Le ciel et le rêve technologique : Solar Impulse et la vengeance d’Icare

Le ciel et le rêve technologique : Solar Impulse et la vengeance d’Icare

La grande libellule vient de traverser l’océan Atlantique. Discrète comme la raison scientifique, majestueuse comme l’intelligence humaine, le merveilleux parcours de l’humanité continue et nous émerveille chaque jour. Détournons-nous un instant de la morosité de l’actualité et apprécions ce bruit à peine perceptible et ronronnant dans le ciel qui annonce l’avenir de notre jeunesse.

Lorsque le projet suisse fut présenté pour la première fois par Bertrand Picard et André Borschberg, le monde de l’aviation avait répondu par un sourire poli qui en disait long sur son scepticisme. C’est que l’idée folle des deux aventuriers ressemblait fortement aux engins du professeur Tournesol, ce qui n’est d’ailleurs pas sans rapport car le lien en sera précisé plus loin.

« Faire du monde futur un univers propre » est le slogan de ces deux Tintin du 21ème siècle. Dompter l’énergie solaire pour promouvoir un transport aérien propre et silencieux en est le défi central. L’action des deux hommes s’inscrit dans une communication mondiale pour une écologie et un mode de vie d’avenir. Solar Impulse est ainsi devenu une des promesses pour le bien-être commun et la pérennité de l’espèce humaine. C’est un très vieux rêve que l’écologie politique a failli détruire par la déviance de son discours catastrophiste.

Le périple des pionniers

Le voyage de Solar Impulse 2 (version améliorée) débute à Abu Dabi le 9 mars 2015. Les ailes de la libellule ont pris leur envol dans un doux murmure. Ce 23 juin 2016, l’engin volant  vient de se poser à Séville, avec l’élégance d’une machine à caresser les rêves.

Le sens du trajet s’est effectué vers l’Asie et, après plusieurs étapes, le premier exploit se réalise avec le bond au dessus de l’eau, à destination de Nagoya (Japon). La durée du vol est un record absolu de cinq jours et, surtout, de cinq nuits. Nous pensons inévitablement aux exploits légendaires, comme ceux de Mermoz et de Lindberg dont je recommande la lecture du passage de leur récit écrit concernant le combat acharné de l’homme contre le sommeil.

Après les bonds de l’humanité comme l’alunissage d’Apollo, l’invention de l’ordinateur ou le voyage de Rosetta, parmi tant d’autres, les deux hommes nous plongent de nouveau dans l’héroïque aventure des pionniers de la science et des technologies. Une histoire de passion, de risques et d’aléas qui nourrissent les ambitions des Hommes.

Le triomphe de la technologie

Cependant, la témérité des deux pilotes qui se relaient reste profondément basée sur une préparation et une démarche technologique et de sécurité des plus rigoureuses. L’équipe de Solar Impulse est tout le contraire de l’aventure inconsciente.

Le géant possède des ailes d’une extraordinaire envergure qui donnent à la structure cette   forme élégante d’un oiseau planeur. Elles sont entièrement recouvertes de capteurs solaires qui permettent à des batteries la restitution de l’énergie pendant les périodes non ensoleillées et donc, particulièrement la nuit. Ces technologies de cellules à captation de l’énergie sont aussi anciennes que l’âge des pilotes mais il ne s’agissait pas seulement de les multiplier pour aboutir à l’exploit. L’engineering  du montage technologique et sa fiabilité sont les réponses de Solar Impulse au défi que pose un tel engin.

Parmi les difficultés à surmonter, réduire le poids, car c’est l’exigence première pour que l’énergie soit suffisante afin de faire décoller et voler un avion de cette taille. Là également, les matériaux composites du fuselage proviennent de technologies existantes. Il a donc fallu réduire au maximum la lourdeur de l’aéroplane pour parvenir à une charge pondérable en accord avec la propulsion par l’énergie solaire. Le premier des sacrifices, en tout cas le plus méritant, est l’habitacle spartiate du pilote qui ne peut se permettre aucun luxe d’appareillages sophistiqués ni d’un confort suffisant.

Ainsi, la disponibilité de tous les savoirs scientifiques et des éléments technologiques ne suffit pas pour valider un projet d’aéronef à propulsion solaire. Entre la maquette et la réalisation, le fossé est très large et très hypothétique. La raison pour laquelle les grands constructeurs n’ont jamais été aussi téméraires dans ce type d’innovation est avant tout le coût économique. Les industriels aéronautiques font toujours la balance entre l’investissement dans des prototypes futuristes et la rentabilité d’une technologie existante. Or, depuis l’apparition du Boeing 707 qui fut une merveille d’innovation, les constructeurs ont toujours investi pour des améliorations technologiques mais assez peu pour une véritable innovation de rupture. De son côté, le prix bas de l’énergie fossile n’a pas permis une grande accélération du besoin de changement. La situation actuelle du marché des combustibles fossiles permet au projet d’attirer toute l’attention des opérateurs économiques sur l’avenir de l’aviation à propulsion solaire.

En cela, Solar Impulse créer un bond en avant considérable car il permet une phase d’expérimentation qui valide la prise de risque. Ce genre de projets ne reste plus dans les cartons des ingénieurs et devient opérationnel. Mais aux côtés du cartésianisme et de la rigueur de la science, il faut toujours des hommes téméraires qui ouvrent la voie par leur utopie. Des personnages qui semblent farfelus mais qui s’inscrivent en droite ligne dans le sérieux des avancées technologiques.

Les chiens ne font pas des chats

Tout le monde connaît cette expression qui signifie que l’être humain est le produit de son origine sociale et éducative. Hélas, l’enseignant a toujours du mal à la prononcer car elle résonne à ses oreilles comme l’échec de sa profession et une certaine condamnation au déterminisme social, son pire cauchemar.

Cependant, on peut prendre les choses par leur bon côté et se dire qu’un bon exemple éducatif est transmissible et que son investissement se multiplie dans le temps pour s’incruster dans les descendances familiales et, partant, dans la société.

Il en est ainsi du plus médiatique des deux compères, Bertrand Picard, celui qui porte la communication du projet et qui, par conséquent, est celui que le public identifie à Solar Impulse. Son grand-père, le professeur Auguste Picard fut un aventurier scientifique, original et très célèbre, qui entreprit l’exploration des grands fonds océaniques puis des couches les plus hautes de l’atmosphère. Il a fallu une très grande ingéniosité pour mettre au point des engins qui étaient, pour l’époque, des prototypes surréalistes.  L’homme était autant pris au sérieux par la réalité de ses exploits qu’il paraissait farfelu par son côté « professeur Foldingue » (il est tout l’inverse de cette image renvoyée au public). Le personnage n’hésitait pas à donner à ses exploits un retentissement médiatique, au grand bonheur de la presse.

Des records de profondeur se sont succédé pour explorer l’inconnu des grands fonds marins. Pour l’espace, la croyance générale est de penser que le soviétique Gagarine fut le premier homme a apercevoir la courbure de la Terre. Il n’en est rien car l’humanité l’aura vu en premier à travers les yeux du fou volant en ballon, le professeur Picard. L’aventurier scientifique élargira donc sa passion depuis les abysses de la terre jusqu’au plus haut du ciel, tout un symbole de l’étendue de la curiosité humaine.

Peu de gens savent que ce génial et infatigable homme de science servit de modèle au dessinateur Hergé pour composer le personnage du professeur Tournesol. La ressemblance est parfaite, autant physiquement que dans les engins futuristes et surprenants qu’il mit en œuvre. Hélas, le côté sombre de l’histoire est qu’Hergé était adepte d’une idéologie nationaliste et xénophobe et que le personnage de Tintin ressemble, lui, étrangement à la figure du leader du parti d’extrême droite de la Belgique de cette époque, celle qui précéda les années noires de l’Europe. Face à tous les rêves, il ne faut jamais que l’esprit de discernement et de critique cesse d’être vigilent. Mais revenons à ce vieux rêve de l’humanité.

La vengeance d’Icare sur le soleil

Dès que l’on s’exprime à propos du rêve de l’humanité de prendre son envol aérien et spatial, on pense au mythe d’Icare que tous les lecteurs connaissent mais dont il est agréable de partager avec eux un moment de rappel de cette belle histoire.

Les interprétations du mythe d’Icare sont divergentes quant à la raison du souhait de voler avec des ailes mais elles partent toutes de la même histoire mythologique. Dédale, père d’Icare, est un ingénieur (nous dirions cela aujourd’hui) de la Crète antique. Celui-là même qui construisit à la reine Pasiphaé le célèbre labyrinthe. La construction avait pour but de cacher le minotaure, fruit d’un amour défendu entre la souveraine et un taureau blanc sacré, présent du dieu Poséidon. On comprend pourquoi le patronyme « Dédale » fut choisi pour créer un substantif qui représente l’avancée interminable dans des rues sans fin, à l’image du labyrinthe.

Pour sa trahison, Dédale fut jeté dans le labyrinthe avec son fils Icare. Ses dons lui permirent de confectionner des ailes pour Icare afin que celui-ci s’évade. Deux consignes ont été données par le père, ne jamais s’approcher de la mer au risque de les mouiller ni du soleil pour éviter de les brûler. Nous connaissons tous la suite de la mésaventure car Icare fut grisé par la magie du vol aérien et finit par brûler ses ailes au contact proche avec le soleil.

Cette symbolique résume assez bien les siècles d’avancées technologiques et le rêve de l’homme de se défaire de l’attraction terrestre. L’humanité sait combien ce rêve peut être dangereux en vies sacrifiées et en déceptions. Si l’être humain a, depuis plus d’un siècle, réalisé le rêve d’Icare avec l’invention de l’aéronautique, Solar Impulse inverse définitivement le mythe pour le retourner à l’avantage des hommes. Non seulement ils peuvent voler comme des oiseaux dans des engins motorisés mais ils vont désormais utiliser le soleil pour le faire. La vengeance d’Icare est donc complète puisque le soleil se plie à la puissance des hommes qui le domptent pour en acquérir l’énergie qui leur permettra de voler dans les cieux.

La libellule va repartir de Séville et terminer son périple vers son point de départ. Lorsqu’elle passera au loin des côtes algériennes, que les jeunes algériens mettent leurs oreilles en alerte et regardent le ciel. Ils fermeront leurs yeux et, peut-être percevront-ils, même dans leur inconscient, le doux bruit de la merveilleuse vie à venir pour leur génération.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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