JO de Rio : Le Brésil, portugais par un contrat de dupes

JO de Rio : Le Brésil, portugais par un contrat de dupes

Voici venu le temps des Jeux olympiques. Allons-nous traiter du dopage, c’est inutile car ils sont incorrigibles. Peut-être de l’enjeu économique, trop banal. Ou alors des performances nationales et individuelles, d’autres ont des compétences pour le faire. Choisissons pour notre lecteur un angle d’approche du Brésil tout à fait inattendu.

Il est des questions habituelles à travers le monde, de celles qui s’invitent toujours dans les jeux ou les discussions entre amis, sans but d’apprentissage précis mais avec un objectif de convivialité plaisante, comme « Existe-t-il une vie ailleurs que sur la Terre, pourquoi les rêves, quelle différence entre un taureau et un bœuf et ainsi de suite ». Celle qui nous intéresse aujourd’hui est « Pourquoi le Brésil est-il le seul pays à langue portugaise en Amérique latine ? ».

N’importe qui répondrait spontanément qu’il s’agit d’une question de colonisation, espagnole ou portugaise, selon le cas. La réponse est tout à fait correcte mais elle est loin de satisfaire la curiosité qui reste préoccupée par une autre question qui s’en découle « Pourquoi un seul pays pour les Portugais alors que l’Espagne a étendu sa présence sur tant d’autres ? ».

L’esprit agile rétorquerait que ce nombre est en grande partie compensé par l’énorme territoire brésilien et sa richesse économique. Et de rajouter que les Espagnols étant les premiers à coloniser le continent, il était naturel que la plus grosse part leur fut acquise. Un autre, enfin, nous rappellerait que les armées espagnoles étaient certainement plus puissantes et que l’argument de la force explique toujours tout en matière de colonisation.

Si les propositions sont pertinentes, elles font pourtant abstraction d’une réponse qui ne les contredit pas mais qui en apporte le réel éclairage. Car, effectivement, la singularité du Brésil reste,  malgré tout, étonnante. Il faut convenir que le royaume du Portugal, malgré l’antériorité de l’arrivée des Espagnols et leur supériorité militaire, disposait de forces guerrières et navales pouvant neutraliser l’expansion hispanique et obtenir un partage un peu moins asymétrique.

L’explication de l’énigme découle du fameux traité de Tordesillas conclu en 1494 entre les deux puissances coloniales de la péninsule ibérique. Cette péripétie historique provoqua un coup du sort amusant qui profita aux portugais, au détriment de leur éternel rival et voisin. En quelque sorte une farce de l’histoire qui vaut aujourd’hui aux athlètes algériens de se rendre dans l’unique pays d’Amérique latine à langue portugaise. Mais reprenons les faits par leur commencement avant d’en arriver à ce célèbre traité.

 

La rivalité des royaumes et le partage du monde

En histoire, il y a toujours des origines antécédentes à ce qu’on croit être la genèse du récit. Mais comme il en faut bien une, c’est en 1415 qu’il nous faut remonter, lorsque le Prince Henri le Navigateur, Dom Henrique, fils cadet du roi du Portugal s’en prit à vouloir tracer une route vers les Indes. Il prit attache au sud du royaume, à Cap Saint Vincent, et commença les préparatifs de l’expédition exploratoire en s’entourant de marins expérimentés, de cartographes et de mathématiciens.

Le départ fut donné en 1416 et, d’étapes en étapes, les vaisseaux portugais franchirent en 1451 l’équateur et attribuent à la couronne royale un domaine considérable. Les portugais finiront, en 1482, par atteindre l’embouchure du fleuve Congo, un passage important vers la colonisation profonde dans les terres africaines. Quelques années plus tard, l’explorateur Bartolomeu Dias découvre le Cap de bonne expérience et, même s’il dut rebrousser chemin vers l’Europe, le navigateur venait de prouver l’existence d’un passage vers l’Inde en contournant l’Afrique par la mer. Pour les rois catholiques de l’époque, la conquête territoriale se devait d’être légitimée par la bénédiction du Pape pour un échange où les deux pouvoirs, spirituel et temporel, y trouvaient leur compte. Le souverain apportait à la foi chrétienne de nouvelles populations donc une extension du territoire de l’Église et, en contrepartie, pouvait sous le sceau de la bénédiction s’enrichir des revenus escomptés de la colonisation. La pape édicta la bulle Aeterni regis en 1481 qui avalise  l’accord politique d’Alcaçovas accordant la possession des îles Canaries au royaume de Castille et, au Portugal, les territoires nouvellement possédés à la condition d’y poursuivre l’évangélisation.

Mais la plus importante décision de la bulle pontificale fut de diviser le monde en deux. Les territoires au Nord des Îles Canaries restant possessions espagnoles, le Sud revenant aux portugais. Ces derniers ont donc le vent en poupe et rien ne semble les arrêter dans leur conquête du monde. La situation va s’inverser en 1492 lorsque le génois, Christophe Colomb, financé par les époux souverains d’Espagne, découvre ce qu’il pense être les Indes orientales. Il n’avait pas encore conscience qu’il s’agissait d’un véritable continent, dénommé plus tard l’Amérique.

L’année suivante, la Pape Alexandre VI, d’origine espagnole (tiens donc!), décrète par la bulle Inter Caetera que toutes les possessions situées au delà d’un méridien à 100 lieux des Açores seraient possessions espagnoles, celles à l’Est restant au Portugal, à l’exception des anciennes colonies espagnoles. Le monde n’est donc plus partagé en une frontière Nord-Sud mais en une séparation Est-Ouest, offrant ainsi la part américaine aux espagnols. Dans cette histoire racontée au lecteur, nous ignorerons les futures conquêtes françaises et anglaises nord américaines et nous nous limiterons à ce qui est actuellement l’Amérique latine, car le Brésil est notre propos.

Le roi du Portugal, Jean II, se sentit floué dans ses intérêts car la bulle précédente de 1481 avait accordé au Portugal la partie Sud du monde, or le territoire découvert par Christophe Colomb se situe dans cette zone qui leur avait été attribuée. La tension monte et la guerre menace d’éclater. Les souverains des deux royaumes décidèrent de négocier à Tordesillas, au Nord de l’Espagne, et aboutirent au célèbre traité du même nom, en 1494 comme il a déjà été précisé. La principale stipulation du traité fut de déplacer vers l’Ouest la ligne de partage, de 100 à 370 lieux. Cependant il avalise les possessions de l’Espagne à l’Ouest et celles du Portugal à l’Est de cette même ligne. Voila qui est donc résolu mais c’est à ce moment que commence le savoureux destin du futur Brésil.

 

Une grosse surprise extra-contractuelle

L’instituteur nous avait initiés aux morales des fables de La Fontaine, notamment à celle qui recommande la prudence de ne jamais « vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué ». A notre tour, nous apprenons à nos étudiants qu’un contrat peut porter sur un objet futur, c’est à dire non encore disponible ou existant, à la condition impérative qu’il soit déterminé ou déterminable au moment de l’échange des volontés. Les espagnols auraient du faire usage de cette précaution juridique, ce qui leur aurait évité une désagréable surprise.

Elle survint en 1500 lorsque Pedro Alvares Cabral, navigateur portugais, découvrit par le pur hasard une excroissance territoriale dans la partie orientale du continent sud-américain, ce qui allait devenir le Brésil. La nouvelle délimitation de la frontière vers la gauche, par le traité de Tordesillas, donnait ainsi l’opportunité au Portugal d’obtenir une partie non négligeable du continent que les espagnols n’imaginaient pas aussi proéminente. Nous pourrions le dire avec humour, jamais l’expression « pied de nez » n’aura trouvé si belle raison de s’exprimer à la face de la puissance espagnole.

A propos du traité de Tordesillas, on a coutume de dire « Que s’est-il passé dans la tête des espagnols pour signer un traité sur des terres encore inconnues ? ».

Mais personne, ni les représentants signataires, ni les cartographes de l’époque, ne pouvaient s’imaginer la suite de l’histoire. Il faut dire aussi que la griserie des nouvelles découvertes par Christophe Colomb et les promesses d’une richesse qui commençait déjà à être perçue ne permettaient pas d’avoir une vigilance sur un futur que tout le monde ignorait. Si nous revenons à notre instituteur, les portugais trouveraient dans ses fables de morale matière à illustrer la situation comme « tel est pris qui croyait prendre » ou « à malin, malin et demi ». Sauf que dans cette histoire, la maligne qui a joué un mauvais tour aux Espagnols fut la géographie terrestre.

Après avoir vécu leur âge d’or, les deux puissances ont connu un revers de fortune progressif jusqu’à la perte totale des colonies (celles des portugais ont perduré longtemps mais sans bénéfice majeur pour l’économie métropolitaine). Il faut reconnaître que dans ce déclin, puis dans la renaissance après le retour récent à la démocratie, l’Espagne a attiré à elle plus d’attention mondiale que son voisin. Quant à la survivance des usages des langues, le rapport est nettement à l’avantage de l’espagnol qui représente un poids considérable dans le monde.

En cette année 2016, les esprits de Tordesillas se sont manifestés par un clin d’œil ironique que les portugais apprécient sans doute car ils savent leur pouvoir de retourner les choses à leur avantage. Champions d’Europe en football, voilà que dans la foulée, le plus grand pays d’Amérique latine, le Brésil, leur enfant naturel qui parle leur langue, accueille les jeux olympiques. Dans leur for intérieur, la vengeance sur leur encombrant voisin, qui leur a toujours fait de l’ombre, a certainement un goût très savoureux.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

Mohamed Benhemla
ADMINISTRATOR
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