Un remède de grand-mères au secours de la science ?

Un remède de grand-mères au secours de la science ?

La bactérie, cette vielle habitante de la planète, tente de reprendre le pouvoir sur sa propre créature, soit l’être humain. Présomptueux de sa puissance, il avait cru, un court moment dans l’histoire, qu’il en avait fini avec l’infection bactérienne et qu’il confirmait, une fois pour toute, sa domination sur le monde du vivant. C’était sans compter la ruse de sa génitrice qui a fini par résister aux antibiotiques et projeter de reconquérir son territoire sur lequel elle régna depuis des centaines de millions d’années. Et voilà qu’on nous annonce qu’un maghrébin pourrait sauver l’humanité.

Adnane Remmal, professeur et chercheur marocain en biologie à l’université de Fès vient d’être récompensé du Prix européen de l’inventeur 2017 pour avoir eu l’idée d’utiliser des principes actifs issus des huiles essentielles pour combattre la résistance des bactéries aux antibiotiques. Le résultat semblerait être très efficace.

En cette matière, le conditionnel est la précaution minimale à prendre car, depuis que l’information inonde le monde, surtout en version digitale, c’est tous les jours qu’on nous promet l’imminence d’un miracle thérapeutique, en tous domaines. Comme pour l’histoire du loup, les annonces de découvertes se suivent et finissent par nous rendre septiques quant à l’issue de la bataille contre les fléaux, particulièrement celui des bactéries.

Une américaine vient à peine de décéder suite à la défaillance de vingt-six antibiotiques qui n’ont pu venir à bout d’une bactérie résistante. L’OMS ne cesse d’alerter sur ce danger qui risque de s’abattre sur la planète et le pessimisme s’installe car, malgré les milliards déversés dans la recherche, le problème perdure. L’organisation mondiale en a fait une priorité absolue car sept cent mille personnes décèdent dans le monde par des infections qu’il est impossible de soigner avec les antibiotiques disponibles.

Nous en avions été prévenus de longue date puisque la consommation d’antibiotiques, tant humaine qu’animale, n’avait cessé d’exploser malgré les alertes et les campagnes de prévention des autorités sanitaires.

Alors, pour cette dernière annonce, on a envie d’y croire doublement. D’abord, parce que dans

les conditions actuelles, on veut s’accrocher au moindre espoir. Ensuite, il faut le reconnaître, car la personnalité du découvreur nous fait tellement de bien.

Adnane Remmal, le nouvel Alexander Fleming ?

Dans la fin des années quatre-vingt, Adnane Remmal fut un jeune chercheur doctorant au centre d’Orsay, situé dans la banlieue parisienne. Il aime à raconter que, malgré l’insistance de son tuteur qui lui proposait de rester travailler avec lui, son choix fut de rentrer au Maroc.

Pharmacologue et microbiologiste, le jeune Adnane s’était immédiatement trouvé une passion à déambuler dans les rues de la médina de Fès, sa ville natale. En même temps, le biologiste était inquiet de la résistance aux bactéries car il avait constaté un taux de mortalité très élevé dans les hôpitaux.

Une recherche de dix ans s’en est suivie, en collaboration avec un chimiste et un spécialiste des huiles essentielles. Celles-là même qui vont devenir la clé de sa découverte. Les trois scientifiques sont parvenus à élaborer, à partir de ces huiles essentielles, une substance qui dynamise les antibiotiques dans leur combat face aux bactéries résistantes.

Si la découverte se confirme être la solution au grave problème de l’humanité, dès 2018 la solution miracle sera mise sur le marché. Un accord a été trouvé avec un laboratoire local afin de commercialiser le produit. C’est tout à fait sérieusement que l’industrie pharmaceutique mondiale tremble car c’est une source de revenus considérables qui va lui être amputée. Ainsi Adnane Remmal serait le nouvel Alexandre Fleming et le Maroc, le siège d’une industrie pharmaceutique prospère.

Un traitement par les huiles essentielles, du charlatanisme ?

Au moment où la nouvelle fut répandue à travers le monde, la majorité de la population connaissait le nom mais n’avait aucune idée de ce que c’est réellement si ce n’est qu’il s’agit d’extrait de végétaux naturels. Et, finalement, un rapide recours à une documentation très simplifiée nous confirme que nous avions raison de le penser.

Lorsqu’on parcourt les premières occurrences proposées par un moteur de recherche, on tombe sur des noms de domaine du genre « remèdesdegrandmères », « sensualitédesplantes » et ainsi de suite. Mais oui, bien sûr ! Que pouvait chercher d’autre Adnane Remmal si ce n’est le cœur des traditions de sa ville natale comme de tous les terroirs du monde, c’est à dire les vielles recettes de grand-mères ?

Si le sérieux des premiers résultats de la découverte du biologiste marocain n’avait pas été validé par des autorités scientifiques, il faut avouer que nous aurions eu de réels doutes. La science moderne sait combien il faut se méfier des médecines traditionnelles et les catastrophes sanitaires qu’elles ont pu entraîner. Un traitement antibiotique par les huiles essentielles, c’est à priori pas très sérieux.

Certes, nous savions qu’il existe des recettes traditionnelles, dites de grand-mères, et nous savions que certaines avaient un « certain » pouvoir de traitement, ce que des siècles de traditions ont confirmé. Mais nous savions aussi que les traitements n’étaient pas très efficaces pour des affections graves. Et puis, ne le dissimulons pas, le charlatanisme dans la médina est un élément traditionnel du folklore et un piège à touristes et/ou de gogos, étrangers et locaux.

En fait, il faut remettre les choses à leur place. Ne nous leurrons pas sur l’image d’un chercheur qui arpenterait la vieille ville et ferait ses expériences d’apothicaire dans des alambics à l’ancienne,

entouré d’un mystère que seuls les anciens romans savaient traduire dans leur ambiance sombre et frissonnante. C’est tout simplement que le biologiste était imprégné de l’idée qu’il fallait revenir aux substances naturelles et qu’il y avait tout de même du vrai dans la multitude de remèdes traditionnels. C’est en cela que l’idée fut géniale car, pour le reste, Adnane Remmal est le parfait scientifique moderne.

L’autre point qu’il faut mentionner pour le sérieux de cette affaire est que les huiles essentielles ne sont pas les substances qui vont attaquer directement les bactéries. Elles permettent aux antibiotiques de disposer d’une clé d’entrée et, comme le disent certains points de la révélation des chercheurs, c’est comme si la porte entière explose. Cependant, l’équipe dirigée par Adnane Remmal ne désespère pas de parvenir un jour à une action directe de ces huiles essentielles sur les bactéries. Ce serait alors un remède naturel se substituant aux molécules chimiques. Nous n’en sommes pas encore là.

Mais, au fait, quelle est l’histoire de ces huiles essentielles tout au long des millénaires ?

Un remède de grand-mère vieux comme Hérode

En l’état des recherches actuelles, on considère aujourd’hui que la civilisation égyptienne est la créatrice des huiles essentielles, en tout cas dans la forme qui pourrait nous être la plus proche de son utilisation contemporaine.

Des papyrus certifient l’existence des « plantes de vie », 4 500 ans avant JC. L’utilisation de la médecine se confondant à cette époque avec des rites sacrés, une croyance en la magie et aux symboles. Les huiles essentielles se retrouvaient également dans la parfumerie, les cosmétiques et les embaumements. La forme de distillation était encore rudimentaire puisqu’il s’agissait de macération et d’essorage. L’application cutanée par pommades et baumes était la plus courante.

Il y a quatre mille ans, les babyloniens brûlaient du cyprès pour lutter contre les épidémies. Mais ce sont les Perses, 1 000 ans avant JC, qui ont été les inventeurs de la distillation proprement dite. Avicenne, médecin et philosophe musulman, a produit la première huile essentielle pure qui fut une huile de rose.

Dans l’autre partie du monde, vers 2 800 avant JC, la Chine, qui ne fut pas précurseur en la matière contrairement à une croyance très partagée, va néanmoins participer à l’avancement des connaissances et de leur diffusion auprès du public. Un manuscrit dénombre près de cent plantes utilisables sous forme d’huiles essentielles. Le célèbre philosophe Confucius, dont le lecteur n’attendait pas la présence en cette matière, va rédiger le « Traité de la chambre à coucher » concernant les soins et l’harmonie du couple par l’utilisation des huiles essentielles.

Dans le continent américain, vers 1000 ans avant JC, les Mayas et les aztèques utilisèrent des huiles essentielles comme thérapeutique médicale bien avant l’arrivée des croisés. Elles servaient à la purification et au développement de l’esprit, au nettoyage des maisons ainsi qu’à bien d’autres choses.

En Grèce, au quatrième siècle avant JC, le conquérant Alexandre le Grand, introduisit les huiles essentielles après sa conquête de l’Égypte. La création du port d’Alexandrie en fit une plaque tournante du commerce et, de ce fait, permit à la Grèce un accès facilité aux différentes plantes sous formes d’huiles essentielles. Hippocrate recense 320 plantes et fournit leur mode d’emploi. Theophraste, philosophe et ancien élève d’Aristote, rédige l’ouvrage « Histoire des plantes ».

Dans l’empire romain, c’est tout d’abord pour la parfumerie que l’attrait fut le plus fort. Ce n’est qu’au 1er siècle après JC que Dioscoride, médecin grec très influent dans l’empire romain,

rédigea un ouvrage en cinq volumes, De materia medica, listant près de 520 plantes médicinales.

Beaucoup pourraient penser que les huiles essentielles prirent une grande part au moyen-âge en Europe. Il n’en est pourtant rien, en tout cas pas dans la proportion que ne le laisserait croire la mystique de l’époque. Les huiles essentielles furent redécouvertes lors de la Renaissance puis, après un long déclin, ce fut le vingtième siècle qui les remit à la mode.

Et nous voici à l’époque de Adnane Remmal, après que le monde industriel ait beaucoup contribué à leur développement et à la diversité des leurs usages. On aurait cependant tout imaginé comme avancée thérapeutique pour lutter contre la résistance des bactéries aux antibiotiques, voilà que ce sont ces bonnes vielles huiles essentielles qui reviennent nous rappeler qu’avec les bactéries, les plantes sont les organismes les plus anciens sur terre. Étonnant retour aux origines, mais cette fois-ci, c’est pour l’avancée de l’humanité.

En conclusion, nous pourrions dire qu’un maghrébin a travaillé dur et avec talent pour trouver une solution aux gens qui souffrent. Il n’a pas passé sa vie à accumuler des comptes offshore. C’est une richesse autrement plus inatteignable qu’il aura décroché.

Il a tous les honneurs du monde scientifique et, peut-être, si la découverte se confirme dans ses effets thérapeutiques, une promesse de Prix Nobel. D’autres ont couru derrière la liste Forbes pour y accéder, par tous les moyens et sans scrupules. Lui, accédera à d’autres listes, bien plus prestigieuses et honorables.

Et si toute cette histoire n’aboutit à rien, comme souvent en sciences, au moins nous aura-t-il fait rêver et rendu un certain honneur au Maghreb qui en a tellement besoin.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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