Cette scène mythique extraite de La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, sorti en 1966 et régulièrement diffusé à la télévision algérienne, connaît une seconde vie à travers un remix signé des rappeurs Rabah Donquishoot et Diaz.

Manifeste politique et artistique, ce clip montre combien, à la veille des élections législatives du 4 mai en Algérie, les artistes ne sont pas indifférents à la situation politique de leur pays. La colonisation qu’ils dénoncent n’est plus celle d’hier, mais celle de l’élite au pouvoir. Et leur fief n’est pas le quartier de la Casbah, où s’enracine La Bataille d’Alger, ce monument du cinéma qui rend hommage à la résistance populaire face aux paras envoyés pour mater le soulèvement anticolonial, mais la banlieue d’Hussein-Dey.

Pourtant, les élections à venir – où le Front de libération nationale (FLN), ancien parti unique, est donné favori – n’y changeront rien. Pour ces MC comme pour tous ceux qu’ils ont inspirés, la politique ne se joue ni dans les hémicycles ni dans les urnes. Prendre le maquis sans prendre les armes reste leur leitmotiv depuis leurs débuts en pleine guerre civile des années 1990.

« Mon travail : le témoignage, l’analyse. Qui a dit qu’on allait régler la crise ? », scandait déjà en 1999 MBS (Le Micro brise le silence), groupe culte des années 1990, à l’origine de ce clip. Un refrain qui a bercé toute une génération. À 34 ans, le plus jeune du groupe vient de sortir un album autoproduit, rétrospective de treize ans de travail : El Houma, le quartier, le terrain où il s’est formé. « Je n’ai pas de projet politique, explique Diaz aujourd’hui. J’ai juste ma vie et j’essaie de faire en sorte que ma création soit en cohérence avec ce qui se passe à l’intérieur et autour de moi. »

« Peut-être que les artistes sont plus protégés quand ils ont une certaine notoriété. Mais quand tu es jeune et que tu n’as pas de protection, ni par ta famille ni par ton statut social, là tu es nu. » Le rappeur Diaz

Son quartier, c’est aussi là que s’ancre son studio, où ont transité des rappeurs de tout le pays et de tous les âges et où se retrouvent quotidiennement les intimes. Plus récemment, ils ont ouvert un local destiné à élargir le cercle et à ouvrir le champ des collaborations autour d’une plateforme multimédia. Malgré la surveillance et l’épée de Damoclès du délit d’opinion, Internet représente un des rares espaces de liberté d’expression.

« Même si le risque de répression est toujours là, peut-être que les artistes sont plus protégés lorsqu’ils ont une certaine notoriété, reconnaît Diaz. Mais quand tu es jeune et que tu n’as pas de protection, ni par ta famille ni par ton statut social, là tu es nu. » Parmi les derniers titres du rappeur, #Civil au pays de l’armée enregistre près de 188 000 vues sur YouTube. Ses paroles se propagent comme un virus sur les réseaux sociaux et sont reprises en chœur par le public quand il monte sur scène.

Le rappeur Diaz, membre du groupe MBS, figure du rap contestataire algérien. Youcef Krache

Depuis ses prémices, MBS a participé à nourrir toute une culture à l’esthétique brute et à l’ironie mordante. Et si les jeunes artistes n’affichent pas tous à ce jour un positionnement aussi tranché, nombre d’entre eux témoignent d’une réalité complexe. La défiance envers le système et les formes d’engagement traditionnel est partagée par la majorité des jeunes Algériens et leur abstention atteint des taux record aux élections. Pour faire bouger les lignes, ils ont choisi d’autres subterfuges.

« On croit tellement aux fantômes qu’on est dirigé par un mort-vivant. » Extrait d’une chanson de Diaz

Investir l’espace public après des décennies d’état d’urgence a été un défi pour ceux qui se revendiquent de la culture urbaine. Un certain 5 juillet 2015, fête nationale et jour de l’indépendance, Youcef Krache décidait de coller ses œuvres de street photography le long de l’artère principale du centre-ville. « C’était comme proposer des miroirs aux passants, créer un terrain de discussion, absorber le potentiel de violence de la société en engageant le dialogue », se remémore-t-il. Une expérience qui aura duré trois heures, avant l’intervention de la police.

Une fresque du graffeur Serdas, représentation caustique du pouvoir. Youcef Krache

Les graffeurs se tiennent en bonne place pour capter l’état d’esprit du moment et le refléter sur les murs de la capitale. Youcef Krache les accompagne lors de leurs performances nocturnes et documente des fresques souvent effacées dès le lendemain. Dans ses archives, on retrouve l’effervescence créative des dernières années. Et la trace d’un roi tout fripé qui tire les ficelles… d’une baguette de pain. L’écho de Diaz n’est pas loin : « On croit tellement aux fantômes qu’on est dirigé par un mort-vivant », dit l’une de ses chansons. Quant à la baguette, qu’elle serve à distribuer des miettes ou à donner des coups, à chacun son interprétation.

La poésie urbaine s’écrit aussi par le cinéma. Atlal, le dernier documentaire de Djamel Kerkar, tire son titre d’un art ancestral de déclamer des poèmes face aux ruines. Celles d’un village rasé en 1997, autant que celles des blessures tues depuis. « Ce qui m’intéresse, ce sont les histoires des gens… Des brèches vers la grande histoire, mais aussi une matière à émouvoir, à réfléchir », affirme le cinéaste de 29 ans. Dans son film se croisent les témoignages des différentes générations. Entre débats, confessions et refrains de rap, les jeunes se rassemblent chaque soir autour d’un feu qui pourrait tout aussi bien être le signe d’une colère qui gronde et que chacun tente de transcender. « Le rap, ça t’oblige à voir les choses en face, à te positionner, à aller à l’essentiel. Mais c’est aussi une quête, l’espoir de trouver une forme de salut, de retrouver une forme d’innocence… au moins spirituelle. S’il y a une mystique, c’est celle de l’évidence de la vie juste », confie Diaz. À côté, même s’il a envahi les rues, le métro et la télévision en vue de l’échéance électorale, le slogan de mobilisation du pouvoir, « Fais entendre ta voix », semble bien désincarné.

Par Camille Leprince

Source : lemonde.fr

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