L’Alhambra, un héritage arabe à la dimension de l’empire de Charles Quint

L’Alhambra, un héritage arabe à la dimension de l’empire de Charles Quint

L’Institut du monde arabe à Paris consacre une très belle exposition sur les jardins arabo-musulmans. L’occasion nous est donnée de sortir du simple cadre de la thématique pour trouver de multiples liens avec l’histoire. L’un d’entre eux est l’appropriation de ce lieu éblouissant, l’Alhambra, par le maître de l’époque, Charles Quint, dont on disait que le soleil ne se couchait jamais sur son empire.

L’Alhambra n’avait pas besoin de la promotion espagnole pour prouver la magnificence et le raffinement de la civilisation arabe durant les siècles de sa présence dans la péninsule ibérique. Mais le passage du palais, aux fabuleux jardins, entre les mains de Charles Quint est sans doute une des explications de la perpétuation du sentiment d’appartenance universel de l’œuvre. Certes, l’Alhambra aurait été un joyau mondial, visité par des millions de touristes, mais son intégration à l’empire espagnol contribuera à lui donner une seconde vie.

Après des siècles de batailles, parfois féroces, la reconquête espagnole aurait très bien pu vouloir effacer toutes les traces de la présence musulmane. Dans ces époques où la pratique courante était de détruire tous les édifices religieux et de pouvoir des territoires conquis (reconquis, disaient les espagnols), la sensibilité des rois espagnols à la beauté de l’Alhambra lui a incontestablement permis d’installer son universalité.

C’est la raison pour laquelle le parallèle entre le célèbre palais et Charles Quint nous intéresse. Passons, sans grande érudition mais avec un plaisir certain, de l’un à l’autre des deux acteurs d’une passation culturelle et patrimoniale à la hauteur du lieu.

L’Alhambra, une merveille du monde

L’Alhambra est une cité palatine, située à Grenade, au sud de l’Espagne. Elle fut le lieu de résidence des monarques nasrides et de leur cour. Il s’agit incontestablement du joyau de l’art andalou. Son nom tient de la couleur rouge (la forteresse rouge). En fait l’Alhambra est une citadelle fortifiée qui prend place sur toute la colline La Sabika et sa construction fut réalisée en plusieurs étapes à travers le temps. L’apogée de l’Alhambra se situe au milieu du XIVème siècle lorsque Yusuf Ier fit construire la Torre des Comares puis à son tour, le très célèbre Patio de los leones (La cour des lions) fut édifié par Mohamed V.

Au delà de la beauté architecturale, la première pensée qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque l’Alhambra est celle des luxurieux  jardins du palais nasride. Il était inévitable que cette œuvre arabe fut l’une des plus importantes évocations de l’exposition de l’Institut du monde arabe. Ce trésor de l’humanité est ce qui imprime le sentiment d’admiration, dès les premiers pas dans la citadelle de Grenade.

L’écoulement de l’eau et son bruit éblouit les esprits, dans un endroit pourtant difficile d’accès. L’ingéniosité des bâtisseurs de l’époque est exceptionnelle car le système d’irrigation étonne par sa capacité d’abondance et son intégration voluptueuse au décor. Tout est minutie de l’art, la géométrie, l’incrustation de lettres et de symboles, l’agencement des plantes. L’Alhambra est une symphonie céleste.

Nous savons que la symbolique du jardin est fondamentale dans la culture arabo-musulmane. Ce n’est pas un hasard si l’étymologie du mot jardin provient de « paradis » en langue arabe. Si toutes les cultures monothéistes d’origine biblique avaient mis le jardin comme  représentation symbolique de la récompense divine pour l’au-delà, les arabes l’ont pris au mot jusqu’à en faire l’image du bonheur humain sur terre. C’est sans doute pour cette raison que l’exposition parisienne sous-titre son exposition « Des jardins de Babylone à l’Alhambra ».

Le texte sacré des musulmans stipule «Voilà ceux qui seront les plus proches de Dieu, dans les jardins du délice : Il y aura une multitude parmi les premiers et un petit nombre parmi les derniers arrivés » Sourate 56.

L’idée même du jardin dans une demeure princière est une invitation à la sérénité suprême. Si avec les jardins suspendus de Babylone, nous avons la représentation mythique du jardin oriental, dont la réelle existence n’a jamais véritablement été prouvée, ceux de l’Alhambra ont la réalité de la promesse tenue du rêve.

Une résidence pour l’un des maîtres du monde

Charles V (Quint) est né avec le grand siècle de la renaissance puisqu’il vit le jour en 1500 en Flandre (Pays-Bas). Jamais naissance européenne n’a été si dotée en héritage. Charles V est né prince de la famille des Habsbourgs, grande dynastie européenne, régnante jusqu’au dix-neuvième siècle mais il est également le descendant en ligne directe des souverains de la grande Espagne.

Fils de Philippe le Beau et de Jeanne la folle, l’une des filles des rois catholiques, Ferdinand et Isabelle, Charles Quint hérite du royaume d’Espagne, de ses gigantesques colonies américaines, de la Flandre, de l’Italie ainsi que des États Autrichiens. Pour ainsi dire, un empire considérable, coupé en son milieu par ses ennemis de toujours, le royaume de France et celui d’Angleterre.

Juste après son mariage avec Isabelle de Portugal, célébré à Séville en 1526, il voulut s’installer à l’Alhambra. La décision a une double signification. Si elle symbolise la victoire de la chrétienté sur l’islam, on ne peut nier un choix de vouloir s’établir dans ce qu’il y avait de plus beau en Espagne. Plusieurs rois espagnols y avaient fait construire des résidences mais Charles Quint voulut immédiatement en faire sa résidence permanente, le lieu du pouvoir de l’empire.

Il demanda à l’architecte Pedro Machuca de lui faire construire un palais sur l’une des collines du prestigieux lieu. Sans aucun doute, l’endroit était bâti pour la puissance et la beauté.

Il faut dire que la construction du nouveau palais de Charles Quint n’a pas fait honte aux anciens édifices arabes présents dans l’Alhambra qui l’ont adopté dans une cohérence architecturale des plus réussies. La plupart des constructions espagnoles de l’époque étaient loin de rivaliser avec l’œuvre de Pedro Machuca. Mais ce projet immense n’a pas été sans peine car il a connu de nombreux retards dus à un manque de fonds, à des soulèvements et même à l’effondrement des toits. La construction du palais Charles Quint débuta en 1527 pour ne se terminer réellement qu’une année avant la mort du souverain espagnol, en 1557.

Ainsi, nous ne pouvons ignorer le prolongement de la magie des lieux par le royaume catholique espagnol qui permit à la construction arabe de perdurer dans le temps et d’entrer dans l’éternité des œuvres universelles.

Étonnement, Charles Quint abdiqua au bénéfice de ses deux fils qui se partagèrent l’empire et se retira dans un endroit isolé et plus modeste, au monastère de Yuste (Espagne). Le palais de l’Alhambra a servi sa grande gloire mais la fin du roi, atteint d’une maladie qui le rongeait, fut dans le souci du retrait dans la méditation religieuse, coupé du monde. Le palais de l’Alhambra lui avait apporté la sérénité et la lumière du pouvoir mais elle ne convenait pas à sa retraite dans l’ombre.

L’œuvre des hommes

L’extase devant la beauté ne doit jamais distraire la raison et l’éloigner de l’esprit critique. Les propos d’admiration envers la dynastie nasride et Charles Quint se bornent à rappeler les circonstances historiques du relais qui a permis à cette œuvre de perdurer dans son rayonnement. Cependant, risquons-nous à un anachronisme et importons les nasrides, comme Charles Quint, à notre époque.

Nous nous apercevrions que les palais et jardins fabuleux n’étaient certainement pas le fait de gens humbles ou de la bourgeoisie moyenne. Nous dirions que les très rares privilégiés de ce mythe du jardin fabuleux des arabes étaient ceux qui en ont profité par la domination sanglante sur leur peuple.

C’est la raison pour laquelle il faut toujours voir, en ses œuvres fabuleuses, l’intelligence des hommes et de l’avancement intellectuel et scientifique des civilisations d’une époque. Il a fallu des ingénieurs, des architectes, des artistes et des contre-maîtres de génie pour en arriver à ces merveilles qui traversent les siècles et nous sont transmis en héritage inestimable.

Certains détruisent les bouddhas, saccagent le musée de Bagdad et menacent de destruction la citée archéologique de Palmyre. Leur seul but est d’effacer toutes traces du passé, considéré comme impie. Voila pourquoi l’Alhambra doit nous réjouir car, à ce moment précis d’une histoire, pourtant sanglante, des hommes sont tombés sous le charme de la beauté de l’art et l’ont incrustée dans leur patrimoine national.

Rendons hommage au pouvoir de l’Alhambra d’avoir adouci les mœurs des plus farouches guerriers, au moins l’instant de leur repos dans cet éblouissant lieu de villégiature.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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