Les anciens nazis noyautaient la Justice

Les anciens nazis noyautaient la Justice
Photo Reporters/DPA

Recroquevillé dans sa chaise roulante, silencieux et le regard vague, Hubert Zafke, a assisté comme absent à ce qui devait être l’ouverture de son procès pour complicité aux crimes nazis.

Le 15 septembre dernier pourtant, le juge très contesté de la cour de Neubrandenburg a ajourné encore une fois l’audience. Malgré l’avis des experts, le magistrat estime que l’accusé est trop sénile pour être jugé. A 96 ans, cet ancien infirmier SS d’Auschwitz fait partie d’une vague de procès tardifs du nazisme.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi si tard après des années d’apathie juridique ? Un nouveau rapport sur la présence d’anciens fonctionnaires nazis au ministère allemand de la Justice en Allemagne de l’Ouest éclaire la question d’un jour nouveau. Ce « Dossier Rosenburg » a été remis au ministère de la Justice le 10 octobre, septante ans après la fin du procès de Nuremberg.

Plus de 70 % des cadres ex-nazis

Le fait que d’anciens cadres du Troisième Reich travaillaient encore au sein de l’administration de la République fédérale allemande (RFA) jusque dans les années 70 était connu.

En 2005, le ministre des Affaires étrangères d’alors, le Vert Joschka Fischer, avait déjà commandé une telle étude sur la diplomatie de l’après-guerre. D’autres sont en cours dans les différentes administrations allemandes.

Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est l’ampleur et la persistance du problème révélé : en 1957, au plus fort de leur présence, 76 % des cadres du ministère étaient d’anciens membres du parti nazi, a expliqué au quotidien « Süddeutsche Zeitung » Christoph Safferling, qui a codirigé le rapport. Un sur cinq avait même fait partie des SA, les sections d’assaut du régime.

Surtout, précise Christoph Safferling, le nombre de ces anciens fonctionnaires nazis « n’a pas baissé après la guerre comme on le supposait, mais il a augmenté dans les années 50. » Les raisons sont à la fois pragmatiques et politiques. Dans l’immédiat après-guerre, il fallait trouver rapidement des cadres expérimentés pour faire fonctionner le système. Au lieu de faire revenir d’exil les juristes partis pendant la guerre, le gouvernement a préféré piocher dans les cadres du Troisième Reich, constate Christoph Safferling.

La stabilité primait sur la justice

Monika Frommel, spécialiste de l’histoire du droit allemand et ancienne directrice de l’Institut de criminologie de Kiel, avance aussi des motifs géopolitiques : la priorité pendant les années 50, n’était pas la lutte contre le nazisme mais la guerre froide : « Les Américains voulaient une Allemagne de l’Ouest stable » à côté de la République démoratique allemande (RDA) communiste. Pendant toutes ces années aussi, « les dirigeants voulaient se concentrer sur la croissance économique et regarder de l’avant plutôt que vers le passé » , complète-t-elle.

Conséquence : « Des juristes de l’ère nazie ont continué à couvrir de vieilles injustices et en ont généré de nouvelles » , a remarqué le ministre allemand de la Justice, Heiko Maas en présentant le « Dossier Rosenburg », du nom du bâtiment néogothique où a longtemps siégé le ministère de la Justice de RFA à Bonn.

Un tour de passe-passe juridique

Le soupçon pèse entre autre sur Eduard Dreher. Cet ancien procureur du régime national-socialiste aurait contribué à préparer des textes juridiques permettant de prescrire dans les années 60 les actes de complicité avec les crimes nazis. « Avec cette disposition, un pas de plus avait été franchi » , constate Monika Frommel. Jusque-là, les fonctionnaires du régime nazi évitaient les sanctions. Parce qu’ils étaient considérés comme de simples rouages dans une machine, il était difficile de leur attribuer une action précise. Avec la prescription, ils ne pouvaient même plus être poursuivis. Or, « cette disposition était un tour de passe-passe illégal parce que le droit allemand ne permet pas de prescrire les crimes aggravés » , souligne la juriste.

Changement de génération aidant, ce n’est qu’à partir de 2011 que les juges ont accepté de condamner les « rouages » de la machine d’extermination nazie sans avoir de preuve de la participation de l’accusé à un crime spécifique. Un précédent qui a permis l’ouverture de procès comme celui de Hubert Zafke.

Après Nuremberg, une lente dénazification

Le 1er octobre 1946, le Tribunal militaire international de Nuremberg rendait son verdict. Douze hauts responsables du Troisième Reich ont été condamnés à mort, dont Hermann Göring qui se suicidera dans sa prison. Sept autres seront condamnés à des peines de prison. Le procès mis en place par les Alliés de l’après-guerre, les Etats-Unis, la Russie, le Royaume-Uni et la France aura duré un an. C’est la première fois que le concept juridique de crime contre l’humanité a été développé. D’autres tribunaux militaires suivront pour juger les crimes de guerre « mineurs ». Les Allemands perçoivent à l’époque ces tribunaux comme une « revanche » des gagnants. Ce n’est qu’en 1949 que des tribunaux allemands prennent le relais. La « dénazification » sera très lente en Allemagne de l’Ouest, alors que la RDA communiste fait tomber à tour de bras les anciens nazis en même temps que les opposants au régime. En RFA, les preuves ou la volonté manquent. Ce n’est que quinze ans après la guerre, en 1958, avec la création de l’Office d’enquête sur les crimes du nazisme de Ludwigsbourg, que les poursuites s’accélèrent. Au total, environ 11 000 ex-nazis ont été condamnés en Allemagne de l’Ouest dans les années 70.

 

NATHALIE STEIWER

Source: lalibre.be

Sabrina Lallemand
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