Gabon: la fatalité de l’Afrique en trois temps

Gabon: la fatalité de l’Afrique en trois temps

Scène habituelle en Afrique, un Président se dit élu, l’autre conteste et dénonce la fraude électorale.

Voila que les partisans de chacun des deux s’adonnent aux violences urbaines. Depuis notre plus jeune âge, c’est une fatalité qui s’abat sur cette pauvre Afrique, qui, plus le temps avance, plus elle recule. Et si c’était un choix ?

Les émeutes s’amplifient et le perdant en appelle à la communauté internationale. Les morts s’accumulent dans les rues de la Capitale et le risque d’embrasement national menace. Cette communauté internationale, fatiguée de la répétition du drame électoral africain rédige les communiqués habituels et aucun Etat ne prend réellement partie car le vent tourne souvent en Afrique et plus personne ne veut prendre de risque économique.

Qui a tort ou qui a raison dans cette affaire ? C’est impossible de répondre avec les codes habituels de la morale démocratique. Pour cela il faudrait que des règles institutionnelles et des comportements ancrés dans une histoire assez longue soient le cadre de la société. A première vue, très spontanément, l’opinion générale semble persuadée du mauvais tour joué par le fils de l’ancien maître du Gabon.

Il n’y a aucun doute sur ce point, mais se serait faire preuve d’une analyse tronquée en se précipitant sur cette seule conclusion apparente, très apparente. Je propose au lecteur de revisiter les trois temps que sont le passé du Gabon, son présent et les perspectives d’avenir que constitue la nouvelle offre électorale du candidat malheureux. L’analyse suggérerait une conclusion beaucoup moins spontanée mais également beaucoup plus alarmante que la désignation d’un seul coupable. Le passé, le présent et l’avenir du Gabon semblent figés dans une impasse de misères économiques et de conflits, à l’image de toute l’Afrique. Dans un pays, rappelons-le, qui a été gorgé de revenus pétroliers, comme ce fut le cas dans d’autres pays africains, pour des matières premières différentes.

Le passé : Omar Bongo, le père népote et corrompu

Omar Bongo est né en 1935 et fut le douzième fils d’un fermier. L’enfant a du lire la Bible dans le ventre de sa maman car il fut, dès son jeune âge, assuré que «les derniers seront les premiers au royaume des cieux». Omar n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche mais va largement se rattraper du sort qui fut le sien en y mettant fougue et persévérance, accompagnées d’une violence inouïe.

L’homme avait le don de ne jamais s’embarrasser de scrupules lorsqu’il s’agissait de ses intérêts et de son projet d’accession au pouvoir absolu. Il savait nouer des compromis, même avec la religion, et se convertit à l’Islam immédiatement après sa prise de pouvoir en 1973. Car avec Omar Bongo et l’Afrique, on n’accède pas au pouvoir, on le prend. Et même si le prédécesseur finit ses jours sur un lit d’hôpital, la succession n’est jamais acquise sans montrer sa détermination féroce à l’obtenir avec des méthodes musclées.

Le nouvel homme fort prit le nom de El Hadj Omar Bongo pour être en conformité avec sa nouvelle religion. Et comme rien ne peut gêner Omar Bongo, il ajouta par la suite à son patronyme, un nom traditionnel pré-colonial, celui de Odimba. C’est assez rigolo pour celui qui fut pendant quarante ans à la solde de la France qui l’enrichit à milliards même si, auprès de la scène nationale et internationale, Omar joua le rôle de trublion qui n’était, en fait, qu’un jeu de posture devant ses concitoyens et les chefs d’Etat voisins, aussi inféodés et corrompus que lui.

Personne ne connaît avec précision l’étendue de la fortune du despote mais un récent procès en France et l’émergence du mouvement mettant en lumière les «Biens mal acquis», démontrent que les sommes sont colossales. Omar Bongo a véritablement saigné son pays, sous le couvert d’un combat national qui veut la rupture néocoloniale. Les monstres africains ont de l’humour car ils ont été le véhicule le plus fort de la politique néocoloniale.

Dans la longue liste de Transparency International se trouvent de nombreux petits camarades, comme Denis Sassou Nguesso. Mais l’ancien officier Bongo, lors de la succession à Léon M’Ba en 1967, avait poussé la tirade très loin en affirmant que «Le Gabon sans la France est comme une voiture sans chauffeur. La France sans le Gabon est comme une voiture sans carburant».

Lorsque la puissante compagnie Elf s’installa au Gabon, la phrase de Bongo eut une réalité surprenante. Quelques coups de gueules, par-ci par-là, quelques menaces de rupture de temps en temps, mais une extraordinaire continuité à faire fructifier la maison Bongo, jusqu’à plus soif en milliards extorqués. Bien entendu, offshore, car le nationalisme de Bongo, comme celui de tous les chefs d’Etat africains, c’était dans les discours, pas dans leur comptabilité personnelle. Le seul investissement sérieux que ce grand homme de l’Afrique ait pu réaliser sont ses services de sécurité.

Omar Bongo va placer sa famille et ses soutiens dans des conditions économiques et de pouvoirs des plus sécurisées. Le grand maître tient aux traditions familiales autant qu’à sa puissance, il n’y a aucun doute sur ce point. Voila donc, très résumé, l’histoire du patronyme Bongo, le même que celui que porte le candidat déclaré vainqueur aux élections du Gabon.

Lorsque le despote meurt en 2009, personne n’osa annoncer sa mort pendant plus d’une journée. Ce phénomène très connu lors des décès des grands «démocrates», Présidents à vie, est du à plusieurs causes. Parmi ces causes est la tétanisation viscérale créée par quarante années de pouvoir absolu. Personne n’ose critiquer le despote de son vivant comme il est inconcevable d’annoncer sa mort, ou d’ailleurs quoi que ce soit à son propos car prononcer le nom de Bongo était déjà un gros risque. Bongo sans vie semblait susciter davantage la peur, aussi glaciale que le corps figé.

Une autre raison, plus prosaïque, est la terrible panique qui s’empare des dirigeants et des hommes d’affaires. Tout le monde sait que la moindre parole trop rapide, mal équilibrée ou interprétée, le moindre faux pas ou une alliance boiteuse de dernière minute, mettraient à néant une carrière de pouvoir et de richesse.

Comme la constitution, la justice, l’économie et tout le reste, c’était Bongo, celui-ci se trouvant décédé, les règles seront édictées par le vainqueur. Mais qui ? Malheur aux perdants dans le pari du nom car les gagnants remportent tout. Il en est de même aujourd’hui, le fils de Bongo ou l’ancien baron du système, terrible décision que celle de trancher. Commençons par le fils puisque c’est lui qui est déclaré vainqueur de l’élection. Nous reviendrons vers l’adversaire, assez fou pour penser que le fils du champion du népotisme allait lui laisser la place aussi facilement.

Le présent: Ali, le fils à son père

Pour un démocrate, lorsque le fils d’un tyran népote accède au pouvoir, il ne lui faut aucun autre argument juridique ou moral pour balayer d’un revers de la main la légitimité du nouveau Président. Mais il doit toujours faire l’effort de mettre la raison au centre de sa pensée et de bien analyser le cas qui se présente avant de prendre une position radicale.

On n’est pas responsable des crimes de ses parents, mais certains font tout pour revendiquer l’héritage paternel, surtout lorsqu’il sonne la douce musique du pouvoir politique, des milliards et des mœurs rêvés et cachés aux yeux de la population. Ali Bongo est né avec une cuiller d’argent, son père avait assez pillé le Gabon pour offrir à son fils une naissance confortable qui lui avait été refusée. L’enfant n’en est pas responsable mais à l’âge adulte, on attend de lui de faire l’examen de conscience qui s’impose. Ali Bongo n’a jamais accusé le régime de son père, n’a jamais promis de rembourser le peuple de l’immense fortune qui lui a été dérobée.

Non seulement Ali Bongo ne s’est pas défendu de ce lourd héritage politique mais en a profité et a endossé l’habit du père sans aucun état d’âme. Ali a été fabriqué avec l’aide d’un patronyme historiquement puissant, d’une assise financière sans limite et de contacts dévoués à la cause du fils du grand commandeur du Gabon. A travers Ali Bongo, le présent du Gabon est dans la continuité de son passé. Certes, le relais du pouvoir africain n’est plus dans la caricature du sous-officier ou officier de l’armée qui se présente à la télévision d’Etat, flanqué de deux ou trois intellectuels postés derrière lui et armés jusqu’aux dents, pour annoncer que le tyran est destitué (s’il a eu la chance de survivre) et que la démocratie, conforme au souhait du peuple va être rétabli. Aucun africain n’ose, à ce moment de la mauvaise pièce de théâtre qui est jouée mille fois devant lui, éclater de rire au risque d’un futur personnel hasardeux.

Ali a fréquenté le meilleur des mondes européens, en a d’ailleurs l’accent des salons parisiens et s’exprime avec les mots politiques et juridiques sortis en «copier-coller» d’un cours de droit ou de sciences politiques. Il est le choix nouveau des gabonais qui le soutiennent, des étudiants et des fonctionnaires lettrés qui s’expriment devant les média internationaux avec un langage qui n’a rien à avoir avec celui des émeutiers des décennies précédentes. Les prises de pouvoir en Afrique sont aussi violentes qu’auparavant mais elles se font en costume Prada et avec l’accent de Neuilly sur Seine.

L’Afrique semble incorrigible car elle est toujours prompt à donner de grandes leçons de racisme, d’ailleurs souvent justifiées, mais se comporte à l’égard des siens comme une Marie Le Pen. Ali Bongo a été attaqué sur sa légitimité à se revendiquer le fils de l’ancien Président et même de ne pas être de nationalité gabonaise. L’affaire a fait grand bruit, comme celle de Barak Obama qui a du produire son extrait de naissance. C’est également l’une des raisons de la guerre de succession en Côte d’Ivoire où l’on a renié la nationalité au prétendant à l’élection présidentielle.

Cette histoire laisse un goût amer et de répulsion aux démocrates car on a l’impression que les opposants nous disent «un tyran, fils d’un tyran, ce n’est pas le problème, ce que nous exigeons, c’est le lien de sang». Dans une autre contrée africaine, plus au Nord, on a bien renié, par un article constitutionnel, aux titulaires d’une double nationalité de prétendre aux hautes responsabilités de l’Etat. L’argument du racisme, il faut parfois se l’appliquer avant d’en faire une arme politique pour soulever l’adhésion des peuples. Dans cette histoire, Ali Bongo est l’arroseur arrosé.

Le futur : Ping, l’ami de la famille

L’adversaire d’Ali Bongo à l’élection présidentielle, Jean Ping, est le parfait produit d’un brassage culturel comme il se plait à le répéter. Né en 1942 au Gabon, dans la petite ville de Omboué, au Sud de Port Gentil, son père, Charles Ping, est un immigré chinois venu s’installer au Gabon comme exploitant forestier après avoir été ouvrier dans l’usine Peugeot à Sochaux, en France. Sa mère, Germaine Anina, est originaire de Kongo, un petit village situé près de la ville de naissance de Jean Ping.

Le père de Jean Ping va inciter son fils à poursuivre des études en France avec l’aide d’une bourse d’Etat du Gabon. Diplômé d’un doctorat d’Etat à la Sorbonne, il représentera le pur exemple  de cette élite africaine des années soixante qui suscitera l’espérance aussi sûrement qu’elle a semé la déception et l’horreur.

La conscience politique de Jean Ping commence avec son militantisme auprès de l’Association Générale des Etudians Gabonais (AGEG) et de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) où il nouera de très importants contacts. Dès 1972, il est envoyé comme fonctionnaire international à l’Unesco, chargé des dossiers de l’éducation et de la coopération.

De 1978 à 1984, il devient le délégué permanent du Gabon auprès de l’Unesco. A la fin de la mission, il rentre dans son pays pour participer à la vie politique nationale. Et c’est là où commence la supercherie du grand candidat se présentant aujourd’hui comme le recours à la démocratie. C’est à ce moment que nous reconnaissons, nous les Algériens, cette croisée des chemins où beaucoup de nos anciens camarades nous ont dit aller «changer le système de l’intérieur» et refuser le combat extérieur et stérile. Ils avaient certainement raison sur le principe mais il faut comprendre ce qu’ils proposaient et ce qu’ils ont réellement entrepris.

C’est, donc, au cœur de la cible que Jean Ping allait s’installer puisqu’il rejoignit la pire dictature dont il se fait maintenant l’opposant le plus zélé. C’est au poste de directeur de cabinet du Président de la République du Gabon, rien de moins, qu’il va essayer de «changer les choses», comme le prétendent toujours ceux qui se compromettent et se présentent plus tard comme les opposants farouches à la barbarie et à la corruption du système auquel ils appartenaient. Jean Ping n’avait pas cette brutalité et vulgarité des habituels dictateurs de l’Afrique, il était éduqué, fin et cultivé. Mais Jean Ping n’a jamais semblé être choqué par Omar Bongo et la dévastation du pays dont il était responsable. Non, Jean Ping dira que dans son fort  intérieur, il a œuvré pour le bien du Gabon et de l’Afrique. Jean Ping, comme tous les compromis repentis de la dernière heure, nous prend pour des imbéciles.

Il travailla avec acharnement à modifier ce Gabon «de l’intérieur du système». Plus il fit d’efforts pour le modifier et plus son statut s’améliora puisqu’il devint ministre et même, sans rire pour l’opposant qu’il est aujourd’hui, porte parole du gouvernement. Les scrupules de l’homme allaient le mener très loin dans son rôle de transformation souterraine puisqu’il accéda en 1993 à la présidence de l’OPEP dont le Gabon était membre. Comme chacun le sait, un haut lieu mondial de pèlerinage pour tous les honnêtes fonctionnaires et démocrates de la planète, le stage rêvé pour le chemin céleste de la pensée démocrate. Le fils d’ouvrier a été loin, très loin, au plus profond de la dictature sanglante pour tenter de «modifier le système» comme il le prétend dans ses discours.

Nous ne citerons pas les postes ministériels de Jean Ping qui furent nombreux. Il finira, en 2008, Président de la prestigieuse commission de l’Union Africaine, un poste qu’il occupera jusqu’en 2012. Et pendant ce temps là, Jean Ping a noué les plus solides rapprochements avec la famille d’Omar Bongo et, particulièrement, avec sa fille qui est devenue son principal soutien à l’heure actuelle. Jean Ping a beau jeu de dénoncer le népotisme de la famille Bongo, il est l’incarnation du lien avec cette famille et son entourage qui a tenu le Gabon d’une main de fer et sanglante jusqu’à le piller jusqu’au dernier sou.

Ce naïf démocrate, forgé pourtant par la maison Bongo, ne semblait pas connaître la célèbre phrase du patriarche de la famille, pourtant révélée au monde entier, «Pourquoi organiser une élection si c’est pour la perdre ?». Il ne connaissait pas plus cette fameuse plaisanterie de tout un peuple «Si tu veux faire fortune au Gabon, il faut créer un parti d’opposition…». On serait plutôt enclin à deviner qu’il la connaissait parfaitement et a voulu en faire l’expérience.

Alors, si le Gabon rêve son avenir avec des personnalités qui ont constitué son passé le plus sombre, c’est son choix, qu’il en soit ainsi. Au nom d’un passé colonial absurde et terriblement violent, l’Afrique a été soutenue, subventionnée et protégée par une empathie qui l’autorisait à tous les échecs. Mais trop, c’est trop et les élections gabonaises qui ont porté au pouvoir un patronyme taché, durant des décennies, de sang et de corruption massive face à un autre baron du système, pas plus innocent que les autres, me font définitivement conclure qu’il y a un choix souverain de l’Afrique à la misère économique et politique.

Il faut respecter ce choix et ne plus s’en mêler. Comme il faut respecter celui de l’Algérie, un choix constant dans la fatalité du passé, par sa perpétuelle commémoration, dans celui du présent par un consentement électoral massif et dans le futur par le choix de ceux qui avaient souhaité changer le système «de l’intérieur».

SID LAKHDAR Boumédiene

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