L’inondation et le mythe : Le zouave a les pieds dans l’eau

L’inondation et le mythe : Le zouave a les pieds dans l’eau

Les catastrophes naturelles, particulièrement les inondations, ont toujours eu une place fondamentale dans la littérature mythologique ou romanesque. Quoi de plus naturel qu’elle en fasse l’un de ses décors privilégiés puisqu’elle est au service de l’imaginaire humain. Or cet imaginaire est intimement lié au vécu et à la mémoire des Hommes.

Mais alors, que vient faire notre zouave du pont de l’Alma dans cette affaire ? Pas grand chose sinon le plaisir de lier l’explication mythique de l’inondation avec un symbole populaire qui correspond au thème de la montée des eaux. Et cela, bien malgré lui, car ce pauvre zouave ne se serait jamais imaginé qu’il allait être, pour les Parisiens, une sorte de grenouille météorologique.

C’est étonnant comme la culture historique prend des chemins très détournés pour nous rappeler à son récit. Les inondations qui sévissent en ce moment en Europe menacent la Seine et voilà que notre zouave du pont de l’Alma reprend du service. On en parle, on le visite, on le surveille et on s’en inquiète. Cette statue au bas du pont est un indicateur de la hauteur de la crue de la Seine car lorsque l’eau monte, son niveau recouvre ses pieds puis une partie des jambes, parfois très haut.

Commençons tout d’abord par notre mythologie de l’inondation puis nous reviendrons vers ce brave homme qui nous attendra, impassible et fier, ce qu’il fait depuis son installation. Un zouave ne déserte jamais son poste de garde !

Les premiers récits mythiques

Nous ne connaîtrons probablement jamais avec certitude l’origine des textes bibliques. Mais comme toujours, lorsqu’on s’éloigne dans le temps par rapport aux prémices de l’écriture, on en revient forcément à l’origine mésopotamienne.

La bible est le premier récit qui nous parle avec tant de force des catastrophes naturelles. Pour chaque passage, les historiens et les archéologues tentent, encore aujourd’hui, de trouver un lien entre les écrits et les phénomènes géologiques ou météorologiques. Et souvent, on les trouve.

Puisque nous parlons d’inondations avec notre zouave, c’est à la parabole du déluge divin qu’il nous faut commencer, celle de l’épisode de l’arche de Noé. Les importants débordements du Tigre et de l’Euphrate, à une époque où les dispositifs de retenus n’existaient guère, sont confirmés par des chercheurs. Mais il y eut également l’épisode mythique de la colère de Zeuz qui, exaspéré de voir se quereller les hommes mais surtout, après que Lycaon lui ait servi à manger de la chair humaine, provoqua de sa colère un immense déluge.

Tous les hommes périrent exceptés Pyrrha et Deucalion, sauvés par Prométhée qui les mit sur une barque. Zeus finit par les épargner et c’est ainsi que l’on retrouve les mêmes rescapés, comme dans l’histoire de Noé car il faut bien expliquer la perpétuation de l’espèce au-delà du péril qui les a menacés pour leur comportement déviant.

Nous pourrions également évoquer la version nordique où la colère du serpent géant Jörmugand provoqua une inondation. Là également, survécurent un couple qui symbolisa la renaissance des êtres humains. En fait, la version sumérienne, indienne et bien d’autres, évoquent un épisode de la montée mortelle des eaux, similaire à celle de l’ancien testament. Toutes sont interprétées par le mauvais comportement des Hommes et la sanction divine qui s’abattit sur eux.

L’objectif du mythe

Le mythe est né lorsque l’homme s’est retrouvé face à l’inexplicable comme les questionnements sur les catastrophes naturelles, la mort et la vie au-delà. N’ayant aucune explication rationnelle, il se tourne vers l’explication transcendante ou celle des héros surnaturels. On peut le comprendre car c’est encore le mode de fonctionnement de l’esprit humain à l’heure actuelle.

La démarche part d’une réalité positive, la capacité de l’homme à se questionner, ce qui le différencie des autres êtres vivants. Il s’en dissocie par sa capacité à créer un récit mythique puisqu’il essaie de comprendre l’origine de ce qui le terrifie. Le mythe explique le monde et peut rassurer. Mais surtout, le mythe a cette particularité de développer une pratique sociale véhiculée par la tradition orale qui se transmet de génération en génération.

Le mythe est salvateur et crée du lien social dès lors qu’il sert le bien commun et donne du sens à une société. Qu’il soit sous forme de religion ou d’usages sociaux, les sociétés en ont besoin car c’est l’un des ciments de leur réflexion.

Ce sont les philosophes grecs qui ont essayé de détruire le récit mythique par la puissance du raisonnement et de l’observation du monde. Ils seront les précurseurs d’un monde nouveau et éclairé. Ceux du dix-huitième siècle apporteront une lumière définitivement installée pour les sociétés du monde. Mais pour autant, le mythe comme le rêve sont indispensables aux hommes, pour les mêmes raisons que nous évoquions précédemment.

Dès lors que les inondations ont eu une explication rationnelle et scientifique, il n’est pas malsain de garder des récits mythiques pour les besoins de l’imaginaire. L’homme ne doit jamais laisser la seule raison guider sa vie. Il perdrait beaucoup de son âme car la fiction est indispensable à son système de pensée comme l’ennui a toujours été une formation du rêve et de l’abstraction chez l’enfant.

Le courroux et le pacte

Il faut comprendre que les populations anciennes avaient un rapport terrifiant aux fléaux mortels qu’ils ne pouvaient endiguer. Lorsqu’ils avaient à faire à une épidémie ou à un mal  quelconque du corps, l’issue était fatale la plupart du temps.

Pour les catastrophes naturelles, il en était autrement car la fin du déluge ou de la tempête survenait toujours. Tout revenait à la normale et la vie reprenait son cours antérieur. Le cerveau humain est obligatoirement confronté à ce qu’il connaît de son entourage. L’Homme se met en colère, devient violent puis revient à la raison et reprend sa place dans son action humaine habituelle. Quoi de plus naturel que rapprocher ce comportement à une force surnaturelle qui déverserait son courroux dans un premier temps et se calmerait tout aussitôt comme l’être humain qui accorde son oubli et son pardon aux autres. Là se trouve l’explication de la parabole de l’arche de Noé.

L’inondation, comme toutes les autres catastrophes naturelles, serait donc le courroux du ciel qui frapperait les Hommes en raison de leurs mauvaises actions. La dévotion et le retour aux règles établies seraient alors la cause du pardon et le pacte reformulé avec les Hommes. Comment ne pas comprendre les mythes et les perpétuer puisqu’ils ont, au fond, un effet social des plus positifs sur l’évolution des sociétés.

Mais il y a un point qui modère cette analyse, c’est que souvent la peur est origine de déviances de la part de certains qui y trouvent toujours un moyen rusé de dominer et d’abrutir les autres aux fins de leurs intérêts et de leur soif de puissance. C’est la limite au-delà de laquelle le mythe doit laisser la place à la raison et ne plus lui disputer la place première. Mais revenons à notre zouave.

Le zouave du pont de l’Alma

En attendant que nous retournions vers lui, ce téméraire soldat s’était posé la question de savoir ce qu’il faisait dans cette histoire de mythes. Cependant, il pense en avoir une certaine idée vu l’intérêt qu’on lui porte à chaque fois que la Seine lui mouille les pieds.

La commune de Paris a connu en 1910 une terrible inondation qui s’est étendue jusqu’aux faubourgs proches. L’image de cette mésaventure hante la capitale et même si tous les moyens préventifs en amont de la Seine ont été mis en place dans des conditions technologiques autrement plus efficaces qu’en 1910, le mythe de l’inondation persiste.

Le zouave est en quelque sorte une façon d’exorciser la peur par un moyen d’identification collective. Lorsque les parisiens pensent au risque de l’inondation, ils pensent tous au zouave du pont de l’Alma. C’est un moyen de se solidariser par la pensée en évoquant une icône connue de tous. Il y a bien longtemps que les relevés scientifiques n’obligent plus les responsables à surveiller le niveau de l’eau aux pieds du soldat en faction. Mais ça rassure et permet d’avoir un lien social fort contre les anciennes peurs, toujours ancrées au fond de la mémoire collective.

Mais ce pauvre zouave n’est pas toujours récompensé de son effort de vigilance. La société en a fait un thème de plaisanteries comme « arrête de faire le zouave ! » ou « le zouave du pont de l’Alma a les pieds dans l’eau ». C’est ainsi que sont parfois honorées les idoles des citadins, ils entrent dans le panthéon des expressions populaires, même avec des sens pas très plaisants.

Au fond, le zouave du pont de l’Alma a les mêmes ressorts que les mythes d’antan. On ne veut plus paraître superstitieux, on prend une posture d’homme moderne et cultivé, mais on garde toujours un œil sur le gri-gri, le fétiche ou la figure symbolique qui rassure.

Le zouave a fréquenté tous les champs de bataille mais aucun ne lui sera porté au crédit éternelle de sa bravoure autant que sa garde sous le pont de l’Alma.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

Le zouave

Contrairement à une idée très rependue, probablement par son origine historique et surtout par l’originalité typique de son habit, le zouave n’a plus été un corps d’armée recrutant parmi la population indigène depuis les premières années de la colonisation française.

L’origine du mot provient de « zouawi » qui s’explique par le territoire de recrutement dans l’ancienne dépendance turque. Mais les zouaves seront recrutés après cette période exclusivement parmi la population européenne. Les recrues locales devenant les « tirailleurs nord-africains ».

Le zouave du pont de l’Alma, une œuvre sculptée par Georges Diebolt est l’une des quatre représentions des troupes ayant participé à la guerre de Crimée (bataille victorieuse de l’Alma en 1854). Le modèle qui a servi au sculpteur est un soldat qui fut repéré par Napoléon III lors d’une revue.

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