Un malentendu philosophie et théologique : Saint Augustin l’africain et la question de la rédemption 

Un malentendu philosophie et théologique : Saint Augustin l’africain et la question de la rédemption 

En Europe, lorsque le questionnement philosophique se confond avec la théologie, le regard se porte immédiatement vers le grand maître de l’exercice, Saint Augustin l’africain. Parmi les nombreuses réflexions qui ont été posées par le Bônois, l’une d’entre elles a hanté le continent européen pendant dix-sept siècles. Si elle ne trouvera probablement jamais de réponse, elle aura toutefois semé le trouble et les conflits sanglants, bien malgré elle car Saint Augustin n’en avait aucunement l’idée ni l’intention.

Commençons par nous réjouir que notre pays (actuellement circonscrit dans des frontières non significatives pour l’époque) ait été le lieu de naissance d’un si brillant intellectuel dont les écrits traversèrent les âges. Saint Augustin est un philosophe et théologien qui marquera de son empreinte la réflexion du catholicisme naissant et, par conséquent, l’histoire de la pensée européenne.

Ce qui nous intéresse dans cet article n’est pas tant l’approfondissement de la connaissance d’une œuvre et d’une vie mais l’étrange cheminement des pensées humaines, incrustées et toujours en lien à travers les siècles. Elles sont linéaires et, en même temps, inattendues car générant des interprétations contradictoires et créatrices de polémiques intellectuelles qui, hélas, ont souvent mené aux désastres guerriers.

Cette dernière conséquence est inévitable lorsque la pensée philosophique relève du rapport au divin, un questionnement qui n’arrivera jamais à être serein car il est toujours accaparé par des esprits redoutablement puissants dans leur capacité à entraîner les esprits faibles. Il en est inévitablement ainsi lorsque la joute intellectuelle sort des livres et de la pure pensée pour s’installer dans le sociétal et le politique.

L’œuvre de Saint Augustin est assurément beaucoup plus vaste que le point que nous aborderons dans cet article. Il faut d’ailleurs que le jeune lecteur débute par des ouvrages de présentation des écrits du grand philosophe et théologien, particulièrement des ouvrages scolaires, en tout cas ceux destinés à une compréhension rapide et globale, avant de se confronter à la source textuelle de la pensée qui est assez ardue.

Rappelons qui est le créateur de cette pensée philosophique et théologique avant de décrire la base essentielle de la question qui nous intéresse et de la suivre dans son cheminement historique jusqu’à nos jours.

D’Aurelius Augustinus à Saint Augustin d’Hippone

Saint Augustin, de son vrai nom Aurelius Augustinus, est né en 354 dans la province romaine d’Afrique, au minicipe (cité romaine ayant gardé une autonomie) de Thagaste, actuelle Souk Ahras. Augustinus appartient à une famille punique, d’une classe sociale aisée mais dont les conditions financières connaissent le déclin. Le père, Patricius, est un romanisé païen que son épouse, chrétienne très pieuse, finira par convertir au catholicisme. Elle sera sanctifiée par l’église catholique et portera le nom de Sainte Monique.

Avec notre langage d’aujourd’hui, nous dirions que Saint Austin est le pur produit de l’élite intellectuelle de l’époque. Et comme tous les enfants de bonne famille profitant d’une instruction dans les grandes écoles et universités prestigieuses, il a bénéficié d’une solide formation dans la grande métropole de Carthage.

Saint Augustin deviendra l’un des philosophes et théologiens les plus importants de la période post-hellénique dans laquelle la civilisation romaine va affirmer sa trace dans la pensée philosophique mais, en même temps, laisser place à une identité chrétienne forte. Cette transition  annonce déjà la chute de l’empire romain, au siècle suivant.

Aurélius Augustinus n’est donc pas né baptisé. Sa rencontre avec Ambroise de Milan (fonctionnaire romain nommé évêque) lors de son séjour en Italie le poussera, d’une part, à une conversion à la religion catholique et, d’autre part, provoquera la naissance d’une influence qui guidera ses pas dans ses écrits. Aurélieus Augustinus s’est détourné de ses premières réflexions de sa jeunesse turbulente, vouées au manichéisme. Ce mouvement de pensée fut combattu avec force par l’église catholique car elle redoutait l’approche simpliste de la séparation du bien et du mal. Un « syncrétisme » dont la nature est de mélanger des influences de religions et philosophies diverses, ce qui a pour conséquence d’irriter les adeptes de la foi catholique orthodoxe.

En 395, Augustinus est nommé évêque d’Hippone (actuelle Annaba) où il restera jusqu’à sa mort. C’est à Hippone qu’il écrivit ses grandes contributions comme Les Confessions, De la trinité ou La Cité de Dieu. La brillante œuvre intellectuelle du  numide en fera l’un des quatre Pères de l’Église et l’un des trente six Docteurs de l’Église. La reconnaissance de Père de l’Église est un titre attribué, bien plus tard, au XVIè siècle à tous les auteurs antiques, reconnus comme Saints et ayant produit une œuvre complète et influente au bénéfice du corpus dogmatique et philosophique de la religion catholique.

Saint Augustin est donc l’un des philosophes et théologiens les plus importants de la période post-hellénique dans laquelle la civilisation romaine va affirmer sa trace. Il a eu le mérite de faire revivre la philosophie grecque en lui permettant une certaine renaissance. C’est d’ailleurs le même retour aux textes antiques qui engendrera la grande Renaissance européenne du quinzième siècle en Italie avant de se propager dans toute l’Europe. Hélas, la grande parenthèse du moyen-âge  emprisonna l’Europe dans le gouffre de la mystique et de la religion des ténèbres.

Saint Augustin a écrit sur presque tout et les intellectuels du monde entier le citent pour de très nombreux aspects de sa pensée comme celles concernant la notion philosophique du temps ou de la justice. Il paraît ouvert, prolixe en recherches sur tout ce qui compte pour l’être humain et sa quête de compréhension du monde. C’est tout à fait incontestable et son succès n’est pas à remettre en cause au vu de l’énorme production intellectuelle.

Mais il y a un mais… Une ambiguïté, un malentendu historique dans l’interprétation de l’œuvre et l’apport de Saint Augustin qui sont toujours présents lorsqu’on évoque le grand homme. Placé au Panthéon de la pensée pour ses écrits, les admirateurs de l’œuvre sont aveuglés par la brillante contribution et laissent trop souvent de côté une paternité qui mènera à des conflits européens, longs et sanglants. Le corollaire à ce premier aspect est encore plus troublant car l’histoire placera Saint Augustin du bon côté de la pensée alors que cette place est usurpée, ou en tout cas, biaisée par une interprétation des plus contestables lorsqu’il s’agit de certains points, notamment celui que nous allons enfin aborder.

Le célèbre débat avec le Pélagianisme

Si les conséquences auront lieu onze siècles plus tard, l’origine du malentendu prend naissance durant la vie de Saint Augustin. Au quatrième siècle, le débat est enflammé entre Saint Augustin et Pélage, un moine de la Bretagne romaine dont le courant de pensée se dénomme Pélagianisme.

La controverse est lourde et l’Église catholique finira par condamner les écrits de Pélage pour retenir celles de Saint Augustin. Le débat porte sur le péché originel d’Adam. Pour Pélage, les hommes ne sont nullement entachés par ce péché et peuvent, par leur libre arbitre sur terre, obtenir la grâce divine pour l’éternité. L’homme est un individu qui peut trouver son indépendance de comportement par rapport à la communauté humaine.

Saint Augustin a une position radicalement opposée car pour lui, le pêché originel ne se rachète pas. La communauté entière des hommes est entachée par ce péché originel. Elle doit, durant toute l’existence, vouer sa tâche à obtenir la grâce. Elle ne peut en aucune manière l’obtenir pendant la vie terrestre.

Le souci est que Pélage se base sur l’œuvre de jeunesse de Saint Augustin, « Le libre arbitre ». Dans sa réflexion, Saint Augustin estime que les hommes ont leur libre arbitre, c’est à dire le choix entre le bien et et le mal. Si St Augustin affirme l’indépendance du choix, il récuse finalement l’idée que le bon choix rachète la faute originelle. Ce qui est l’absolu inverse de la pensée de Pélage.

Nous voyons bien là l’énorme malentendu de l’histoire. Comme le vainqueur de la joute philosophique fut Saint Augustin, la plupart de ceux qui l’invoquent le font dans une interprétation erronée. Ils ne tiennent pas compte de sa position rigide qui condamne l’être humain par sa seule appartenance à la lignée d’Adam. Il ne pourra jamais obtenir la rédemption car il est vicié par le mal qui est en lui. Les hommes ont le libre arbitre mais sont condamnés à demander grâce, matin et soir, durant toute leur vie, sans possibilité de les obtenir sur terre et sans garantie de l’obtenir au moment du jugement dernier.

La conséquence d’une telle position est considérable car, autrement dit, il y a un déterminisme qui condamne l’homme à vouer son existence à la dévotion entière et sans limites. Ce n’est pas exactement l’idée que certains veulent bien nous faire croire de Saint Augustin sous prétexte qu’il a écrit sur la justice et le bonheur humain. Finalement, la dictature de l’esprit (que St Augustin admet lui même pour une cause qu’il considère juste) est la condition de la liberté et du libre arbitre de l’homme.

A cette réponse étonnante, de nombreuses autres questionnement découlent. Par exemple, qu’advient-il alors de la notion de responsabilité ? Si l’homme porte en lui les germes du mal, pourquoi en serait-il comptable puisque le déterminisme en la matière l’oblige à aller vers ce travers ?  Et pourquoi l’homme pieux, intègre, religieux et honnête toute sa vie durant ne verrait pas automatiquement ses efforts récompensés ? Ne serait-il pas tenté à vivre sa vie dans le plaisir constant puisque, de toute façon, la certitude d’être reconnu pour ses vertus n’est pas au bout du chemin. Il y a là une logique difficile à comprendre et que la morale républicaine ne retiendra pas.

L’éternel piège de l’anachronisme

Trop souvent, la tentation est très forte de lier la pensée de Saint Augustin à la notion des droits de l’homme actuelle. En réalité, si le philosophe numide venait à découvrir ce qui se passe actuellement, il en attraperait une apoplexie qui le terrasserait. Le grand homme nous paraîtrait des plus rétrogrades, profondément austère et d’une attitude sociale qui nous ferait frémir de terreur.

Dans cette longue lignée de malentendus que nous offre l’histoire des idées, ce lien particulier est devenu immédiat dans les esprits à cause d’une paternité revendiquée par un autre mouvement qui apparaîtra un millénaire plus tard, la Réforme protestante. Or cette dernière est née en même temps qu’un autre mouvement important, l’humanisme. Il y a là un télescopage dans le temps qui induit un contresens fondamental. C’est le risque lorsqu’on évoque la référence à Saint Augustin durant cette période de déchéance de la religion catholique en tant que force absolue.

C’est que dans l’histoire, ce qu’on appelle l’humanisme a été très proche de la révolution luthérienne et de la réforme. Les deux approches ont été nourries des mêmes germes de répulsion au catholicisme qui avait pris une très mauvaise route, selon les adeptes des deux mouvements, jusqu’à entraîner l’humanité dans l’absolue contraire des objectifs initiaux du message évangélique. L’humanisme, comme la réforme protestante, sont nés de cette opposition farouche à l’obscurantiste du catholicisme dominant.

La plupart de ce qu’on appelle humanisme ont été nourris ou ont été tentés d’adhérer à la Réforme car certaines bases de la réflexion se croisaient avec leurs conception de la liberté des hommes dans leur foi. L’humanisme et le protestantisme sont nés d’une explosion de lumière qui est enfin apparue au bout du tunnel du moyen âge. Des circonstances historiques très particulières ont  aidé à la chute de l’obscurantisme religieux. Les jeunes d’aujourd’hui diraient qu’il « en a pris un coup dans la figure ». Avec Christophe Colombe, c’est d’abord la découverte que la terre n’était pas plate et l’humanité existait en dehors du berceau natal du christianisme. Et que dire de l’invention de l’imprimerie, un siècle auparavant, qui allait définitivement ouvrir le champ de l’instruction et détruire le monopole de l’Église dans ce précieux pouvoir de formation contrôlée. Ce fut véritablement le début de sa longue agonie jusqu’à nos jours.

Le retour à la lecture des textes de l’antiquité, favorisé par la chute de Constantinople qui a vu des milliers d’ouvrages revenir en occident avec des érudits plus ouverts au monde de la réflexion, a émerveillé les lettrés de l’époque. On leur avait raconté que la civilisation raffinée et l’intelligence artistique ne pouvaient être existant aux temps anciens, non catholiques et donc barbares. Voila qu’ils découvrent les auteurs anciens et leur aptitude à l’art, la littérature, l’astronomie, aux techniques et aux raffinements intellectuels. C’est d’ailleurs ce qu’avait fait Saint Augustin en son temps avec quelques autres, nous l’avons déjà précisé.

Mais pire encore, Copernic puis Galilée ont définitivement mis à mal la croyance selon laquelle la terre était au centre de l’Univers et qu’il ne pouvait en être autrement. Ce qu’on a appelé la révolution copernicienne a ébranlé cette Église catholique rigide et dominatrice sur les consciences et sur  l’économie (le contrôle des esprits est toujours en lien avec l’accaparation des richesses et des plaisirs matériels).

Dans ce contexte tumultueux, Luther va diriger ce grand doute vers une autre incarnation, celle du retour aux valeurs fondamentales de la religion. Il fut profondément troublé par sa visite à Rome. Il y a rencontré un pape et des barons de l’Église totalement corrompus aux richesses et aux plaisirs jusqu’à la dépravation de l’âme. Mais ce qui a le plus choqué Luther est la construction pharaonique de la prestigieuse cathédrale St Pierre de Rome, érigée avec les taxes lourdes sur les  pauvres gens et, surtout, par la vente des indulgences.

Cette pratique des indulgences est incontestablement ce qui a crée la rupture. L’Église avait, depuis longtemps, mis en place un système de vente « de rachats des péchés » qui permettait à ces mêmes pauvres bougres de croire en une place au paradis. Et plus la contribution était importante et plus le bail de location était important.

Nous voilà donc au cœur du second malentendu. Les Protestants comme, avant eux les jansénistes, se réclamaient de la pensée de Saint Augustin, l’augustinisme, en s’interdisant de croire que l’homme pourrait racheter ses pêchés, encore moins en monnayant sa place au paradis. Les protestants souhaitent un retour à l’orthodoxie des écritures et pensent, comme Saint Augustin, que le péché originel est profondément ancré dans l’âme humaine et que seule une vie consacrée à la dévotion pourrait leur faire accorder la grâce.

Ainsi, l’humanisme et le protestantisme ont fait un petit bout de chemin ensemble mais se sont immédiatement séparés par leurs profondes divergences. Et dans toute cette histoire, de nombreux intellectuels évoquent trop souvent Saint Augustin comme lien avec l’humanisme. C’est un peu juste comme réflexion et même totalement erroné.

Mais, revenons à notre point de départ et n’oublions pas, qu’à l’exception de ce grand malentendu de l’histoire, Saint Augustin reste un très grand philosophe et théologien. A la condition de le replacer au quatrième siècle et d’être convaincu par ses réflexions. Chacun aura compris que le rédacteur de cet article n’est pas exactement dans cet état d’esprit même s’il ne lui enlève rien de sa puissance intellectuelle.

L’œuvre de St Augustin a provoqué bien des tourments et le saint homme ne se serait jamais imaginé d’en avoir provoqué, en partie, l’origine. Mais, bien plus tard, un autre souffle de la terrible chape de plomb mystique a frappé ce beau pays qui l’a vu naître. L’interprétation des écrits du passé par des abrutis, dont on aurait jamais du leur en faire part sans une solide formation intellectuelle, ont mené au drame et à la désolation.

Comme pour Saint Augustin, ce sont là des contresens que nous offre  l’histoire lorsqu’elle nous joue des tours.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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