Les options géostratégiques de la Turquie

Les options géostratégiques de la Turquie

La Turquie occupe une position stratégique sur l’échiquier de l’Alliance. Le pays est, en effet, le gardien des frontières au Sud et à l’Est. Au contact avec les anciennes républiques soviétiques, il partage la Mer noire avec l’Ukraine, la Roumanie, La Bulgarie et la Géorgie.

La Turquie est, donc, un pays-clé de l’OTAN dans les conflits au Moyen-Orient. Reste à savoir si cette déstabilisation du pays dirigé par Recep Tayyip Erdogan peut changer la donne et dans quelle mesure l’instabilité turque peut-elle remettre en cause la géopolitique régionale.

Où en est la Turquie après le putsch ? Quelle stratégie joue Erdogan ? Comment use-t-il des relations avec l’Europe et la Russie ? Dans quelle mesure la nouvelle alliance entre Moscou et Ankara pourrait perturber l’OTAN ?

L’instabilité de la Turquie peut, effectivement, poser problème. Concernant le Conseil de l’Europe, la question du rétablissement de la peine de mort envisagée en Turquie devrait logiquement être source de difficultés. Si une telle mesure était adoptée, le Conseil de l’Europe pourrait, probablement, suspendre la Turquie pendant quelque temps. Pour autant, la politique turque ne remet aucunement en question l’appartenance du pays à l’OTAN. La Turquie, indépendamment de ses dérives, est un élément trop important pour l’équilibre régional mais, également, pour l’alliance occidentale.

Les rapports entre la Turquie et l’Union européenne pourraient, cependant, se ternir et remettre en cause l’accord d’association du 18 mars concernant les réfugiés.

Concernant la géopolitique régionale, la Turquie s’est significativement rapprochée d’Israël, puis de la Russie, pays avec lequel les relations étaient exécrables depuis le mois de novembre dernier. Un  refroidissement de huit mois, dont lequel le Premier ministre turc a déclaré, quelques jours avant la tentative de coup d’Etat, qu’il était nécessaire de revoir la politique de la Turquie à l’égard de la Syrie.

Ces éléments participent à la réinsertion de la Turquie, qui connaissait un relatif isolement dans le jeu régional. C’est l’évolution du monde dans son ensemble qui est de plus en plus multipolaire. En effet, le monde reste dominé par les acteurs occidentaux : l’essentiel des organisations internationales a été créée et continue d’être piloté par l’Occident.

Quelle pourrait être la place de l’Europe dans les relations avec ces deux grands pays que sont la Russie et la Turquie? Or, la Turquie est aussi un membre essentiel de l’Alliance atlantique et une interface stratégique entre l’Europe et le monde arabe.

Pour la Turquie, dont l’économie souffre énormément, un rapprochement avec Moscou est essentiel. Erdogan a besoin de bonnes nouvelles. Avec Poutine, il entend remettre en route le projet de gazoduc TurkStream à travers la Mer noire et hâter la construction par les Russes en Turquie d’une centrale nucléaire. Il espère aussi que les vacanciers russes viendront sur ses rivages remplacer ceux qui les ont désertés.

Tout indique que les inquiétudes de l’Occident ne sont pas sans fondement, car au lieu de rencontrer ses alliés de l’OTAN,  Erdogan choisit la Russie pour son premier voyage à l’étranger après le putsch raté.
« La Russie nous a accordé un soutien total et inconditionnel pendant la tentative de coup d’Etat. Nous en remercions Vladimir Poutine et tous les officiels russes. (…) La Russie est non seulement notre proche voisin et une amie, mais également un partenaire stratégique », a déclaré en amont le chef de la diplomatie turque Mevlüt Çavusoglu, cité par les agences.

Par ailleurs ce qui est à retenir, c’est que, sur le plan économique, la Turquie est beaucoup plus liée à la Russie qu’aux Etats-Unis. Moscou et Ankara affichent plus de 35 milliards de dollars d’échanges et la volonté d’atteindre les 100 milliards d’ici à 2020.

« Mais il est temps de tourner la page », a déclaré Recep Erdogan avant son départ. Trop d’intérêts économiques sont en jeu. Le nombre de touristes russes en Turquie, 3 millions par an, a chuté de 90 %, les exportations agricoles turques sont sanctionnées en Russie et les échanges commerciaux ont chuté de 43 %, à 6,1 milliards de dollars au premier semestre, selon le Kremlin. Et les deux pays projetaient de construire un gazoduc Turkstream vers l’Union européenne pour contourner l’Ukraine, ainsi qu’une centrale nucléaire, par Rosatom, à Akkayu.

Cette réconciliation, officialisée il y un mois, est aussi précieuse sur le plan géostratégique. Chacun des deux semble utiliser l’autre dans son bras de fer avec les Occidentaux. Ces derniers critiquent l’action de Poutine en Ukraine et en Syrie ainsi que les ambiguïtés d’Erdogan envers l’Etat islamique,

Vladimir Poutine a été un des premiers à téléphoner à Recep Erdogan pour l’assurer de son soutien et est le premier dirigeant étranger important que le président turc voit depuis lors. « Le leader turc essaye de jouer la carte russe afin d’atténuer les pressions occidentales »

Cette rencontre est avant tout un message envoyé à l’Occident, qui, pour tous les deux, reste le partenaire principal sur le plan économique et politique où elle a revêtu une large signification géostratégique.

Néanmoins, avant les tensions récentes entre Poutine et Erdogan, cette tendance au rapprochement existait déjà : les économies turques et russes sont très complémentaires. Du fait de réalités bilatérales incontournables, les deux pays ont besoin l’un de l’autre économiquement et énergétiquement. Les tensions ne pouvaient donc pas durer très longtemps. un peu comme entre Ankara et Israël.

La Russie, de sa part, a su se réinventer et redevenir l’incarnation d’une troisième voix/voie, celle d’une puissance indépendante d’envergure mondiale qui compte.

Aujourd’hui, Moscou est dans une phase où elle utilise les apports économiques de l’Est pour s’affirmer politiquement vis-à-vis de l’Ouest ; il viendra un temps où la balance s’inversera, où Moscou devra utiliser les apports économiques de l’Ouest pour se réaffirmer politiquement vis-à-vis de l’Est.

La conception russe est très claire, veut être celle qui empêche les relations internationales d’être « déséquilibrées ».

Poutine veut toujours collaborer avec les Européens et les Occidentaux, mais à condition que ceux-ci cessent de se mêler des affaires internes des pays stratégiques pour la Russie, que cela soit par « la diplomatie de velours » ou par des interventions militaires dont les conséquences ont, d’ailleurs,  souvent été désastreuses pour tout le monde en plus de nuire à des pays alliés de Moscou.

Le but de Poutine est  de favoriser un ordre international multipolaire, où chaque Etat-pivot stratégique et chaque pôle de puissance est maître dans sa « zone respective » sans chercher à empiéter sur les intérêts des autres.

Les Occidentaux ont du mal à comprendre cela, et c’est bien la pierre d’achoppement avec Moscou comme avec Pékin, Ankara, Téhéran, etc.

Pour ce qui est de l’Union européenne, embourbée dans les difficultés sécuritaires, la crise de l’euro et le brexit, la stagnation économique, elle n’est plus un partenaire de poids pour la Turquie, ayant bien moins d’attraits que le Kremlin pour l’homme fort d’Ankara.
Il n’est d’ailleurs plus question depuis quelque temps de négocier l’adhésion de la Turquie à l’UE, même dans un lointain avenir.

La Turquie, de par sa taille, sa dimension et sa situation géographique, possède encore un potentiel rôle de stabilisation régionale; vu la démonstration de force de la puissance du charisme de son président, ainsi que l’attachement populaire à la légitimité démocratique

Preuve de la maturation d’un Contrat social fondé sur le principe démocratique, la société civile a rejeté toute supériorité présumée de la légitimité de l’institution militaire.
La Turquie est un partenaire incontournable dans de nombreux dossiers régionaux comme la crise syrienne ou encore le flux de migrants à destination de l’Europe. Il est indispensable, dans ces conditions, de maintenir le dialogue avec Ankara.

Nacera TOUMI  SIAMER

Experte en Organisation et Diplomatie

 

 

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