Jour de l’an, mais lequel ?

Jour de l’an, mais lequel ?

Le trente et un décembre à minuit, on s’embrasse, on se souhaite une bonne année et on tire des  plans sur la comète par des vœux intimes ou exprimés. Mais l’année, c’est quoi et qu’est-ce que sa fin ? S’il existe aujourd’hui un ralliement à certains critères universellement retenus, l’histoire est longue d’une différence d’interprétation qui allait forger les points de repères sociaux et rituels de chacune des communautés humaines.

Qu’est-ce que le temps qui passe et l’année ? Pourquoi existe-t-il des décalages temporels et pourquoi l’humanité n’a-t-elle pas eu, à toutes périodes, la même mesure du temps ? Tout cela est bien compliqué, scientifiquement et philosophiquement, mais essayons de l’aborder pas à pas, avec curiosité mais certainement pas avec une érudition que nous laissons à d’autres rubriques de ce journal.

Il est apparu à l’être humain, très tôt dans son développement, que la périodicité temporelle rythmait la marche de son environnement. Tout aussitôt la nécessité lui est également apparue de comprendre un phénomène dont il voyait bien son intérêt à le mesurer et donc à le prévoir.

Ce 31 décembre, nous savons très bien que nous allons nous souhaiter une bonne et heureuse nouvelle année suite à un décompte qui est loin d’avoir été celui de toutes les civilisations passées. Et même si le fait est maintenant entré dans une normalité unifiée et acceptée par une grande majorité des pays, c’est l’occasion d’un petit rappel qu’il n’en a pas toujours été ainsi.

La nécessite de maîtriser le calcul du temps

L’être humain avait constaté que le temps s’écoulait dans une linéarité ponctuée de cycles réguliers. Mais qu’est-ce que la régularité en elle-même si on ne la compare pas à des repères ? Il s’était tout d’abord rendu compte de l’alternance du jour et de la nuit qui furent la parfaite manifestation de l’existence d’une régularité dans la récurrence. Ensuite il comprit assez vite que les jours s’allongeaient et rétrécissaient au fur et à mesure de l’avancée du temps mais, surtout, en annonçant un changement climatique.

Cette connaissance est fondamentale pour les cultures et les cueillettes vivrières lorsque ces dernières ont été appréhendées dans les savoirs-faire de l’homme aux fins de sa survie. A l’alternance régulière du jour et de la nuit allait ainsi se rajouter la compréhension des autres points de repère que sont les équinoxes et les solstices. Et voilà notre année divisible en jours et en points d’inversions saisonniers. Il y avait un début et une fin dans ce recommencement perpétuel, le concept de la mesure du temps devint alors possible.

Copernic et Galilée étaient encore loin d’être de ce monde et la notion de saison apparue donc empiriquement, par l’observation, avant même d’en avoir découvert l’explication scientifique.  L’homme saura bien plus tard que la saisonnalité est fonction du changement d’inclinaison de l’axe de rotation de la Terre, permettant ainsi une plus ou moins grande exposition aux rayons du soleil d’un hémisphère puis de l’autre. Tous les petits collégiens connaissent aujourd’hui ce phénomène qui fut pourtant le grand mystère offert à la vue de l’humanité pendant très longtemps.

Lorsqu’une civilisation s’installe, un certain nombre d’autres raisons de maîtriser la mesure du temps apparaissent en dehors de celles déjà évoquées. Elle permit de placer des repères temporels pour fixer les dates des célébrations et des rites sociaux. Et quoi de plus essentiel à cela que la maîtrise des rythmes de la nature ? Justement ceux auxquels on associe des divinités attachés à chaque phénomène céleste ou terrestre qui est incompréhensible autant que terrifiant.

La référence aux cieux a toujours été la marque de l’approche du temps, d’abord parce qu’on en percevait une relation évidente, ce qui est scientifiquement avéré de nos jours, mais aussi parce qu’ils renferment toujours l’inexplicable puisque lointains, mystérieux et inabordables. C’est la raison pour laquelle nos jours de la semaine portent les noms des astres, le lundi étant le jour de la  Lune, mardi celui de Mars et ainsi de suite.

Lors de la Renaissance en Europe, l’astrologie (et non l’astronomie) fut considérée comme une science très sérieuse. On pensait que les mouvements planétaires influaient jusqu’aux événements concernant la vie des humains et permettaient même la lecture de l’avenir, aussi bien pour les particuliers que pour le souverain et son royaume. Si les planètes avaient ce pouvoir sur le temps, la météorologie et les cultures, pourquoi n’influeraient-elles pas le destin de l’humanité ? C’est en tout cas le raisonnement qui en fut fait.

L’ensemble étant en place, la dernière pièce du mécanisme résidait dans le chiffrage des années qui s’écoulent. L’histoire fut ainsi en marche, par l’expression de sa chronologie à travers l’invention du calendrier. Cependant, dès le départ de l’aventure, deux rythmes cosmiques vont justifier l’apparition de deux types de calendriers, celui basé sur le cycle lunaire et celui sur le cycle du soleil.

Temps lunaire ou solaire, du mésopotamien au grégorien

On date la naissance du calendrier au IIIè millénaire av. JC dans les cités de Babylone.

Basé sur le cycle lunaire, les babyloniens ont immédiatement compris qu’il fallait le corriger de quelques mois supplémentaires afin de le coordonner avec les saisons. Il y a dans cette manipulation les prémices d’une correction perpétuelle par les différentes civilisations pour mettre en concordance le calendrier adopté avec les cycles saisonniers.

Les égyptiens ont remplacé le calendrier lunaire par la référence solaire avec une année de douze mois de trente jours mais avec également avec un rattrapage de cinq jours pour porter le cycle complet à 365 jours. A notre époque, en considération de connaissances pointues comme le ralentissement de la vitesse de rotation de la Terre, les rattrapages temporels ont toujours lieu même s’ils sont infinitésimaux.

Puis ce fut au tour du calendrier romain, au VII siècle avant JC. Il débutait en mars et comptait à l’origine, 304 jours. Les mois de janvier et février furent rajoutés plus tard pour correction. Mais comme les mois ne faisaient que 29 ou trente jours, on a du intercaler un mois supplémentaire, mais seulement une année sur deux.

Le système était compliqué avec un compte à rebours à partir de dates pivot. Les  « calendes » se trouvant neuf jours avant les « ides ». Inutile de dire que la maîtrise du calendrier n’était pas réservée au commun des citoyens. Et il advint ce qui était prévisible, les hommes de pouvoir ont été tentés de rajouter des périodes longues afin de rallonger leur mandat. Il y a manifestement de grosses traces de l’histoire romaine sur la terre d’Algérie car son calendrier a été si rallongé que le mandat dure depuis 1962.

Jules César décida de modifier le calendrier romain en 46 av. JC sur les conseils du grand astronome grec, Sosigène. Ce fut le calendrier Julien car, tant qu’à faire, autant porter le nom de celui qui a la mesure du temps entre ses mains. Trois grandes innovations : le premier jour de l’année est au premier janvier, une année bissextile tous les quatre ans et le redoublement de la journée du 24 févier.

Mais toujours l’inévitable décalage, il revint suggérer encore une modification. Elle intervint beaucoup plus tard, en 1582 avec le pape Grégoire XIII. Mais auparavant, une précision à apporter.

Le but de cet article n’étant qu’un aperçu de la thématique, nous avons privilégié les civilisations qui avaient un rapport avec le bassin méditerranéen, le berceau de notre passé commun. Laissons donc les autres de côté afin de nous intéresser à l’histoire peu banale de la genèse de ce fameux calendrier grégorien qui est encore en vigueur et à qui nous devons ces embrassades et ces vœux du trente et un décembre.

A savoir que le bouleversement du calendrier par les révolutionnaires français n’a duré que l’instant de l’événement et n’avait d’autres raisons que celle de faire disparaître toutes les traces de l’Église et de la monarchie. On ne s’attaque pas au temps avec de si partisanes raisons.

Revenons donc à notre calendrier grégorien qui a survécu. 

Le Pape Grégoire XIII, maître du temps

Le calendrier Julien avait fonctionné pendant plus de quinze siècles mais le décalage qui poursuit l’humanité comme le sparadrap du capitaine Haddock a été mesuré de onze minutes et quatorze secondes annuellement (c’est dire la précision des observations astronomiques de l’époque). Il finit par s’accumuler si bien qu’en cette année 1582, l’équinoxe tombait un jour vraiment trop éloigné.

Or l’institution qui régissait les rythmes de la vie sociale et les célébrations religieuses,  c’était l’Église pour laquelle ce désordre devenait intolérable car la confusion risquait de mettre à mal son autorité comme maître du temps. L’Église avait pour compétence le « comput ecclésiastique », c’est à dire l’ensemble des règles de calcul qui permettent, chaque année, de définir les jours de commémoration religieuse. Le problème consistait surtout à prévoir les dates lorsque les fêtes étaient « mobiles » dans le calendrier, particulièrement celle de Pâques, la plus importante pour le monde catholique.  Tiens, cela nous rappelle quelque chose, des personnalités religieuses qui scrutent le ciel pour vérifier si la lune annonce la fin du jeûne.

Le pape Grégoire avait pour intention de faire que l’équinoxe coïncide avec le 21 mars puisque ce fut la date du concile de Nicée, en 325 apr. J-C., celui-là même qui institua le comput ecclésiastique. Il décida, entre autres modifications du calendrier (devenu calendrier grégorien),  comme l’importante réforme des années bissextiles, de supprimer dix jours dans l’année en cours, du 4 au 15 octobre 1582. Les catholiques européens se sont réveillés le 16 octobre avec dix jours de moins dans le décompte de leur calendrier, un rajeunissement « décrété » !

Imaginons que nous ayons eu le même pouvoir, nous aurions supprimé dix jours en juin 1982 et l’Algérie n’aurait pas été vaincue à la coupe du monde en Allemagne. En 1965, nous n’aurions pas eu un régime militaire. Oui, mais arrêtons immédiatement ce délire démoniaque car les limites de l’exercice surgissent aussi rapidement que nos rêves, il y en avait déjà un auparavant.

Et puis, comment se serait appelé notre beau stade d’Oran ? Non, gardons-nous de manipuler le temps, d’autres le font très bien sans nous avec les mandats à vie et certains vont jusqu’à vouloir supprimer quelques siècles pour nous téléporter au septième.

Et que dit la philosophie ?

Le temps rythme notre vie, il varie, nous le calculons, nous le rectifions et il annonce notre mort certaine. Impossible que dans ces conditions, un tel sujet ait échappé à l’étude philosophique. Qu’est-ce que le temps, notre rapport à lui et que représente-t-il pour nous ? Un de ces sujets que redoutent tellement tous les candidats au baccalauréat.

Il faut bien avouer que les propositions pour le cerner sont tout aussi évasives que multiples.  Platon ne fait aucun cas du temps si ce n’est n’est lui accorder une place marginale et de l’opposer à la mesure d’un infini. Héraclite affirme que le temps est fugace, c’est un mouvement et qu’on « ne se baigne jamais dans le même fleuve ». Pascal décrit l’homme comme « un point perdu » dans l’infinité du temps. Kant accorde au temps la faculté de permettre la compréhension des phénomènes et Saint Augustin estime qu’il est une intuition car le présent étant déjà du passé, il est inutilité d’expliquer le temps. On est bien avancé avec tout ça !

C’est peut-être avec Bergson que nous approchons d’une certaine vérité que nous ressentons. Il existe un temps objectif et mesurable, celui de l’horloge et un temps subjectif perçu par nos consciences, elles mêmes dépendantes de nos représentations mentales et de nos techniques. Nous savons tous que la perception du temps n’est pas la même selon notre âge, notre localisation ou nos modes de vie.

Mais arrive Albert Einstein qui accroît notre désarroi, déjà grand dans cet abîme d’incertitudes philosophiques. Le temps serait dépendant de l’espace et de la vitesse et sa relativité ne permet pas d’en appréhender une uniformité (les physiciens corrigeront mon incompétence éventuelle à propos de cette courte affirmation).

Le plus fort impose toujours son standard

Pourquoi est-ce donc tous les autres qui doivent s’aligner sur le calendrier grégorien ? Les gens de ma génération connaissent cette fameuse lutte commerciale entre les « cassettes » au standard VHS et celles au standard Betamax. Et même si on a oublié de nos jours le sigle VHS, qui se souvenait du second, quelques années après son lancement ? Il a disparu tout autant qu’a disparu le système Secam au profit du système Pal.

C’est que le plus fort emporte tout et impose son standard. Et les plus forts, à notre époque, et cela depuis près de deux mille ans, ce sont les héritiers de l’empire de Rome, puis ensuite ses extensions comme l’Amérique du Nord. L’avance est telle que même les plus gros pays émergents ne peuvent revendiquer la priorité de leur norme calendaire, comme la Chine. Elle a d’ailleurs d’autres chats à fouetter et la mondialisation a été plutôt une aubaine économique pour son retour comme grande puissance. Et cette mondialisation semble définitivement consacrer la victoire du calendrier grégorien sur tous les autres.

La résistance des autres calendriers est donc aujourd’hui assez symbolique et on voit bien  que de Sydney à Londres, le feu d’artifice et la fête honoreront définitivement le gagnant dans cette histoire. A-t-il vraiment raison scientifiquement ? C’est très probable mais le débat n’est plus en ces termes. Quant au monde musulman, il avait une sacrée avance en astronomie et en mathématiques, peut-être aurait-il pu maintenir une certaine force à sa tradition calendaire ? Mais il n’y a aucune chance qu’il y parvienne en ce moment vu son état actuel et les actes de certains qui sont à l’opposé de toute notion de société et de civilisation.

Nous ne sommes pas tout à fait surs que nos arrières petits-enfants se souhaiteront la bonne année un 31 décembre. Mais il est certain que ceux qui vont la célébrer dans quelques jours ne  savent peut-être pas tous qu’ils seront les victimes d’une autre entourloupe du temps, décidément si perfide.

En réalité, en souhaitant la bonne année 2017, il s’agit très probablement de l’année 2021 ou 2022 si on s’en tient à la base de référence que fut l’année de naissance du Christ. Les historiens ont une certitude sur la date de sa mort mais pensent qu’il y aurait une erreur de quatre à cinq années en ce qui concerne la date de naissance.

Mon Dieu, un bonus de quatre à cinq ans pour le mandat présidentiel, vraiment, un sale temps !

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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  • yasmine
    28 décembre 2016, 14 h 43 min

    nous remettons tout en question après avoir lu cet article…

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