Les pitreries de Donald butent contre les murs du droit et de l’économie

Les pitreries de Donald butent contre les murs du droit et de l’économie

Il avait dit qu’il ferait ce qu’il disait et il le fait. Le Mexique avale son chapeau, le chef du gouvernement australien se voit claquer le téléphone au nez, l’Europe est insultée, l’Iran menacée, les musulmans bloqués aux frontières et tous les accords internationaux mis au placard. Mais ne nous emballons pas, Trump qui voulait ériger des murs se retrouve cerné par d’autres citadelles dont il ne doutait ni de l’existence ni de la résistance.

Le spectacle fut à la hauteur du personnage et les décrets pleuvaient chaque jour devant les caméras dans une scénographie hollywoodienne. Les premiers jours de la prise de pouvoir de Donald Trump ont été marqués par la signature de plusieurs dispositions exécutives, aussi insolentes que stupéfiantes par leur audace. Il faut dire qu’il n’avait pas le choix car il se devait, dès son installation à la Maison Blanche, donner des gages à son électorat. Et voilà le monde qui tremble devant les pitreries d’un clown milliardaire légitimé par une Amérique profonde de « petits blancs » dont on n’osait plus la caricature qu’au cinéma ou dans les télé-réalités dont Donald Trump a été d’ailleurs l’une des figures les plus célèbres.

Il faut pourtant savoir raison garder dans cette affaire. L’auteur de cet article, comme de nombreux autres, ont dit et répété dans ces mêmes colonnes combien la constitution américaine avait verrouillé les pouvoirs d’un président qui ne peut les exercer qu’à l’intérieur des frontières d’un système de « checks and balances ». Les pères fondateurs des États-Unis se méfiaient du retour d’un homme aux pouvoirs comparables à ceux du roi d’Angleterre dont ils venaient de se débarrasser. Ils avaient pris soin de rédiger une constitution très ficelée afin qu’il n’en soit plus ainsi.

Tout autant qu’ils se méfiaient d’un homme nommé à Washington, « politicard » et déconnecté des États, encore très lointains en distance géographique à cette époque. Et il faut rajouter la méfiance viscérale des différentes communautés, aux racines européennes diverses, due à la nomination d’un homme qui pourrait privilégier la communauté dont il est issu. Tout cela fut mêlé pour aboutir à un Président, aux pouvoirs très forts mais contrôlés fermement par le Congrès d’une part et la Cour suprême d’autre part.

Les décrets présidentiels de Donald Trump n’ont ainsi qu’une portée très symbolique s’ils sont censurés par le système judiciaire ou n’obtiennent pas l’accord du Congrès. Commençons par la première hypothèse puisque l’actualité nous en donne l’occasion. Nous reviendrons sur le contre-pouvoir du Congrès, probablement le plus persuasif, pour terminer par un autre mur auquel Trump n’avait pas pensé, soit l’implacable logique économique contre laquelle son raisonnement commence déjà à se fracasser.

Le décret anti-immigration face au mur du droit

Dès la signature du décret anti-immigration, la riposte judiciaire ne s’est pas faite attendre. Un juge fédéral, James Robart, qui siège à Seattle a ordonné la suspension temporaire de l’interdiction d’entrée sur le sol américain des ressortissants de sept pays musulmans. Une décision rendue en attendant que soit examinée sur le fond une plainte du procureur de l’État de Washington, Bob Fergusson.

L’appel formulé par la Maison Blanche auprès de la Cour d’appel de San Francisco maintient la suspension du décret et donne au pouvoir exécutif américain un délai pour porter à sa connaissance des documents plus étayés pour la défense sur le fond. La justice américaine bloque donc Donald Trump pour le moment et ne semble pas se laisser faire en matière de respect des libertés fondamentales.

Ainsi, Donald Trump a trouvé face à lui le mur de la justice américaine à laquelle son ignorance, ou sa grande prétention, ne l’avait pas préparé. La rapidité avec laquelle s’accélère l’actualité judiciaire ne peut laisser deviner une suite qui est inconnue à l’auteur au moment de la rédaction du présent article. Mais il est certain que Trump devra présenter des arguments juridiques beaucoup plus persuasifs que des coup d’éclats médiatiques et des Tweets provocateurs.

En tout état de cause, il restera le filtre définitif de la Cour suprême. Nous savons que Donald Trump vient de nommer un neuvième juge très conservateur qui place les idées républicaines en majorité. Nous savons également que beaucoup de juges fédéraux avaient de tout temps interprétés la constitution américaine d’une manière très large quant aux moyens qu’elle permettait au Président de mettre en œuvre pour la sécurité nationale.

La Cour suprême a toujours été la garante des libertés et en dernier recours s’est toujours finalement placé du côté du droit. Ce n’est que dans les affaires sociétales qu’elle freine l’avancée (avortement, peine de mort, mariage entre même sexe etc.). Ainsi, quelle que soit la majorité à la Cour suprême, Donald Trump peut voir ses décrets invalidés ou légitimés, personne ne peut le prédire.

Mais il est certain que sa marge de manœuvre reste entièrement encadrée par un pouvoir judiciaire qui lui est supérieur quant aux décisions fondamentales qui façonnent la société américaine. Et c’est bien également le cas de l’autre pouvoir qui lui fait face, le Congrès, dont les effets sont beaucoup plus immédiats.

Le contre-pouvoir puissant du Congrès

Construire un mur à la frontière ou décréter le bannissement des citoyens de certains pays sur le sol américain ne sont effectivement pas des décrets exécutoires d’une portée banale, ce qui fait penser aux mesures exceptionnelles de l’article 16 de la constitution française. C’est pourtant tout à fait erroné de mettre en parallèle ces deux types de décisions comme l’ont fait certains journalistes.

D’une part, l’article 16 de la constitution ou ses équivalents dans les autres constitutions suppose la mise en veille de tous les autres pouvoirs de la république, le législatif et le judiciaire. Il n’en est rien pour les décrets présidentiels de Trump qui, malgré leur gravité apparente, ne suspendent pas les autres pouvoirs, loin de là.

Les décrets présidentiels de cette nature, on l’oublie à chaque fois, sont constants dans l’histoire des élections présidentielles américaines. Tous les Présidents, sans exception, ont usé et abusé de l’effet médiatique de la signature de tels décret lors de leur investiture, avec le même cérémonial.

De telles décisions spectaculaires ne sont par conséquent que lettre morte si le Congrès les bloque et, notamment, pas le refus d’allouer un seul dollar à leur exécution. Obama s’était lui aussi risqué à cette aventure médiatique avec un décret ordonnant la fermeture de Gantanamo. La fermeture réelle attend toujours. En fait, on pourrait imager la situation juridique de la manière suivante, Trump a le droit de faire construire un mur frontalier à la condition d’avoir les moyens de prendre un sceau et une truelle et d’aller le construire lui-même car le Congrès détient les cordons de la bourse.

En théorie, démanteler Gantanamo est très facile mais lorsqu’on ne possède aucun dollar pour commencer les travaux et proposer une alternative d’incarcération judiciaire, coûteuse et difficile à mettre en œuvre, le décret ne vaut pas plus que le papier qui porte la signature. Et d’ailleurs ces décrets ont souvent une vie aléatoire puisque aussitôt arrivé, Trump défait la mesure la plus symbolique de l’ère précédente, soit l’Obama care, un système de santé généreux qui indisposait les conservateurs américains.

Trump peut donc déclarer la guerre nucléaire, refuser à tout musulman de fouler le territoire américain ou défaire les conventions internationales, rien n’y ferait si le Congrès américain s’y oppose. Et ces derniers sont tout sauf des hurluberlus comme Donald Trump. Souvenons-nous que sans la vague populiste soulevée par le candidat, beaucoup de barons du parti républicain avaient traîné les pieds pour le soutenir. Ils n’ont d’ailleurs pas tout à fait rallié la folie de l’homme. Ils savent qu’ils le tiennent par un pouvoir législatif puissant qui peut le rendre impuissant.

Mais alors, en quoi Donald Trump est-il l’homme le plus puissant du monde comme aiment à  le dire les journalistes comme les populations du monde ? C’est que, malgré tout, le Président américain a justement le pouvoir d’initiative, dispose d’une économie et d’une armée considérablement puissante que prouve la domination américaine depuis si longtemps. Et lorsque le congrès suit, ce qu’il a fait suite à de nombreuses décisions présidentielles, de guerre notamment, l’initiative du Président est la preuve qu’il bénéficie d’un pouvoir constitutionnel redoutable.

Toute la question est maintenant de savoir comment les élus du Congrès vont interpréter l’humeur de leur électorat lorsqu’il s’agira des élections de mi-mandat, dans deux ans. Ils savent que cet électorat est versatile et ils n’oublient pas non plus que Donald Trump a été élu avec une minorité de voix dans les urnes, une particularité de la constitution américaine qui favorise le poids des États. La dynamique générale qui avait bénéficié à Donald Trump se mesurera cette fois-ci, circonscription par circonscription électorale. Chacun des représentants ira certainement dans la direction qu’aura pris le vent à ce moment à venir.

Pour l’instant, en attendant la clarification, un grand jeu de manœuvres et de négociations va commencer entre deux pouvoirs se réclamant du même bord politique. Mais dans cette période transitoire, il est déjà une réalité qui a rattrapé Donald Trump et dont il faut dire un mot car elle est le cœur de tout pour la population américaine, soit l’économie du pays.

L’économie libérale a ses dogmes, les pitreries en sont exclues

Précisons immédiatement le propos pour qu’il n’y ait pas de malentendu. Le rêve des libéraux est de manipuler les pitreries des chefs d’État en les laissant agir à leur guise mais à une seule condition, l’existence d’un climat d’affaires favorable à leurs intérêts. Les gouvernants fantasques, voire les dictateurs fous comme les ont collectionnés la pauvre Afrique et la malheureuse Amérique latine, ce n’est souvent pas incompatible avec les profits.

D’ailleurs, les frasques du milliardaire ont fait monter la bourse ces derniers jours car certaines décisions ont fait miroiter des profits juteux. Lorsque Donald Trump s’en est pris d’une manière rude à Angela Merkel, rares sont les observateurs qui ont vu que la seule conséquence avait été de modifier le taux de change dollar-euro, au bénéfice des exportations américaines.

Mais il y a des limites aux petits profits à court terme lorsque les grands opérateurs de l’économie américaine se mettent à exprimer leur opposition au programme démesuré. Donald Trump veut bloquer les frontières et revenir au protectionnisme pur et dur d’avant guerre, la première, c’est dire combien le retour en arrière est inquiétant. Et lorsque le jeu va trop loin, la raison libérale reprend le dessus. Parmi bien d’autres, deux interventions ont marqué ce réveil rapide des milieux d’affaires dont il faut rappeler la nature et la teneur.

La première est celle des grandes entreprises de l’économie numérique, suivies par d’autres secteurs, qui sont montés au créneau pour attaquer l’invraisemblable politique anti-immigration du Président Trump. En dehors de leur altruisme supposé ou réel, ces entreprises savent combien elles doivent l’explosion de leurs innovations par l’irrigation de talents que sont les ingénieurs et informaticiens venus du monde entier.

Dans le même ordre idée, certains gouverneurs, comme celui de Californie, ou maires de grandes villes, comme celui de New-York ont immédiatement pris une position de défense de leurs  populations diverses dont ils savent historiquement qu’elles ont toujours été l’origine de la puissance économique du territoire en question.

Le second point est que Donald Trump est à rebours complet des principes de l’économie libérale lorsqu’il s’attaque aux libertés des changes et au retour du protectionnisme. Ses premières dispositions obligeant les compagnies automobiles à réinvestir aux États-Unis en se désengageant de leurs projets au Mexique ont été, dans un premier temps, salués avec enthousiasme par son électorat qui retrouve des opportunités d’emplois. Mais c’est trop vite oublier que la contrepartie des relocalisations est le surenchérissement immédiat des prix.

La mondialisation et les externalisations, si elles ont crée du chômage, ont dans le même temps permis à des millions d’américains d’avoir un pouvoir d’achat très élevé avec des prix importés très abordables, ce qui est le cas des produits asiatiques et particulièrement de ceux en provenance de Chine. Tous les économistes libéraux savent que pour revenir à un protectionnisme sans risque, il faut pouvoir avoir une offre de production interne adaptée. Or les États-Unis n’ont plus la capacité productrice concurrentielle pour près de 60 % des produits manufacturés. D’un côté, Donald Trump permettrait aux citoyens américains d’obtenir un travail mais les condamnerait d’un autre côté à une hausse considérable des prix, causant un déséquilibre beaucoup plus négatif qu’il ne l’est à l’heure actuelle.

Dernière grosse bourde de Donald Trump, un décret qui libère les banques américaines d’une sévère régulation qu’elles subissent depuis les lendemains de la grande catastrophe financière de 2008, dont elles sont en très grande partie responsables. C’est certainement une aubaine pour ces banques qui applaudissent le décret et, déjà, leurs valeurs boursières sont à la hausse. Mais, comme toujours, les idées de Donald Trump sont aussi expéditives que dangereuses pour l’économie. Nous savons tous que ces régulations sont absolument indispensables pour éviter de nouveau la catastrophe. Elles ont été d’ailleurs approuvées par le peuple américain qui a accusé violemment le système bancaire pour ses actes coupables. Il n’est pas sûr que Donald Trump ait bien perçu le danger à vouloir défaire une décision qui avait l’appui d’une population qui sera consultée électoralement dans deux ans.

Les banques américaines ne sont plus désormais obligées de contrôler leurs prêts auprès de clients fragiles, ne sont plus obligés à constituer des réserves de sécurité et ainsi de suite. Ainsi, tout ce qui a été reproché aux banques pour avoir mené les États-Unis, puis le monde, dans la catastrophe, leur est aujourd’hui de nouveau permis. Donald Trump se leste d’un boulet explosif à ce sujet.

La conclusion générale est qu’il ne faut jamais mésestimer les garde-fous d’un corps social lorsqu’il est au prise avec un dirigeant déluré. Les farfelus et autres guignols ne sont dangereux que dans les pays pauvres et dans les régimes militaires. Ils sont, la plupart du temps, les alliés objectifs des intérêts libéraux et multinationaux. L’Afrique en a fabriqué et en fabrique encore autant.

Mais les libéraux sont des gens censés et parfaitement conscients que les fous, on les manipule s’ils sont rentables mais on les bloque et les éjecte dès que les intérêts sont menacés. La constitution et l’économie américaine sont beaucoup plus puissantes qu’une espèce de saltimbanque pour télé-réalité. Il ne faut pas en avoir peur mais, par contre, s’inquiéter du retard qu’il fait prendre à la marche sereine de son pays et du monde.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

Mohamed Benhemla
ADMINISTRATOR
PROFILE

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