Voyage au cœur du Facebook algérien

Voyage au cœur du Facebook algérien

Un outil qui a contribué, même d’une manière éphémère, au rêve du printemps arabe et rend absolument impossible le retour de la sécurité militaire, n’est franchement pas une cause pour laquelle je militerais afin d’obtenir son abrogation. Cependant, extrêmement réticent à une utilisation que l’on croit réservée aux adolescents, méfiant quant à sa médiocrité intellectuelle et très réservé quant à son utilité, voici mon voyage au cœur du Facebook algérien, bien tardivement.

Ma génération qui a vécu une extraordinaire épopée en assistant à la naissance du premier ordinateur personnel, du premier téléphone portable puis d’Internet, et de bien d’autres bouleversements, n’a pas tellement compris ce qu’une plate-forme comme Facebook pouvait lui apporter de plus. Communiquer instantanément, c’était déjà possible, échanger des documents, également, que pouvait apporter de plus cet énième gadget ?

Et puis, lorsque l’outil est apparu, ce sont nos enfants et nos étudiants qui s’en sont emparés. Et passer son temps à rechercher des « amis », échanger le récit de ses rencontres, ses amours ou ses états d’âme, ce n’était pas exactement ce qui ferait adhérer de vieux dinosaures qui ont connu Rouiched. Quant aux universitaires, ils n’ont pas attendu Facebook, ni même l’ordinateur personnel, puisqu’ils étaient à l’origine de l’utilisation de l’Internet historique, avec les militaires (il ne s’agit pas de moi!).

Et puis, un jour, une étudiante bien plus curieuse que les autres, vous dit : « Monsieur, j’ai vu que vous publiez dans des journaux algériens et vous n’avez pas un compte Facebook, c’est étrange! ».

Ma première réaction fut de penser que cette génération est bien gâtée car dans notre jeunesse oranaise, nous aurions échangé dix places au cinéma Régent pour avoir le dixième des secrets de nos professeurs, même les plus insignifiants. Quelle rigolade jouissive cela aurait procuré à nos cervelles de galopins si nous avions appris que monsieur Grognard prenait des cours de danse ou que madame Trognard adorait collectionner les livres de contes de princesses1.

Mais la seconde d’après, c’est en fait l’étonnement qui reprend le dessus. Pourquoi ce lien entre le fait de publier dans la presse algérienne et un compte Facebook ? Mon cerveau a eu du mal à le comprendre jusqu’à ce que cette étudiante m’initie à l’ouverture d’un compte, ce que j’ai accepté avec un certain sourire distancié, de ceux qu’on a lorsqu’on nous pousse à faire quelque chose d’inutile, à la mode.

Et c’est comme si j’étais entré dans une autre dimension. Oh, je rassure le lecteur, c’est seulement une image car notre formation et, je l’avais déjà précisé, notre vie dans un monde en perpétuel mouvement d’innovation, ne nous rend pas ridicule et béât. Mais c’est surtout dans la possibilité nouvelle qu’il ouvre aux algériens qu’il m’a été donné de comprendre. Vous pouvez être informé d’une manière constante sur un phénomène, vous n’en prenez la dimension que si vous pénétrez au cœur de son fonctionnement et de ses échanges.

Ce qui va être décrit du voyage d’un profane au pays du Facebook algérien doit être précédé d’une remarque préalable importante. Malgré le ton, au second degré, il ne faudra surtout pas interpréter les propos comme une ironie insultante et méprisante envers les personnes concernées. Bien au contraire, seulement une grande tendresse sur un phénomène qui montre les tâtonnements, parfois une douce naïveté mais honorables et réjouissants. C’est toujours ainsi que débute la liberté lorsqu’elle est soufflée par un vent fort qui brise les tabous et les interdits. Surtout lorsque le pays fut momifié pendant des décennies par la police de la pensée et son emprise sur l’éducation nationale.

Je demande donc au lecteur d’attendre la lecture du dernier paragraphe avant de juger de l’arrogance et du mépris de l’auteur car il s’agit absolument du contraire.

Des fleurs, des cœurs, des citations et des chatons !

Franchement, lorsque vous commencez à examiner les pages de profil, c’est un grand voyage dans le pays des adolescents, souvent pour des personnes dont on devine bien, par les photos du visage, un âge plus mûr. C’est d’abord une forêt de fleurs, des fleurs partout, sur la page d’annonce, sur les photos qui suivent, les fleurs à en attraper une allergie. De toutes les couleurs, de toutes les variétés et sous toutes les formes, en bouquet, une seule déposée sur un livre ou quelques unes qui ornent les contours de la page, comme les photos d’identité kitchs des années soixante. Bref, le pays a besoin d’amour et son retard dans sa libre expression publique nous jaillit au visage.

Viennent ensuite les cœurs, avec les fleurs, mais, de ce côté, il faut dire que Facebook engage la tentation puisque le cœur rouge est la marque la plus élevée de la satisfaction du lecteur. Une mer de cœurs, partout, tout le temps.

Puis, vous avez les citations, à longueur de posts. Du Mandela, du Kant, des poètes arabes, des philosophes chinois, bref, des citations, en veux-tu en voilà. Des milliers de citations, avec un fond rouge, bleu ou vert, parfois légèrement floutées à la mode des années soixante-dix (on monte dans le temps). Et souvent entourées de…vous ne devinez pas ? Mais de fleurs et de coeurs, voyons ! C’est comme si le pays exultait de dire et de hurler d’autres vérités que celles de l’État, de la famille, de la tradition, de la religion et de toutes ces paroles de certitudes nationales qui ont étouffé les âmes. Enfin, l’expression du ressenti personnel s’exprime avec débordement.

Viennent ensuite une armée de chatons et de chiots, des mignons, des croquants, des fifils à sa maman qui les photographie, les entoure de coussins moelleux et les photographie dans tous les sens, à toute heure de la journée. Si ces pauvres bêtes, harassées par la paparazzi, savaient que leur photo allait être vue des milliers de fois sur la planète Facebook, sans autorisation, ils obtiendraient en dédommagement pour droit à l’image de quoi se goinfrer en Canigou pendant un siècle. Là aussi, il y a un besoin de câlin, de beauté et d’environnement avec une entité vivante qui donne du plaisir d’être heureux.

Et nous terminerons par le lauréat de la troisième marche sur le podium, les alliances. En or, en argent, une seule ou celle du couple, sur une nappe, dans un boîtier ou scénarisées. Et bien entendu, accompagnées de quoi ? Oui, vous avez compris, de fleurs, des cœurs et du flouté de l’image. Et je fais grâce de la photo du premier bain de l’enfant, de sa première marche, de son premier vélo et de sa première sortie à Zéralda. Pour les milliardaires offshore, à New-york ou à Rio.

Mais alors, monsieur SID LAKHDAR, toujours le même discours, on vous voit venir, la critique de l’état de la liberté des femmes, toujours votre obsession sur le sujet comme pour le code de la famille. Si le lecteur en arrive à cette conclusion, il a raison et j’ai peut-être acquis un lectorat fidèle. Ce serait une toute petite vanité mais légitime car on écrit pour être lu, excusez cette évidence.

Maintenant que le pot aux roses est dévoilé (encore des fleurs!), c’est effectivement de l’approche de la liberté par les femmes dont il s’agit et de rien d’autre. Car lorsque la femme algérienne ne se distinguera de l’homme que par ses attributs physiques et par rien d’autres, alors cette société sera sauvée.

Liberté, que ta lumière est aveuglante et ton invitation, un précipice !

Ne cherchez pas, c’est une citation de moi, de nul autre personnage. Je sais, elle est sirupeuse et faussement intellectuelle. Il fallait bien que j’en place une car depuis longtemps, dès les classes au lycée, il nous était interdit d’avoir le mauvais goût de pérorer par des citations si ce n’est pour amorcer sa propre réflexion, personnelle et structurée, celle qui confirmera ou infirmera la citation. Autrement, nous avions la pire des notes même si nous avions cité Cheb Khaled.

Et c’est cela le problème, les profs le savent bien, les citations cachent, la plupart du temps, le drame de la culture imparfaite ou d’une profonde incapacité à s’exprimer. La seule fois où j’ai posté un message à une certaine Nadia (nous l’appellerons ainsi par pudeur et respect de l’anonymat), celui-ci disait : « Vos citations sont sublimes, mais que pense Nadia ? ».

Bon, on peut se tromper car je suis tombé sur une vraie intellectuelle, la réponse ne faisait aucun doute « Ces réflexions sont les miennes, je n’oserais avoir l’impudence de les commenter car je ne ferai pas aussi bien que l’auteur. » (il s’agit de ma rédaction, en interprétation de la réponse). Du coup, je n’ai pas osé envoyer la même remarque à d’autres mais j’ai comme un pressentiment que les réponses, s’il y en avait eu, n’auraient pas eu la même pertinence. D’autres indices comme les fautes d’orthographe à chaque mot (j’en ferai dans cet article mais je parle du nombre astronomique de fautes) ou une syntaxe incompréhensible ne laissent aucun doute.

Et vous avez mes préférées pour ma démonstration, celles qui manifestement ne sont pas habituées à la liberté de réflexion personnelle et, surtout, à la liberté d’en faire part publiquement. Dans cette catégorie, on trouve celles qui mettent comme photo de profil, le visage d’une star. Lorsque la personne a quinze ans, c’est tout à fait mignon et normal mais lorsque la dame en a beaucoup plus, cela nous indique un grave problème d’éducation à la liberté et à la communication avec les autres (d’une manière générale seulement car certaines le font et possèdent réellement un niveau d’instruction élevé, de la pudeur bien habituelle aux êtres humains lorsqu’ils se dévoilent).

Puis, dans le même ordre d’idée, vous avez celle qui vous présente sa photo, puis Facebook vous annonce que Bahia (encore une discrétion) vient de changer sa photo de profil, puis vous déroulez jusqu’au bout, Bahia n’a cessé de changer sa photo de profil. Mais, en fait, Bahia n’a rien à nous dire, rien à partager. Plus parlant encore, celles qui photographient leur tête vue de l’arrière, les jambes sans la partie supérieure du corps ou tout simplement les mains. Là, nous sommes dans le syndrome Bahia, mais en plus lourd.

Et nous terminons par une catégorie qui n’est pas rare, celles qui ouvrent un compte mais qui n’ont jamais posté un seul message ni même une seconde photo. Nous sommes là dans l’état le plus symptomatique de la liberté naissance des femmes et des jeunes filles en Algérie. Même si nous excluons les personnes qui ont ouvert un compte et ne s’en intéressent plus, et d’ailleurs pourquoi ne pas le supprimer, la majeure partie exprime un état très significatif. Elles en rêvaient, elles l’ont fait mais, au dernier moment, n’ont jamais osé franchir la seconde marche. Et si mon père, et si ma tante, et si mes voisins, et si mes cousins… Cette peur indicible que nous avions connue chez les jeunes filles de notre époque lorsque les ténèbres ont commencé à s’abattre sur ce beau pays, pourtant gorgé de lumière.

La parole libre, c’est une longue affaire d’éducation

Certains pourraient me rétorquer que la vidéo du chaton dans tous états avait inondé la planète Youtube lorsque la possibilité de partager des vidéos fut possible. Ce ne serait pas propre à l’Algérie. Des millions de chats, au grand malheur des allergiques comme pour les fleurs, ont été l’objet de partages mondiaux. C’est un curieux comportement mais facilement explicable. On n’ose pas se dévoiler au public avec l’angoisse d’être vu par un nombre de personnes qui donne le vertige. Alors, on met en scène ce qui est vivant et représente, malgré tout, son intimité. Quoi de plus cabotin au monde qu’un chaton ou un chien pour aller se ridiculiser à votre place (ce que croient les timides) tout en suscitant plaisir et joie aux autres. Ces chatons sont exposés pour dissimuler sa propre réticence à apparaître et à s’exprimer.

Cette première approche est justement celle que nous pouvons apporter comme explication au cas du Facebook algérien. Mais nous ne pouvons aller plus loin dans la justification car la période animalière de Youtube était justifiée par deux points incontournables. Il n’était pas question d’écrit mais de discours et de mise en scène, ce qui n’est vraiment pas donné à tout le monde comme possibilité. Puis, et surtout, les outils de mise en scène ainsi que les compétences techniques n’étaient pas aussi largement accessibles à cette période des débuts du media en question.

C’est bien la preuve que de nombreuses jeunes filles et dames algériennes ont un autre souci, plus profond, car la maîtrise des outils est aujourd’hui ouverte à un large public. Et si la personne est incompétente techniquement, ce qui ne remet absolument pas en cause ses capacités intellectuelles, il y a le frère, le cousin, le voisin et ainsi de suite. Pour une fois qu’ils ne serviraient pas à ligoter et à espionner la femme mais à l’aider à s’épanouir !

Comme les algériennes ne sont pas moins intelligentes que toutes les femmes dans le monde, on voit bien que la parole, la mise en scène légitime de soi et la réflexion sont une question fondamentale de l’éducation. L’instruction ne suffit pas si elle est corsetée, moralisée et menaçante en toute action de la femme. Le problème est là, nulle part ailleurs.

Et c’est pour cela que les femmes sont comme de rares radeaux dans un immense océan d’hommes. Eux, je les ai côtoyés de longue date dans leur vie libre d’opposants, de diffusion écrite et orale de leur pensée et dans toutes les expressions de leur être. Ils sont habitués et, lorsqu’ils ont une instruction et un niveau intellectuel élevé, ils sont comme des poissons dans l’eau sur Facebook.

Sur 383 « amis », je dois comptabiliser environ huit femmes et une majorité écrasante d’hommes algériens. C’est la raison pour laquelle nous nous précipitons souvent pour obtenir « l’amitié » d’une femme algérienne. Ce n’est absolument pas une perversion mais un acte d’équilibre car j’ai l’impression que mon catalogue d’amis ressemble à ceux des « annonces douteuses ».

Qu’elles sont magnifiques dans leur liberté !

Voilà, il a suffit que j’aille faire un tour dans le Facebook algérien et tous mes titres sont grandiloquents, entourés de guimauve sucrée. Il faut que je fasse attention !

Au-delà de la plaisanterie, vitale lorsqu’on aborde un drame national, j’ai découvert que l’Algérie s’est libérée, hors des canaux d’expression institutionnels de l’État, ce qui est la plus merveilleuse des nouvelles. Elles sont belles, elles sont joyeuses et veulent, comme toutes les femmes du monde, accéder à la lumière. J’en suis bouleversé car on ne s’attendait pas à une telle demande de liberté et à un exutoire dans ce qu’il y a de plus formidable pour l’être humain.

Je les embrasse affectueusement et leur envoie mon « amitié » puisque ce mot est dans le vocabulaire de Facebook. Là également, il va falloir que je fasse attention et en sortir très vite de cette expérience car lorsque les communautés commencent à se nommer d’un titre pour se saluer, on se dirige souvent vers les sectes et les pensées uniques.

En conclusion, quelle est la leçon de tout cela ? Je vais décevoir le lecteur, à moins qu’il ne le fut auparavant, elle est aussi vielle que le monde et que l’apparition des instruments d’éducation et de diffusion de la pensée. Et on s’imagine le bond historique qu’il faut faire en arrière pour en percevoir le commencement.

Cet outil, comme tous les autres qui sont apparus antérieurement, est magnifique et sur-multiplie la vitesse de l’information et le partage qui ne connaissent plus de frontières. Mais l’humanité a connu des phases euphoriques d’expansion aussi gigantesques, voire d’une importance supérieure quant aux conséquences. Ce fut le cas de l’invention de l’écriture ou celle de l’imprimerie. Et si, aujourd’hui, nous ne pouvons être écrasés mortellement par le dérapage d’un fauteuil roulant, c’est que l’immense apport des humanistes s’est propagé par le pire ennemi des docteurs et censeurs de la pensée, l’invention du livre.

Et notre dernière étape contemporaine, avec Internet et Facebook, pose exactement les mêmes limites qu’avait posé l’invention de l’imprimerie. L’outil n’est rien en soi mais qu’un moyen, absolument rien d’autre. Sa maîtrise nécessite de la bonne réflexion, de la capacité à rédiger et à réfléchir par soi-même, d’avoir une distance intellectuelle pour se construire une vie de citoyen libre.

Et nous retombons éternellement sur le même constat, l’Algérie ne s’en sortira jamais, même avec les outils du vingt-quatrième siècle, sans refonder son éducation nationale, c’est à dire chasser le dogme, la mystique et les ténèbres.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

1Ce n’est pas tant le devoir de discrétion qui impose de faux noms, il y a prescription, mais celui de l’oubli.

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