Phillippides et l’illusion des valeurs mythologiques des JO

Phillippides et l’illusion des valeurs mythologiques des JO

Lorsque Pierre de Coubertin fit des trois mots latins « Citius, Altius, Fortius » la devise des Jeux olympiques modernes, l’interprétation a du mal à être signifiée.

Ce brave homme ne pouvait s’imaginer du désastre qu’il venait de créer, un barnum gigantesque à l’image d’une société sportive qui se pare de la vieille mythologie grecque pour camoufler le pire. Toujours plus haut dans la surenchère nationaliste, toujours plus fort dans les doses de dopage, toujours plus loin dans les sommes pharaoniques dépensées.

Le XIXème siècle du baron de Coubertin, pétri de romantisme, a voulu faire renaître le souvenir antique mais il était loin d’innover car la renaissance italienne, puis l’Europe dans son ensemble, l’avait déjà exhumé dès le XVè siècle. Son but était la recherche de la pureté des valeurs des civilisations grecques et romaines, dans leurs apogées historiques. Un mirage aussi connu que le fameux « c’était mieux avant ». Cependant il faut bien distinguer les deux époques, radicalement différentes dans leur objectif et l’effet produit par le retour des mythes antiques.

Si le quinzième siècle italien a redécouvert les textes antiques, c’était pour effacer des siècles d’obscurantisme religieux. Le mouvement allait créer une des plus merveilleuses inventions pour l’être humain, la pensée humaniste, celle à qui nous devons notre capacité à cultiver un raisonnement libre et éclairé. Le retour aux valeurs antiques lors du XIXè siècle n’est en rien équivalent car ce fut une mode qui n’aura été que factice. Voulant reproduire les effets de la Renaissance, elle sera sans grande conséquence si ce n’est un décor en carton-pâte et en chimères. Architecture grandiloquente et œuvres littéraires truffées de mythologie n’ont pas modifié la marche terrifiante du monde et n’ont pas freiné, bien au contraire, la terrible montée du bruit des bottes militaires.

C’est donc dans cet environnement que le baron Pierre de Coubertin nous a illusionné pendant plus d’un siècle dans une approche mythique des jeux olympiques qu’il a recréés. Il n’est pas responsable car l’idée était sincère et très louable. Pierre de Coubertin ne pouvait s’imaginer la dérive de son beau projet vers un résultat radicalement opposé aux principes fondateurs. Les Jeux olympiques sont l’occasion de se donner bonne conscience avec un cérémonial de fraternité, d’hymnes et de larmes alors qu’ils sont devenus une foire aux milliards, la relance des guerres froides et nationalistes ainsi qu’un immense laboratoire de dopage pour une jeunesse sportive qui en est abreuvée jusqu’à plus soif.

Les mythes grecques ont servi à toutes les sauces. Par définition ce sont des légendes qui  n’ont pas eu d’existence réelle ou font référence à des écrits très lointains, trop lointains, reproduisant les chants des poètes, chroniqueurs de la tradition orale. Un mythe est une construction de l’esprit qui n’a rien à avoir avec la recherche historique. L’un d’entre eux me semble être le plus indiqué pour les Jeux Olympiques, maintes fois évoqué pour cet événement quadriennal, celui de l’épreuve du marathon. L’exploit de Phillippides sera notre base de réflexion bien qu’elle se veut plus large. 

Phillippides et la symbolique du dépassement de soi ?

La légende de Phillippides, soldat grec annonçant à Athènes la victoire sur l’armée perse de Darius (qui ne commandait pas lui-même l’offensive militaire), marque une symbolique forte des jeux. Les écrits mentionnant Phillippides sont divers et c’est souvent celui d’Hérodote qui est cité. Comme toutes les légendes, la version qui parvient à la mémoire collective moderne est unique. Phillippides meurt après avoir parcouru la distance qui sépare la plaine de Marathon à Athènes. Mais qu’importe car les mythes ne sont pas là pour évoquer la réalité de l’histoire des Hommes.

Pourtant, comme un exercice purement intellectuel, de très nombreuses hypothèses ont été publiées sur les causes d’une mort dont on ne sait même pas si la personne a existé ou réellement réalisé l’exploit raconté. Malgré quelques conjectures qui divergent, sur le fond toutes relèvent ce que le commun des mortels peut deviner, soit une forte déshydratation jointe à un rythme cardiaque trop intense.

Restons donc sur cette hypothèse que nous propose le mythe. Certes, Phillippides n’a pas bénéficié des méthodes d’entraînement actuels, d’une surveillance médicale à la pointe de la modernité ni d’une alimentation adéquate mais quelle que soit la progression gigantesque de l’humanité en trois millénaires, l’être humain ne s’est pas transformé en héros bionique. De très nombreux soldats actuels auraient rendu, si ce n’est l’âme, en tout cas les tripes, en parcourant cette distance d’un trait.

Nous nous illusionnons sur la rapidité de la progression des facultés de l’homme mais le corps nous rappelle sans cesse qu’il lui a fallu des milliers d’années pour en arriver à ce qu’il est. La légende nous berce d’un Phillippides héroïque allant au-delà de ses forces, une vertu absolue en sport. Mais Phillippides est mort. La fin de l’histoire aurait du nous convaincre qu’un être humain ne peut pas courir plus vite qu’un félin, pas aussi longtemps qu’un gnou, nager plus vélocement qu’un dauphin et s’affranchir de la pesanteur comme un aigle.

Hélas, nous en demandons toujours plus aux sportifs qui n’ont aucune chance d’attirer à eux la lumière s’ils ne vont pas « plus haut, plus fort et plus loin » et les progrès de l’industrie pharmaceutique sont à la dimension d’une demande insensée. La devise de Pierre de Coubertin est aussi ancienne que la bonne morale des philosophies et des religions (lorsqu’elles s’assignent à respecter leurs propres règles) mais la suite de la proposition « l’important est de participer » ne rencontrera aucun écho dans les jeux olympiques modernes.

Phillippides comme image mythique du dopage ?

Ce qui est étonnant est que la mythologie sert également aux facettes négatives d’un même événement qu’elles ont contribué à purifier par l’évocation de valeurs nobles. L’exemple de Phillipides est curieusement associé aux débats modernes sur le dopage alors qu’il n’en est fait aucunement mention dans la légende. Phillippides est mort de la limite des performances de son corps, éprouvé par une contrainte hors-norme, mais en même temps l’image de la mort renvoie l’interprétation moderne à une prise excessive de produits. Une gymnastique intellectuelle difficile à comprendre dans sa contradiction.

Si on y réfléchit, la double position n’est pas si incongrue. Phillippides serait mort parce qu’il n’a pas pris de substances dopantes pour une performance qui l’exigeait mais sa mort nous renvoie à l’idée contemporaine qu’il ne peut y avoir de dopage sans risque mortel. Dans les deux cas Phillippides nous prouve les limites d’une fuite en avant de la performance sportive, toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort, dans un cycle infernal.

L’histoire du dopage est aussi ancienne dans le sport que nos références historiques antiques.   Par une rapide recherche nous apprenons que les athlètes grecs ingéraient des viandes variées selon la compétition. Les boxeurs et les lanceurs choisissaient la viande de taureau, les lutteurs privilégiaient la viande grasse de porc et les sauteurs, la viande de chèvre. Les populations africaines et amérindiennes ont beaucoup utilisé de substances pour leurs performances (et pas seulement pour le sport), notamment avec la consommation massive de feuilles de coca pour les seconds. La très ancienne civilisation chinoise a connu pour sa part le ginseng. Ainsi, on pourrait presque dire que la prise de substances dans ces périodes équivalait à une bonne hygiène alimentaire, de nature à préparer le corps à des exercices extrêmes. Nous savons qu’il en est autrement aujourd’hui et la catastrophe sanitaire est monstrueuse.

Les jeux antiques comme modèle de la saine rivalité ?

Si nous en revenons aux jeux antiques de la Grèce dans leur globalité, le mythe nous apparaît dans ce qu’il y a de plus illusoire lorsque la légende s’installe au cours de trois millénaires avec une mémoire qui ne veut retenir que ce qu’elle a envie de rêver du passé. Le mythe est toujours une façon illusoire de nous échapper de la réalité du monde. Le renvoi aux valeurs antiques permet au regard et à l’esprit d’éviter d’affronter ce que sont devenus les jeux modernes. On a envie qu’il en soit autrement et on rêve à ce passé très lointain qui nous l’offre. Le simulacre du cérémonial, en référence aux jeux  antiques, est le dopage de l’esprit des peuples comme il en fallait un pour le physique des athlètes.

On ne sait pas avec exactitude l’origine des jeux mais la première trace écrite date de 776, au VIIIè siècle avant JC. De nombreuses explications sont avancées et probablement sont-elles toutes une part de la vérité. L’une d’entre elles justifie l’importance de l’événement car on pense qu’il s’agit d’une intervention des Dieux de l’Olympe dans la décision. Les jeux de l’Olympe étaient donc une dévotion au Dieu des Dieux, Zeus. Ils furent à l’origine d’autres jeux (de Delphes, de l’Isthme de Corinthe…), eux aussi dévoués au Dieu du lieu en question. L’ensemble fut appelé Jeux Panhelléniques. Ces derniers avaient la particularité de créer un sentiment national grec à une époque où l’État grec n’existait pas face aux cités-états puissantes, autonomes et rivales.

Les jeux de l’Olympe sont les Olympiades dont on fait référence actuellement et se déroulaient tous les quatre ans. Le temps de l’époque se comptait en olympiades. Durant cette période, une trêve était proclamée entre les cités guerrières car ce début d’explication enchanteur camoufle une réalité bien peu réjouissante que le mythe a bien pris soin d’occulter pour les besoins de nos rêves. Les cités étaient perpétuellement en guerres de conquêtes et de recherche de domination.

Des actions qui se réclament d’une dévotion aux Dieux et exigée par eux, c’est pas exactement pour nous rassurer vu l’histoire tumultueuse et sanglante de l’humanité à ce sujet. Puis c’est dans les rites et les valeurs de l’athlète que nous pouvons continuer à douter sur la nature exacte de l’événement.  Ensuite, ce qu’il faut savoir est que si nous transposions les valeurs de ces rencontres à la période actuelle, nous serions catastrophés par leur nature belliqueuse, loin de notre représentation mentale édulcorée.

Tous ceux qui ne présentaient pas le caractère d’une race pure et d’un niveau social attesté étaient exclus (nous savons ce que veut dire la race pure, toujours mesurée selon l’étalon des dominants). Les femmes, bien entendu, n’ont aucun droit au chapitre, c’est dire que le code de la famille algérien a près de trois mille ans de retard. Les handicapés, les faibles et les intellectuels, pas la peine d’y penser. Oui, les belles valeurs de l’olympisme antique, c’était cela.

Nous avons été bercés par les mythes alors que ce ne sont que le reflet de communautés humaines dont la valeur principale était avant tout la guerre et l’honneur de servir leur gloire mercantile. La force du corps était la symbolique suprême d’une idéologie que nous trouverions menaçante aujourd’hui car toujours mise au Panthéon des valeurs de ceux qui prônent des idéologies totalitaires. Nulles autres gloires n’étaient portées aussi haut que ceux du sang et des conquêtes au bénéfice de sa communauté. L’exploit guerrier était l’honneur de tout citoyen .

Il y a un très gros malentendu dans la mémoire collective des Hommes, surtout ceux qui n’ont pas une formation historique suffisante. Pour cette mémoire sélective, la civilisation grecque est celle qui a apporté l’idée de démocratie et de la réflexion philosophique. Tout cela est vrai mais pour les valeurs olympiques, c’est se tromper de plusieurs siècles et de faire fi de la profonde valeur guerrière de cette civilisation à ce moment. L’un des volets de la civilisation grecque ne doit pas occulter sa principale nature.

Les dérives d’une compétition drapée de valeurs antiques

Il nous faut maintenant revenir à ce qui se passe actuellement pour évaluer la dérive des jeux olympiques. Il y a tout d’abord le constat d’un vaste champ politique où s’affrontent les humeurs et les rivalités nationales. La liste est longue des boycotts et des fâcheries qui trouvent occasion dans le moment médiatique pour afficher les positions politiques et les menaces.

Chaque nation montre ses muscles à travers les performances de ses athlètes, comptant ses médailles et se sentant humiliée lorsque le compte n’y est pas. La force virile s’exprime au-delà  de l’expression « l’important est de participer » du pauvre Pierre de Coubertin. L’objectif des nations et des athlètes n’est pas de participer, ni même d’y faire bonne figure mais de s’attribuer le Graal de tous les malheurs de l’humanité, celui qui a valu guerres et crimes par millions, le métal du diable qui brille tellement à en aveugler toutes les consciences, celui qui a provoqué misère, corruption et avidité, l’or.

Chaque nation veut ses jeux olympiques et la surenchère atteint des limites indécentes. La Grèce s’est retrouvée avec une ardoise qu’elle n’a pas fini de payer. Quant au brésil, les citoyens de ce pays se demandent eux-mêmes s’il y a un sens à organiser ces jeux, immédiatement après la coupe du monde, lorsque l’économie et les institutions politiques sont dans une crise majeure. Et ne parlons pas de la corruption des instances olympiques, des projets fous d’une jeunesse qui risque tout pour l’attrait de l’or ainsi qu’une fuite en avant des dispositifs nationaux de dopage. Et tout cela dans une compétition des egos nationaux car tout ce qui compte est le nombre de médailles d’or décrochées.

En conclusion générale, nous pourrions dire que, malgré tout, rien n’est plus beau que le sport, il faut l’encourager et faire des jeux olympiques un moment savoureux. Mais il faut en même temps prendre de la distance à chaque fois que des valeurs morales et mystiques essaient d’être vendues à l’être humain. Il faut qu’il en prenne garde car elles sont redoutables dans l’enfermement et l’aveuglement.

Alors que l’on fasse de ces jeux un moment sportif et qu’on arrête de nous ressortir les grandioses torches, les drapeaux, les hymnes et la main sur le cœur ainsi que les valeurs antiques qui n’étaient autres que ceux du combat guerrier. La vraie légende, c’est l’être humain et son beau combat contre l’obscurantisme ainsi que son acharnement dans la mise en place de dispositifs nationaux pour favoriser la santé par le sport.

Phillippides l’a payé de sa vie, nous avons pourtant voulu rêver en évoquant les valeurs du dépassement de soi. Il n’y avait rien d’autre que la fierté nationale portée au paroxysme de son expression. L’exploit du soldat Phillippides n’était pas un don de soi mais une action dopée par la volonté irrésistible d’aller annoncer le seul rêve de la société athénienne, celui qui la motivait depuis très longtemps et qui fondait ses valeurs, écraser les armées perses.

Le pauvre Pierre de Coubertin n’aurait jamais pensé en arriver à ce spectacle désolant de nationalisme exacerbé, de triche organisée, de grande débauche financière et de mise à mal massive de la santé des jeunes athlètes.

SID LAKHDAR Boumédiene

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