Super Mario a rangé sa mallette

Super Mario a rangé sa mallette

Mario Soares est décédé. Il avait combattu le régime militaire féroce mis en place par Antonio Salazar puis Marcelo Caetano, et fut emprisonné puis exilé.

D’autres ont remplacé une dictature par la leur sous le prétexte de la légitime lutte révolutionnaire. Lui a tout simplement participé à la mise en place d’une démocratie et à la fin du régime colonial. Pas besoin de super héro des consoles de jeux, Super Mario existe bien dans chacun des êtres humains, à la condition de ne jamais dévier de la force qui est en soi.

Mort à l’âge de 92 ans, le parcours de cet Homme d’État est exceptionnel, deux fois chef du gouvernement puis Président de la république. Né en 1924 et diplômé en Sciences historiques et en droit, son père fut ministre de la première République en 1910, ce qui n’est pas sans une certaine influence sur le destin du fils qui verra son pays prisonnier d’une dictature militaire d’une grande rudesse.

On entend partout au Portugal les mêmes hommages qui se sont multipliés à travers l’Europe et le Monde. « Merci au fondateur de la démocratie », « C’est l’homme qui nous a donné la liberté et la dignité », ces exemples résument parfaitement le sentiment de tous les démocrates. Sa dépouille est exposée en chapelle ardente dans un monastère avant d’être inhumée. Pour un dernier hommage de la nation, le cercueil passe devant le Parlement et le siège du parti socialiste, deux endroits symboliques pour une vie consacrée à la renaissance d’un pays enfoncé dans les ténèbres d’un régime militaire obscur.

La preuve que le charisme n’est pas la posture

L’homme n’avait vraiment pas une stature de géant par son physique. Il avait une voix de fausset et une démarche discrète. Le sourire et l’amabilité furent la marque de ce personnage qui, franchement, ne nous serait pas donné à l’esprit de penser qu’il pût affronter une salle de classe ou une quelconque assemblée.

Pourtant, Mario Soares n’avait pas besoin de grandiloquence dans ses discours ou d’un quelconque apparat vestimentaire. Il ne porte pas le chapeau d’un Mitterrand, un burnous à la Boumédiene ou une canne à la Mobutu. Il fut toujours plaisant aux autres et donnant la première impression de celui qui dit oui à tout, qui plie à toute exigence.

C’était à l’évidence très mal connaître ce qu’est un homme gentil. Mario Soares fut intraitable avec le régime militaire et a très certainement joué des coudes dans sa vie politique. Comme tous ceux qui prennent ce chemin, c’est loin d’être un naïf et lorsqu’il faut être manipulateur et roublard, Mario Soares l’a bien été sans hésitation. Mais il n’est pas utile de prendre la posture du dictateur, la violence des militaires et la vulgarité de l’homme colonial portugais de l’époque pour devenir un grand. Pour le comprendre, il nous faut repartir du début de cette aventure où l’homme ne se doutait probablement pas de l’extraordinaire destin personnel et national.

Un homme d’État forgé par les épreuves

Comme souvent à cette époque, c’est auprès d’un de ses anciens professeurs, Alvaro Cunhal, devenu dirigeant du parti communiste portugais, que le jeune Mario va tracer son premier parcours de militant. En 1945 le PCP crée une branche de la jeunesse universitaire qui donne l’occasion au jeune Soares d’en être le principal responsable.

Mais d’autres influences, plus libérales et républicaines, viennent nourrir son élan et voilà que la première rupture intervint lorsqu’il prit ses distances en 1954 avec un parti communiste dont nous savons le chemin peu démocratique qu’il choisit. Il fonde en 1968 l’action socialiste portugaise, suivant ainsi le mouvement de rupture qui s’était opéré dans toute l’Europe au sein du mouvement communiste.

Il exerce, conjointement à son engagement, la profession d’avocat et dénonce les agissements de la police politique (PIDE) au travers, notamment, de la défense de plusieurs prisonniers d’opinion. La défense de l’un d’entre eux, ancien candidat à la présidence de la république, assassiné peu après par la PIDE, le fera connaître internationalement. Dès cet instant, Mario Soares entre dans une résistance qui va le porter haut dans la lutte contre le régime militaire. Il fut déporté en mars 1968 à Sao Tomé-el-Principe, après avoir déclaré son opposition farouche à la politique coloniale, l’un des piliers de son combat pour la démocratie.

En 1973, Libéré après une mesure de grâce, il crée aussitôt le Parti socialiste portugais. En 1974, lors de la révolution des œillets qui fit tomber les militaires, Mario Soares revint triomphalement à Lisbonne. Il se rend toutefois à l’aéroport pour accueillir le grand opposant que fut indéniablement Alvaro Cunhal, leader du parti communiste.

Les anciennes brouilles vont très rapidement revenir à la surface et le clivage plus que jamais est profond entre les deux expressions de la gauche populaire et d’opposition. Après quelques péripéties assez turbulentes, c’est Mario Soares qui remporte les élections et devient le premier dirigeant portugais de l’ère démocratique.

La démocratie et la décolonisation comme urgences

En avril 1976, Mario Soares prend donc la direction du gouvernement avec les deux objectifs prioritaires que sont l’établissement de la démocratie et le retrait du Portugal des anciennes colonies devenues une bizarrerie. Le Portugal était en effet le seul pays qui, malgré une économie comparable à celle du tiers-monde, possédait de vastes territoires coloniaux. Une incongruité que nous ne comprenions pas.

Mario Soares avait de longue date compris qu’un empire colonial et la mise en place d’une démocratie étaient incompatibles. Il fut courageux de proposer au peuple portugais un objectif qu’il lui était douloureux d’accepter. C’est justement lorsqu’il ne reste rien que l’on veut garder ce qu’on pense être, à tort, la dignité de la nation.

Ces dépendances n’étaient plus qu’un faire-valoir assez risible de l’ancienne puissance coloniale portugaise. En plus de l’immoralité que constituait le fait colonial, Mario Soares a compris que ces colonies étaient plutôt des boulets que des opportunités économique dont les fruits, comme toujours dans ce cas, ne profitaient qu’à une minorité ancrée dans ses certitudes et dans son monde écroulé.

Il  restait à Mario Soares de proposer un autre chemin à son peuple, l’Europe était à ce moment de l’histoire, une solution qui s’offrait à ceux qui voulaient y croire. Mario Soares a non seulement cru en cette unification européenne, il en a été l’un des défenseurs les plus zélés.

Un européen convaincu

Si aujourd’hui Mario Soares entre au Panthéon des grands hommes du Portugal, en plus du combat révolutionnaire, les portugais lui sont manifestement reconnaissants de ce qu’ils considèrent être leur chance de sortie du tiers-monde, soit l’adhésion au projet européen.

Pas une réunion européenne, pas un discours sur l’Europe, pas une manifestation pour sa promotion n’a pu constater l’absence de Mario Soares dans ce combat. Infatigable sherpa de la cause européenne, il était éternellement présent, confiant de tout et irrémédiablement optimisme.

Que l’on soit pour ou contre la construction européenne, car elle n’est pas exempte d’erreurs et de dérives anti-démocratiques, l’homme d’État a voulu hisser son pays au rang des puissances économiques qui comptent même s’ils ne sont pas les plus importants. Le Portugal, malgré les difficultés actuelles et générales à l’Europe, a connu un développement extraordinaire. Mais surtout, il a retrouvé une dignité que le régime militaire avait mis à mal sous le prétexte de construire un État souverain et respecté. Très jeune, Mario Soares avait déjà compris qu’il fallait lui tourner le dos et le combattre afin de parvenir à la prospérité et à la dignité nationale.

L’hommage rendu à Mario Soares efface, au moins pendant un tout petit instant, l’image de la chute des systèmes éducatifs et culturels. Il est certain que dans le monde entier, le portugais le plus célèbre et le plus adulé est un certain Ronaldo. C’est bien la preuve du désastre de l’instruction publique.

Si cet article a pu rendre un peu d’équilibre dans la réelle valeur des prestations humaines, il aura mérité sa petite place dans l’actualité débordante réservée aux péripéties des stars mondiales à la puissance de deux neurones et demi, lorsqu’ils sont connectés et à pleine puissance.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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