Le sentiment de soi naît-il d’un battement de cœur ?

Le sentiment de soi naît-il d’un battement de cœur ?
© Ste studio/Shutterstock.com

Des chercheurs ont montré que plus notre cerveau répond fortement à nos battements de cœur, plus nos pensées se rapportent à nous-mêmes. Un résultat qui soutient la théorie selon laquelle le sentiment de soi résulte du suivi par le cerveau de l’état interne du corps.

Comment développons-nous le sentiment conscient d’être au monde, en tant qu’entité unique, nous qui sommes un assemblage hétéroclite de milliards de cellules ?

Dans la lignée du neurologue portugais Antonio Damasio, certains chercheurs pensent qu’un réseau cérébral particulier, qui surveille en permanence les organes internes du corps, sous-tend le sentiment de soi. La conséquence serait un lien entre l’activation de ce réseau et la propension de nos pensées à se tourner vers nous-mêmes (« le bruit me gène » est par exemple une pensée qui concerne davantage que « il y a du bruit »).

Mariana Babo-Rebelo, Craig Richter et Catherine Tallon-Baudry, du Laboratoire de neurosciences cognitives de l’ENS, à Paris, en ont pour la première fois apporté une preuve expérimentale : ils ont montré que nos pensées spontanées sont d’autant plus centrées sur nous-même que les réponses cérébrales à nos battements de cœur sont fortes.

Ces réponses sont des sursauts d’activité caractéristiques qui se produisent quelques centaines de millisecondes après chaque contraction cardiaque, à divers endroits du cortex (on les qualifie de réponses évoquées par le cœur, ou HERs, de l’anglais Heart-evoked responses).

L’activité du cœur est loin d’être le seul paramètre interne enregistré par le cerveau, qui suit par exemple en continu la concentration des multiples composés chimiques peuplant nos intestins. Les échelles de temps diverses sur lesquelles varient ces paramètres seraient à l’origine de l’impression de continuité dans le sentiment de soi. Mais les battements de cœur ont l’avantage de se produire à un rythme compatible avec les fluctuations de la pensée. C’est donc sur eux que se sont focalisés les chercheurs.

Dans leur expérience, 20 volontaires laissaient leur esprit vagabonder aussi librement que possible. Par moments, un signal visuel les interrompait et ils devaient alors évaluer à quel point leurs pensées se rapportaient à eux. Par exemple, la phrase « j’ai soif » serait tout en haut de l’échelle, tandis que « il vient me voir demain » serait un peu en dessous (cette pensée nous concerne aussi car quelqu’un vient nous voir, mais elle est un peu moins centrée sur nous), et « il va pleuvoir » tout en bas.

En parallèle, l’activité cérébrale des participants était enregistrée par magnétoencéphalographie (MEG). Cette technique consiste à mesurer les minuscules champs magnétiques créés par l’activité électrique des neurones grâce à des capteurs répartis autour du cerveau. Elle permet de suivre les variations de l’activité cérébrale à l’échelle de la milliseconde, ce qui est essentiel pour détecter les réponses neurales évoquées par le cœur – l’IRM étant trop lente.

Les chercheurs ont montré que plus l’amplitude de la réponse neurale aux battements de cœur était importante, plus les pensées des participants se rapportaient à eux. C’est en particulier vrai dans deux régions cérébrales nommées précunéus ventral et cortex préfrontal ventromédian.

Or ces régions sont connues pour être impliquées dans le sentiment de soi : de précédentes études d’imagerie ont en effet révélé que la première s’active quand nous pensons à des souvenirs autobiographiques, et la seconde lorsque nous nous demandons si un trait de personnalité nous décrit.

Les résultats indiquent plus précisément que le précunéus ventral est associé à la dimension « je » du sentiment de soi (à quel point nous sommes acteurs des évènements auxquels nous pensons, comme dans la phrase « je dois passer un coup de téléphone ») et que le cortex préfrontal ventromédian est lié à la dimension « moi » (impliquée lorsque nous réfléchissons sur notre état ou si nous nous représentons en tant qu’objet de l’attention d’autrui, comme dans « il m’aime bien »).

Cette distinction conceptuelle entre les dimensions « moi » et « je », respectivement liées aux facultés d’introspection et à la capacité à se représenter en tant qu’agent expérimentant le monde, a été proposée à l’origine par le psychologue américain William James à la fin du xixe siècle, mais c’est la première fois que l’on met en évidence son ancrage dans le cerveau.

Bien sûr, à ce stade, les résultats de Mariana Babo-Rebelo et ses collègues sont une simple corrélation : la réponse neurale aux battements de cœur varie en même temps que le centrage de nos pensées sur nous-mêmes. Le lien de cause à effet reste donc à confirmer.

Mais c’est un premier argument expérimental en faveur de la théorie selon laquelle les contractions cardiaques peuvent allumer les réseaux cérébraux du sentiment de soi, même quand nous ne les percevons pas consciemment.

Pourquoi le cerveau répond-il parfois plus fortement à ces battements ? On l’ignore, car aucune variation concomitante de leur fréquence ou de leur intensité n’a été constatée. Mais si les mécanismes qui contribuent au sentiment de soi restent à préciser, une chose paraît établie : il commence dans un battement de cœur.

 

Guillaume Jacquemont

pourlascience.fr

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