La réponse à l’épidémie d’Ebola a été guidée par la peur plus que par les priorités médicales

La réponse à l’épidémie d’Ebola a été guidée par la peur plus que par les priorités médicales

La réponse à l’épidémie d’Ebola, qui a causé la mort de plus de 11300 personnes en Afrique de l’Ouest de 2014 à 2016, aurait-elle été davantage guidée par la peur que par les priorités médicales? C’est en tout cas ce que soutient Médecins sans frontières (MSF) dans un ouvrage intitulé « La politique de la peur », (Renaissance du Livre, 25 €) présenté, lundi, par l’organisation humanitaire très active sur le terrain.

Dans cet ouvrage collectif, co-écrit par des médecins, infirmiers, anthropologues, historiens, professeurs de bioéthique…, les auteurs racontent la manière dont « les patients et leurs soins n’ont pas été priorisés tandis que les gouvernements et organisations soutenant la réponse favorisaient la sécurité et le confinement, au détriment de la solidarité« . Toujours selon MSF, « alors que la désinformation, la panique et l’isolement ont prédominé dans la réponse initiale à Ebola, la façon dont les prochaines épidémies seront gérées reste floue« .

Ce que confirme le Dr Armand Sprecher, l’un des co-auteurs que nous avons interrogé. A quatre reprises, ce médecin urgentiste et épidémiologiste s’est rendu en mission sur le terrain dans le cadre de l’épidémie Ebola, en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia. Médecin référent en santé publique pour Médecins sans frontières (MSF) Bruxelles, il a été impliqué depuis 2000 dans plusieurs épidémies survenues dans divers pays d’Afrique. « S’il est évident que cette épidémie – qui aura duré deux ans – fut d’une ampleur et d’une intensité sans précédent, il est fort probable que les prochains épisodes épidémiques ressembleront davantage aux plus anciens dans leur sévérité. C’est-à-dire qu’ils devraient se dérouler dans des endroits isolés, en zones rurales…, nous dit le Dr Sprecher. Alors que de nombreuses organisations se sont mobilisées pour cette épidémie, il est difficile de se prononcer sur les implications futures des divers intervenants. Serons-nous trop nombreux pour un petit nombre de patients? Tenus à mener de nombreuses recherches? A tester de nouvelles thérapies dans un espace limité? Qui sait… »

Quelles leçons avons-nous tirées de cette épidémie sans précédent?

La principale leçon à tirer est que l’on a perdu beaucoup d’opportunités parce que l’on n’était pas préparé. Si ce n’est pour la prise en charge. Pour le reste, nous avons essayé de faire des essais cliniques et nous avons perdu beaucoup de temps à préparer et écrire les protocoles, puis à obtenir les approbations. Et l’on peut dire qu’in fine, après ce qui fut la plus grande épidémie d’Ebola de l’Histoire, nous n’avons finalement pas réussi à faire grand-chose. A part tester le traitement expérimental ZMapp. Mais nous n’avons pas pu tirer de conclusion étant donné que l’échantillon était trop petit. Il aurait été logique de continuer, mais comme d’autres molécules attendent aussi d’être testées…

Que pourrait-on concrètement améliorer pour être prêt en cas de nouvelle épidémie?

Peut-être faudrait-il réunir les laboratoires pharmaceutiques, les chercheurs, les ministères de la Santé des pays à risque pour définir une vraie stratégie. De façon à pouvoir réagir dès le premier jour en cas de nouvelle épidémie. Une autre chose que l’on pourrait améliorer est le contrôle des populations. Si l’épidémie en Afrique de l’Ouest a pris une telle ampleur, c’est parce que les populations ont beaucoup bougé dans des grandes villes, contrairement aux précédentes épidémies, de taille nettement plus réduite parce qu’elles s’étaient déclarées dans des zones rurales. Il faudra trouver des stratégies efficaces pour pouvoir répondre à ce cas de figure afin de protéger les grandes villes et les hôpitaux. Et ainsi éviter qu’ils deviennent des centres de propagation. Il faut prévoir que les gens vont se déplacer, pouvoir suivre les contacts et s’assurer que toutes les personnes à risque sont bien sous surveillance.

Et si demain devait se déclarer une pareille épidémie, sommes-nous prêts?

On n’est pas vraiment mieux préparé. Même si, du côté de MSF, nous avons par exemple revu nos guide lines, ce n’est pas à nous qu’il revient d’élaborer les mesures à prendre à l’avenir. Qu’il s’agisse des priorités en matière de vaccins, de médicaments, de recherches…, nous n’avons pas reçu de mandat pour prendre de telles décisions. On pourrait éviter une grande épidémie peut-être si la réponse est bien organisée au préalable avant que cela n’atteigne le stade régional. Ceci dit, on devrait quand même a priori pouvoir réagir plus vite que ce fut le cas lors de la précédente épidémie. La réponse devrait en principe être mieux organisée, mais pas encore totalement maîtrisée.

Pourquoi la réponse à une épidémie Ebola est-elle si complexe?

Parce qu’il y a beaucoup de choses à faire, comme sensibiliser les communautés, aller chercher les malades puis les prendre en charge, organiser des enterrements sécurisés, faire des investigations épidémiologiques, anthropologiques… Tout cela est particulièrement compliqué à gérer, d’autant que nous n’avons pas de leader ou de managers qualifiés pour cela. On croit que les médecins sont capables de gérer ce type de situations, mais ce ne relève pas de leurs compétences.

La peur a joué un rôle central dans cette épidémie. En mal? A-t-on exagéré? A qui la faute?

Un peu à la presse. Quand il y a quelque chose d’effrayant, cela se retrouve à la Une de tous les journaux, à la télévision… Cela dit, la peur est d’abord générée parce que les gens meurent. C’est une maladie effrayante. Mais c’est gérable. Si la peur peut motiver certaines personnes à faire des choses, ce ne sont pas nécessairement des choses constructives. La peur peut donner des ressources, attirer l’attention des gens, mais l’action de la communauté et du gouvernement n’est pas toujours constructive. Réduire la mobilité, par exemple, est une mesure qui ne marche pas et qui empêche de trouver les malades. Il faut en revanche mettre sur pied un système de surveillance pour repérer les personnes infectées et les malades. De peur d’être mis en prison, certains ont préféré se cacher. De peur encore, les gens jetaient des pierres sur les véhicules des équipes soignantes de MSF.

Avez-vous personnellement eu peur à certains moments?

Pas vraiment peur pour moi mais pour la population qui allait perdre beaucoup de personnes. Ceci étant, j’ai quand même ressenti à certains moments que le contrôle de l’épidémie nous échappait. On peut dire que l’on s’est senti dépassé par les événements dans la mesure où l’on n’était pas capable de prendre en charge tout le monde. Nous manquions de lits au point que le Centre de traitement a dû fermer ses portes quand il était complet. D’un autre côté, je savais bien que l’épidémie allait se terminer un jour.

Que proposez-vous aujourd’hui?

On ferait mieux de dire que l’épidémie Ebola est quelque chose de gérable. Et pour la surmonter, le mieux est de travailler ensemble. Il faut mobiliser les gens sans la peur, même si cette maladie reste effrayante.

S’intéresser à la manière dont l’association et les autorités ont géré cette crise

Dès le 31 mars 2014, Médecins sans frontières (MSF) avait averti que l’ampleur des contaminations était « sans précédent » puis, en juin 2014, que le virus était « hors de contrôle ». Il faudra pourtant attendre le 8 août 2014 pour que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère l’épidémie comme une « urgence de santé publique de portée internationale » et que, plus d’un mois plus tard, un cas soit diagnostiqué aux Etats-Unis pour que la majeure partie du monde se soucie enfin de ces trois petits pays africains.

Dans l’ouvrage « La politique de la peur. Médecins sans frontières et l’épidémie d’Ebola » (Renaissance du livre, 25 €), le personnel de MSF mais aussi des chercheurs indépendants reviennent sur la manière dont l’association et les autorités ont géré cette crise.

« La peur fut le maître mot« , résument les co-directeurs du livre Michiel Hofman et Sokhieng Au, respectivement conseiller humanitaire et membre de l’unité d’analyse de MSF. « Sur place, les gouvernements nationaux dotés de faibles moyens ont, dans un premier temps, essayé de protéger leur souveraineté et leur économie en niant les effets de la maladie sur la santé et le bien-être de la population. » A l’étranger, une fois la machine médiatique enclenchée, « l’immense couverture consacrée à Ebola entraîna moins une pluie de marques de sympathie et de soutien pour les personnes en souffrance ou en péril qu’un déluge de mesures d’autoprotection et de ‘sécurisation’ contre cette menace« , relèvent-ils aussi.

Au début de l’épidémie, MSF a manqué de ressources humaines et d’infrastructures. Ensuite, la peur face aux soignants de retour dans leur pays d’origine, obligés de rester en quarantaine, a « diminué l’enthousiasme des volontaires« , a témoigné lors de la présentation du livre à Bruxelles l’un de ses contributeurs, l’urgentiste et épidémiologiste Armand Sprecher.

Le confinement des malades, principale mesure mise en place, était nécessaire mais certaines personnes contaminées se sont cachées pour éviter d’être éloignées de leurs proches. Il aurait fallu les « attirer avec un bénéfice de traitement plutôt que par la menace« , selon M. Sprecher.

Accusé de privilégier le « captage » des malades au détriment des soins et auteur d’un appel inédit dans son chef à des renforts militaires, MSF a vu ses valeurs éthiques mises « à rude épreuve », admet dans la préface du livre Christopher Stokes, directeur général du centre opérationnel de MSF à Bruxelles. Mais quand les centres de traitement manquent de personnel et que des malades à l’agonie attendent à l’extérieur qu’un lit se libère, le compromis entre volume et qualité des soins est toujours insatisfaisant. « Les soins ne visent pas seulement à améliorer les chances de survie des patients« , se défend toutefois Armand Sprecher. L’important, c’est aussi de soulager la souffrance et d’offrir un accueil digne aux malades« .

Aujourd’hui, les habitants de la Guinée, du Liberia et de la Sierre Leone continuent de mourir de maladies facilement traitables alors que, pendant l’épidémie d’Ebola, le nombre de décès de maladies « ordinaires » a considérablement augmenté. Demain, si une nouvelle épidémie survenait, « il est difficile de dire qui interviendrait », déplore en outre le docteur Armand Sprecher. « Il en va de même pour les traitements expérimentaux que l’on utiliserait, sur qui et, de façon plus critique, qui prendrait ces décisions cruciales. »

Un livre pour mieux comprendre les épidémies du passé et répondre à celles du futur

Le livre expose comment un grand nombre de morts auraient pu être évitées si la communauté sanitaire internationale avait agi plus rapidement et plus fortement. L’Ebola a en effet révélé la fragilité des autorités sanitaires – y compris celle de MSF – qui laisse chacun avec une part de blâme. « La politique de la peur » est une étape pour mieux comprendre les épidémies du passé afin de mieux répondre aux épidémies du futur.

Désireuse d’avoir une lecture plus politique de l’épidémie ainsi que de son propre rôle, MSF a ouvert ses archives à des chercheurs externes pour permettre une critique objective de la crise. Le livre passe ainsi en revue l’appel inédit de MSF à une intervention de moyens militaires, l’équilibre difficile entre la qualité et la quantité des soins dans une période où des patients mourraient aux portes des centres de traitement et l’engagement de l’organisation dans son choix pour des tests de médicaments expérimentaux disponibles pour un déploiement immédiat plutôt que pour des tests de médicaments plus lents mais qui avaient une plus grande probabilité de succès. Au fil des pages, on découvre également des témoignages, dont l’un sur le cas controversé du Dr. Khan, un médecin sierra-léonais respecté, contaminé par le virus et qui a perdu la vie sans avoir été mis au courant de l’existence d’un traitement expérimental disponible.

«Ce livre ne consiste pas à dire ce qui est bien ou mal, mais à poser des questions difficiles sur la réponse à l’épidémie qui demandait souvent un équilibre immédiat entre des options imparfaites dans une situation impossible», explique le co-éditeur Michiel Hoffman, conseiller humanitaire chez MSF. « Certaines trouvent des réponses pendant que d’autres entraînent de nouvelles questions à propos d’une épidémie qualifiée universellement de « sans précédent ». »

Enfin, le livre soulève de nombreuses questions qui demeurent ouvertes en ce qui concerne la capacité à répondre de façon adéquate à la prochaine épidémie :

« Si nous avons une épidémie demain, il est difficile de dire qui interviendrait » déplore le Dr. Armand Sprecher, expert MSF et contributeur à l’ouvrage. « Il en va de même pour les traitements expérimentaux que l’on utiliserait, sur qui et, de façon plus critique, qui prendrait ces décisions cruciales. »

L’épidémie d’Ebola et l’intervention de MSF

Le 21 mars 2014, l’épidémie d’Ebola était déclarée en Guinée, en Afrique de l’Ouest. Le 31 mars 2014, le Liberia, pays voisin, indiquait officiellement qu’il était aussi frappé par l’épidémie. La Sierra Leone a suivi le 26 mai 2014. Jusqu’alors, le virus n’avait jamais sévi dans cette région et a pris tout le monde par surprise : la population locale, les autorités des pays touchés et les experts sanitaires. L’épidémie est ainsi devenue la plus vaste et la plus mortelle jamais enregistrée.

Médecins Sans Frontières s’est employée à apporter son aide dès le mois de mars 2014. Cependant, l’épidémie s’est tellement propagée que l’organisation ne pouvait plus l’endiguer seule. Elle a donc tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. Mais le monde a tardé à réagir. Il a fallu attendre l’automne 2014 – et que des patients occidentaux contractent aussi le virus – pour que la communauté internationale s’implique réellement dans la riposte. Malgré tous les efforts déployés, l’épidémie n’a été totalement enrayée qu’en mars 2016.

Officiellement, 28 646 personnes ont été infectées et 11 323 ont perdu la vie. Mais ces chiffres sont probablement sous-évalués et ne tiennent pas compte des victimes indirectes. En effet, Ebola a paralysé tout le système de soins de santé et a ainsi permis à d’autres maladies, comme le paludisme, de faire de nouvelles victimes.

Médecins Sans Frontières a mis en place des cliniques Ebola à onze endroits différents, dans les trois pays les plus touchés. Elle a formé des dizaines de travailleurs dans autres organisations et des centaines de collaborateurs MSF supplémentaires. Elle a fourni des conseils techniques aux gouvernements et contribué à des études cliniques visant à trouver des médicaments et un vaccin contre la maladie.

 

LAURENCE DARDENNE (AVEC BELGA)

Source: lalibre.be

Lamia Siffaoui
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