Le bac doit disparaître du système éducatif algérien

Le bac doit disparaître du système éducatif algérien

Les mésaventures et les frasques des candidats au baccalauréat ont encore une fois envahi la scène médiatique et le quotidien des algériens, qui suivent les évènements avec beaucoup d’intérêt, surtout qu’ils n’ont plus la Champions League pour leur occuper l’esprit.

Entre les dispositifs de lutte contre la fraude, la gestion lourde qui caractérise cet examen, et le stress indescriptible que vivent les élèves ainsi que leur parents, le ministère essaie tant bien que mal à garder le contrôle.

Et si la solution était de supprimer complètement le baccalauréat du système éducatif algérien ?

Face à la cacophonie qui règne pendant le déroulement des épreuves du bac, je n’ai pu m’empêcher de faire la comparaison avec ce qui se passe au Canada. Depuis le jour où j’ai découvert ce pays, je n’ai jamais entendu parler d’un examen qui suscite autant d’attention et de polémique. Personne n’a encore frappé à ma porte pour m’offrir du gazouz, et je n’ai assisté à aucune effusion de joie pour un examen quelconque.

Le baccalauréat s’obtient au Canada après trois ou quatre ans d’études universitaires. Pour accéder aux études supérieurs, l’élève doit passer par deux années préparatoires dans un collège qui offre des programmes préuniversitaires afin d’obtenir un diplôme d’études collégiales (DEC), et le pays va très bien.

Un examen sacralisé et compliqué à tort 

Je fais partie de la promotion 97. À cette époque, le taux de réussite était encore beaucoup plus faible qu’aujourd’hui. Environ 25 % si mes souvenirs sont bons.

Pour réussir à obtenir une moyenne élevée, il fallait déjà aimer ça, puis travailler très dur pendant les trois années passées au lycée.

Après plusieurs années de travail acharné, on n’était jamais sûrs de décrocher ce sésame tant convoité, parce qu’on était confronté aux fameux pièges. El 3efssa qui nous empêchaient de dormir et qui faisait échouer un grand nombre de candidats, pourtant si brillants.

Des enseignants en mal de notoriété faisaient en sorte de mettre leur touche dans les sujets d’examens. J’ignore quel était leur objectif, mais on devait souvent attendre la sortie des annales, signés par le même enseignant piégeur, pour connaître la solution au problème.

On est habitué à passer le bac et les ministres qui se succèdent à la tête du ministère de l’éducation ont toujours cherché la meilleure façon de passer cet épreuve dans de meilleures conditions, mais aucun d’eux n’a jamais osé proposer sa suppression pure et simple.

Le bac est plus une tradition, héritée, qu’un critère de sélection objectif

Il faut se demander, objectivement, et rationnellement, à quoi peut bien servir ce bout de papier qui fait vivre l’enfer aux candidats, à leurs parents, et à notre chère ministre de l’éducation, qui ne sait plus que faire de cette bombe dont elle a hérité de ses prédécesseurs.

Nos jeunes subissent déjà une grande pression dans leur vie de tous les jours. Ils passent des nuits entières à préparer cet examen qu’ils risquent de manquer à cause d’un stress trop élevé, d’un « piège » auquel ils ne s’attendaient pas (kherdja mleksseb), ou même d’un petit retard de 3 minutes.

Le souvenir de la déception qu’a vécue Fatima lors de son passage à cet examen m’a marqué à ce jour. Cette camarade de classe n’avait jamais quitté la première place depuis que je l’ai connue. Tant au niveau du lycée, qu’au niveau national, elle avait mérité son titre de « génie ».

Pourtant, à l’arrivée de l’échéance tant attendue, sa moyenne qui frôlait souvent les 19/20, a fondue comme neige au soleil. Moi qui n’aimait pas beaucoup son air de première de la classe, prétentieuse et désagréable, je n’ai pu m’empêcher d’avoir mal au cœur pour elle. Elle a en effet obtenu son « bout de papier » avec le minimum exigé pour le passage, rien de plus.

Le stress a eu raison d’elle et des élèves qui sont restés dans la moyenne toute l’année ont fait mieux qu’elle. Son rêve de rejoindre une équipe de scientifiques à la NASA a été brisé à cause d’un manque de préparation psychologique.

Combien d’élèves prometteurs finissent à la rue à cause de cette évaluation biaisée ? Moi personnellement j’en connais beaucoup. Nassim, Karim, l’autre Karim, Nadjib, Hassiba, Nabil, Samia, et beaucoup d’autres jeunes qui se sont retrouvés à la rue malgré leurs aptitudes. Le système ne les a pas épargné.

L’organisation d’un examen national doit aussi obéir à des critères qui mettent tous les candidats sur le même pied d’égalité, mais on sait tous que c’est loin d’être le cas. La qualité de l’enseignement diffère largement d’un lycée à un autre, et d’un enseignant à l’autre.

La progression dans le programme est elle aussi très variable d’un établissement à l’autre. Dans le lycée que j’ai fréquenté, en 1997, on s’est présenté dans les centres d’examens avec moins de 60% du programme prévu en tête et surtout après une année blanche qui nous avait déconnecté du système éducatif en 1994. Cela ne nous a pas valu un traitement de faveur, on a passé l’examen comme tout le monde.

Le système d’évaluation par les notes est dépassé 

Les différents acteurs du système éducatif ont la lourde tâche de donner aux jeunes le statut de citoyen, éduqués, responsables, et autonomes, pas celle de guerriers qui partent à la conquête de ces titres inutiles.

L’approche que je propose sera certainement critiquée par les conservateurs qui ne jurent que par les notes. Ils changeront certainement d’avis, comme d’habitude, le jour où les occidentaux annonceront qu’ils ont finalement compris que l’évaluation par les notes est dépassée.

Au lieu de se consacrer à l’acquisition de compétences, les élèves se transforment en machine à récolter des points insignifiants, et pour y parvenir, tous les moyens sont bons.

Ils rentrent dans une concurrence qui accentue la rivalité entre individus. L’objectif étant d’être premier au classement et non l’acquisition d’un savoir.

Cette course aveugle encourage la fraude et néglige la construction de la personnalité de l’enfant qui devrait être fondée sur des valeurs humaines supérieures, au lieu de se concentrer sur des chiffres insignifiants.

Est-ce que vous vous rendez compte de ce que peut ressentir un enfant de 7 ans qui se voit attribué des notes catastrophiques toute l’année ?

Le système de notation actuel est le meilleur moyen de briser psychologiquement un élève. L’estime de soi, la motivation, et la confiance en soi résistent mal à ces pratiques archaïques.

L’évaluation par compétences a déjà fait ses preuves. Elle est basée avant tout sur la bienveillance et le respect des valeurs humaines. Elle met l’enfant au cœur de l’action.

Dans ce genre d’évaluation, l’enseignant n’est plus là pour aligner des remarques et des notes sur un bulletin scolaire qui condamne l’élève à évaluer ses compétence selon cet autre bout de papier. L’éducateur ne peut se contenter de dire : »Faible, doit travailler plus », ou encore : »Peut mieux faire », accompagné d’un chiffre vide de sens.

Même s’il reste loin d’être satisfaisant, le système anglo-saxon est moins cruel avec ses futures générations. Il favorise le regroupement des élèves selon leur niveau avec des lettres. Ainsi, ceux qui ont obtenu des « A », n’ont pas tous fourni la même réponse à l’examen, mais ils ont approximativement le même niveau.

Un système qui étouffe les hauts potentiels algériens

Ceux qui s’intéressent à ces individus qui renferment des compétences hors du commun savent combien ils souffrent dans ce système qu’ils ne comprennent pas et qui n’est pas adapté à leur structure mentale.

Nous avons déjà abordé le sujet en détail dans un autre article : les zèbres sont parmi nous.  En le lisant, vous allez comprendre que les surdoués ont un autre cheminement de pensée. Ils ne donnent aucune valeur aux notes et préfèrent se laisser emporter par leur imagination dans un autre monde.

On les retrouve souvent en bas du classement dans les écoles. Je dirais que c’est tout à fait logique, parce que réussir dans un système archaïque est loin d’être un signe d’intelligence. La plupart du temps ils finissent alcooliques ou dans les institutions psychiatrique.

Pour valoriser nos hauts potentiels, on doit soit changer notre approche de l’éducation, ou les sortir de cette usine à diplômes pour leur proposer des structures qui vont les aider à s’épanouir.

Pour évaluer, il faut avoir des gens aptes à évaluer 

Les élèves doivent être évalués selon leur degré de maturité, leur maîtrise d’un sujet, et leurs propres aspirations. L’enseignant doit être apte à accompagner l’enfant dans son cheminement pour l’aider à exprimer ses compétences.

La ministre actuelle essaie, tant bien que mal, de redresser la barre, mais la procédure de recrutement des enseignants est loin de permettre la sélection des plus compétents.

Chacun de nous sait à quel point la culture du clientélisme ou du piston est ancrée dans notre culture. Rare sont les enseignants qui méritent leur titre. Ce comportement devrait être puni par de la prison à vie, car il emprisonne notre pays dans les geôles de la médiocrité et il condamne nos futurs leaders à évoluer dans un système éducatif défaillant.

Pour réussir à s’affranchir de cet examen en particulier, et du système de notation en général, la formation des enseignants doit être remise en question.

L’accès à ces postes sensibles ne doit plus se faire en se basant uniquement sur des critères techniques très limités. La détention d’un diplôme et le succès à un concours ne suffisent pas pour prétendre à un poste d’enseignant.

Enseigner ne se limite pas à des connaissances techniques. Le savoir être et la pédagogie sont des compétences primordiales.

L’avantage aux riches, tant pis pour les moins nantis 

C’est dans les années 90 que j’ai vu arriver les premiers mercenaires de l’éducation. Ces enseignants qui baissent la cadence en classe, retienne l’information, et font comprendre à l’élève qu’il doit rejoindre leurs propres groupes de soutien scolaire, payants, s’ils veulent réussir au bac.

Beaucoup ont vécu cette pression dans les classes de terminal. Je me rappelle que mon professeur de physique nous disait souvent : « C’est difficile de comprendre en classe, mais si vous demandez à vos camarades qui assistent aux cours privés avec moi, vous allez voir qu’ils comprennent très bien le cours ».

Le message était clair et mes multiples protestations contre cette pratique m’ont valu une pression psychologique insoutenable. Il faut aussi préciser que ces cours se déroulaient dans des classes fournies par le lycée de la république.

Pour couper l’herbe sous le pied de ces délinquants de l’éducation, il faudrait avoir le courage de leur interdire de proposer des cours privés en dehors du circuit scolaire.

La fraude qui vient miner les résultats chaque année est à l’avantage de ceux dont les parents peuvent se permettre de leur payer le sujet, ou à défaut, une oreillette pour communiquer avec le monde extérieur, à la James Bond.

Il n’est plus à démontrer que l’origine socio-économique d’un élève est un avantage concurrentiel important qui favorise les plus nantis et les enfants dont les parents occupent une position élevée dans la société.

C’est un autre argument pour l’abolition de cet examen qui crée un climat pollué par le clientélisme et l’affairisme dans une enceinte où la quête du savoir doit primer sur la chasse aux bouts de papiers.

Dépenses pharamineuses, pour un résultat médiocre

On a tenté de savoir ce que coûte l’organisation de cet examen au contribuable algérien, mais on n’a pas réussi à dénicher l’information exacte. Néanmoins, on n’a pas besoin d’avoir les chiffres pour avancer que les coûts afférent à ce rendez-vous annuel sont assez importants vu la mobilisation qu’il nécessite.

Entre les salaires des surveillants, les responsables des centres, les correcteurs, les agents de police, et le nombre de documents imprimés, la note est certainement salée.

On aurait pu accepter cette dépense si le bac pouvait servir à quelque chose, mais il n’a malheureusement aucune utilité pédagogique, au contraire. Cet argent devrait être investi ailleurs.

Cette épreuve met la pression sur tout le monde et on paie en plus pour ça. Les enseignants ne cherchent plus à transmettre un savoir. Leur principal objectif est de terminer le programme, chose qu’on n’a jamais vu.

Le temps perdu à se préparer pour cette échéance à un coût. C’est ce qu’on appel le coût d’opportunité. Les semaines passées à focaliser sur l’examen du bac pourraient servir à mieux préparer les candidats au monde du travail, ou à affiner leurs connaissances. Un stage pratique en entreprise serait plus payant qu’un ensemble de tests.

Soumettre les jeunes à des épreuves de ce genre ne les aide pas à s’épanouir

Les défenseurs de la vieille école vont certainement mettre en avant les avantages de mettre les élèves à l’épreuve. Je les vois déjà dire que ces jeunes ont besoin d’être éprouvés pour entrer dans le monde des adultes. C’est un argument qui démontre le sadisme hérité de nos ancêtres, très lointains, et qui nous ont légué quelques réflexes primaires.

Les jeunes algériens ont assez d’embûches dans la vie pour apprendre à affronter les méandres de la vie. Il n’ont pas besoin de  se voir imposé des épreuves difficiles pour les préparer à la vie d’adultes. Ils ne vivent pas chez les bisounours, leur vie est déjà assez compliquée comme ça.

 

Par Mohamed IDIR
Expert en développement humain et communication.

2 comments

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2 Commentaires

  • Hamid Bensalah *
    8 juin 2016, 15 h 27 min

    L’affaire du Bac en Algérie est la résultante d’une confrontation entre deux écoles ideologico-culturelles? Née d’une lutte féroce après son indépendance en 1962, le pouvoir en 1962 sui a héritie l’école française version Victor Hugo, a voulu procéder a un changement de vision en procédant à donné à l’école une base idéologique au lieu d’une vision pragmatique! En procédant au recrutement massif à partir de 1970 de certains enseignants moyen-orientaux (égyptiens, syriens, irakiens, palestiniens…) sans qualifications avérées, l’école ne pouvait produire que l’échec. Deux catégories sont aujourd’hui en phase de former des élèves à l’école algérienne. La première formée par l’école de Molière et la seconde par celle de ibn el moukafaa d’où la confrontation permanente entre ces deux tendances politico-culturelles et ces confrontations sont très visibles dans les écoles et les universités algériennes. Ce qui s’est passé ces derniers jours pour le Bac nest qu’une lutte acharnée entre la vision franco-académique incarnée par l’actuel ministre de l’éducation nationale Mme Nouria Benghebrit et les courants islamistes incarnés par l’actuel chef du Msp (ex islamiste modéré)….

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  • Votre nom *derradji meriem
    27 juin 2016, 22 h 23 min

    Bonjour
    j’ai beaucoup apprécié votre article et
    j’adhère à l’idée qu’ il faudrait désacraliser voire supprimer l’examen du baccalauréat. Cette course aux points engendrée par l’actuel système, dans laquelle nos enfants sont embarqués, se fait au détriment de l’acquisition d’un savoir réel ainsi que de la construction de leur personnalité, et ce, depuis les plus jeunes classes. A mon sens, il est vrai que l’option d’une évaluation continue par exemple des trois années du secondaire constituerait un moyen efficace d appréciation des acquis et des compétences de cette période sans créer ni stress pour personne ni coûts excessifs pour les contribuables. Je pense aussi qu’ après ces trois années validées, le concours d accès (adapté) a l’université voulue completerai cette évaluation (chose qui rejoint quelque peu le modèle cité dans votre article). Ceci n est que mon humble avis mais sincèrement je rêve de changement ou plutôt d amélioration.

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