Un médecin de l’AP-HP suspendu pour avoir réclamé de l’argent liquide à des migrants

Un médecin de l’AP-HP suspendu pour avoir réclamé de l’argent liquide à des migrants

C’est un hépatologue réputé, aux nombreuses publications dans les revues médicales et un habitué des congrès internationaux consacrés aux maladies du foie. Membre de l’équipe du service d’hépato-gastro-entérologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le docteur Yves Benhamou est visé par une procédure disciplinaire contradictoire enclenchée par la direction de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Sa suspension à titre provisoire lui a été notifiée, mardi 10 mai. Il est soupçonné d’avoir sollicité de l’argent en liquide auprès de bénéficiaires de l’aide médicale d’Etat (AME).

L’affaire démarre le 3 mai lorsqu’un bénévole s’occupant de migrants bénéficiaires de l’AME alerte l’AP-HP après qu’un bénéficiaire lui a signalé des demandes de paiement en argent liquide qu’aurait eu le docteur Yves Benhamou lors de ses consultations. S’inscrivant dans le cadre de la lutte contre les exclusions, l’AME est un dispositif qui permet aux étrangers en situation irrégulière de bénéficier d’un accès aux soins en étant pris en charge à 100 % par l’assurance-maladie, donc sans que des honoraires puissent être exigés par un médecin. Attribué pour un an sous conditions de résidence stable et de ressources, son renouvellement doit être demandé chaque année. Un intermédiaire aurait amené les bénéficiaires de l’AME à la consultation du docteur Yves Benhamou.

Large liste de soupçons

Pour l’instant, les éléments qu’aurait rassemblés la direction de l’AP-HP ne permettraient pas encore d’apprécier totalement l’ampleur de l’affaire, le nombre de personnes auxquelles des sommes en liquide auraient été demandées ou les montants qui auraient pu être perçus. Les charges ont toutefois paru suffisamment sérieuses pour que l’AP-HP prenne des mesures. La décision de suspendre à titre conservatoire de ses fonctions le praticien hospitalier a été prise lundi 9 mai. Le même jour, le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, a saisi également le Conseil de l’ordre des médecins et a transmis un signalement au procureur de la République, en application de l’article 40 du code de procédure pénale, qui oblige les fonctionnaires ayant « connaissance d’un crime ou d’un délit » à en informer « sans délai » la justice.

Selon nos informations, la liste des soupçons soulevés par la direction est très large : aide à l’obtention de faux certificats médicaux, escroquerie, trafic d’influence, voire aide au séjour irrégulier. Le parquet de Paris dira dans les jours à venir s’il ouvre ou non une enquête sur la base de ce signalement.

Interrogé par Le Monde, le directeur général de l’AP-HP n’a pas voulu donner de détails sur cette affaire, mais a déclaré : « Nous ferons tout pour que de tels agissements ne restent pas sans suite. Il n’y aura pas la moindre indulgence vis-à-vis d’un comportement qui révolte l’ensemble de la communauté de La Pitié-Salpêtrière et de l’AP-HP. »

Délit d’initiés

Une fermeté peu surprenante au regard des antécédents judiciaires du docteur Yves Benhamou. Le 1er novembre 2010, alors qu’il se trouvait à Boston pour une conférence médicale, le praticien français avait été arrêté par le FBI sur la base d’accusations de fraude dans une affaire de délit d’initiés aux Etats-Unis formulée par la Security Exchange Commission (SEC), le gendarme de la Bourse, et le ministère de la justice.

Yves Benhamou qui conseillait plusieurs fonds spéculatifs est soupçonné d’avoir informé en 2008 le docteur Chip Skowron, gestionnaire de l’un de ces fonds, FrontPoint Partners, de résultats décevants obtenus lors d’un essai clinique avec un médicament contre les hépatites, l’albuferon (Zalbin de son nom commercial) avant que ceux-ci aient été rendus publics. Cet interféron alpha 2b a été développé par le laboratoire HGSI Human Genome Sciences, en partenariat avec Novartis.

Alors qu’il était en ligne avec le docteur Yves Benhamou, le 22 janvier 2008, le gestionnaire avait donné par SMS un ordre de vente des actions de HGSI détenues par FrontPoint Partners, ce qui lui a évité des pertes estimées à 30 millions de dollars. Les deux hommes choisirent de plaider coupable lors de leur procès. Le 18 novembre 2011, Chip Skowron était condamné à cinq ans de prison. Le 21 décembre de la même année, Yves Benhamou était condamné à une peine couvrant la détention effectuée et à trois ans en liberté surveillée, en raison de sa coopération dans l’enquête pour délit d’initié.

De retour en France, il avait repris son activité à la Pitié-Salpêtrière. Quant à l’albuféron, il a été abandonné par HGSI et Novartis en 2010, après que l’agence du médicament américaine du médicament, la FDA, avait soulevé le problème de la fréquence des effets secondaires pulmonaires sérieux.

Contacté par e-mail à plusieurs reprises, le docteur Yves Benhamou n’a pas souhaité pour l’heure répondre à nos demandes d’entendre sa version des faits concernant les soupçons de la direction de l’AP-HP.
Paul Benkimoun .

Sabrina Lallemand
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