Fedor Dostoïevski : quand le dialogue est chef-d’œuvre !

Fedor Dostoïevski : quand le dialogue est chef-d’œuvre !

Porté par cette vague encore inégalée de la création littéraire du dix-neuvième siècle, Fedor  Dostoïevski est incontournable au panthéon des grands écrivains. Profondément ancré dans l’âme russe, son génie finira pourtant par inscrire son œuvre pléthorique dans le patrimoine littéral littéraire universel. Par sa plume infatigable, jamais le roman n’aura porté le dialogue aussi haut dans la perfection.

Suspendez un instant votre lecture et questionnez autour de vous pour obtenir quelques titres de Dostoïevski. Immanquablement vous obtiendrez, associées à de bonnes réponses, des œuvres de Tolstoï, Pouchkine ou de Gogol. Tel est le sort des époques littéraires fastes qui finissent par lier les destinées des écrivains dans la mémoire collective populaire.

N’est-ce pas le cas de Balzac et Zola qui sont souvent confondus et dont les écrits évoluent pourtant dans des registres si différents ? Il faut rendre hommage à  Dostoïevski qui arrive tout de même à faire partie de ceux dont on associe spontanément une ou deux œuvres. Mais qui est-il ?

L’homme de Saint Saint-Pétersbourg

Bien que Fedor Mikhaïlovitch  Dostoïevski naisse à Moscou en 1921, il vécut essentiellement à Saint-Pétersbourg jusqu’à sa mort en 1981. Cette ville occupera un rôle majeur dans sa vie et au fil de ses romans. Second fils d’un médecin major,  Dostoïevski connut une vie mouvementée et peu prospère financièrement.

Sans formation universitaire, il dut son haut niveau d’instruction à son insatiable volonté de se former par lui-même. La production de l’écrivain est immense sans que la qualité de l’écriture ne fasse jamais défaut. On ne s’engage pas dans un Dostoïevski sans être sûr de vouloir faire l’effort d’un exercice de lecture long et parfois contraignant. Cependant, et c’est cela la magie de la littérature, l’effort est rapidement récompensé par la découverte de la succession de chefs-d’œuvre que sont Les frères Karamazov, L’idiot, Les Possédés, Crime et châtiment ou encore le bouleversant témoignage de Souvenirs de la maison des morts, pour ne citer que les plus connus.

Toute l’œuvre est marquée par l’indéracinable lien avec Saint-Pétersbourg dont l’auteur ne s’arrache jamais. Seuls quelques grands de la littérature peuvent partager avec l’écrivain russe ce rare privilège d’être estampillé du sceau d’un lieu et d’une culture circonscrite à ce lieu et qui arrivent pourtant  à transcender leurs œuvres au-delà des barrières des cultures et des générations. C’était bien le cas de Mahfouz Naguib à propos duquel un article a été précédemment publié dans ces mêmes colonnes.

Le maître du dialogue

Tout l’édifice de l’œuvre de Dostoïevski est bâti autour du dialogue. Un roman de l’écrivain russe est un combat acharné de personnages qui s’affrontent dans des situations intimistes où tout le reste n’est que prétexte. Galanteries, mondanités ou franches explications, peu importe, les parties en présence clament leurs positions, avancent leurs pions oratoires et entrent toujours dans une joute verbale qui semble de jamais retenir son souffle. La succession d’événements est vertigineuse et ne laisse aucun répit au lecteur qui doit suivre le drame à travers une série ininterrompue de dialogues (voir le petite extrait de l’incipit du roman Les frères Karamazov en fin d’article).

Mais la prééminence des dialogues n’est pas pour autant exclusive d’une reformulation fondamentale du genre romanesque. Dostoïevski a tout inventé, du roman policier jusqu’à la ténébreuse thématique de l’anarchisme que mettront en scène plus tard d’autres prestigieux auteurs. Le dialogue est toujours au service d’un suspense dans lequel les mots fusent, les répliques tranchées se succèdent mais sans jamais mettre à mal le cours de l’histoire. Dostoïevski reste avant tout un romancier.

Certains ont d’ailleurs accusé à tort Dostoïevski de sacrifier la forme au seul profit du dialogue en faisant partir dans tous les sens l’histoire racontée. La très longue mise en haleine de ses romans réussit toujours à maintenir la linéarité de l’intrigue, indispensable à la compréhension du lecteur.

Une œuvre tourmentée ?

Il faut avouer cependant qu’on a constamment l’impression que Fedor Dostoïevski a des comptes à régler et que bout en lui une terrible rancune. Cette hargne dont il fait preuve (celle qui transparaît justement dans les dialogues constants et tranchants) a alimenté la légende selon laquelle il était atteint de démence. N’a-t-il lui-même mis en scène des personnages dont les troubles sont manifestes ?

Cela n’a pas d’importance car ce qui compte c’est le génie de l’auteur et l’immensité de l’œuvre qu’il nous a léguée. La folie ou ses frontières sont le fait de bien d’autres personnages éminents de l’histoire. Fedor Dostoïevski n’a pas soulevé des armées pour exterminer des populations, il n’a commis aucun malheur autour de lui et a donné tant de plaisir aux millions de lecteurs. Si cette folie douce a pour conséquence tout ce bien, l’humanité devrait faire une cure de ce type de démence.

En fait, et c’est là le principal à retenir, c’est l’inquiétude métaphysique dans laquelle se débat le peuple russe, en même temps que ses tensions sociales internes, qui qualifieront le mieux les romans de l’écrivain russe. Il n’aura été que le reflet de son époque et de son milieu, magnifiquement reproduit à travers ses troubles personnels. De cet état d’esprit tourmenté naîtra ce qui explique l’œuvre, la perpétuelle contradiction verbale des personnages.

Roman social ?

S’il est exact que l’œuvre peut s’expliquer en partie par l’itinéraire personnel de l’homme, elle est dans le même temps pétrie de contradictions, ce qui met à mal les certitudes de ceux qui ont voulu lier les deux. Les perpétuels contradictions qui sont le ferment des dialogues où chaque personnage soutient la thèse inverse ne laissent jamais l’occasion d’être certain que nous puissions percevoir derrière laquelle se dissimule Dostoïevski.

Il y a bien une position affirmée de l’écrivain mais brouillée par les dialogues contradictoires. La récurrence de certaines contradictions ne laissent cependant aucun doute sur la classification qu’on lui a attribué plus tard, celle de « romancier social » et de défenseur des petites gens. Cela est tout à fait paradoxal car Fedor Dostoïevski n’a jamais cessé dans ses écrits d’exécrer les libéraux et notamment les courants de pensées issus de la révolution française.

Influencé par l’amour immodéré que portait sa mère au Christ, il aura également la réputation d’être à la recherche de ce mystique « russe catholique ». Mais sur ce plan également, ses écrits ne trancheront jamais. Dans le célèbre passage consacré au personnage Stavros (dans les Frères Karamazov), dans lequel  une profonde réflexion métaphysique est engagée, la neutralité ne fait aucun doute.

En même temps, cet amour du Christ le conduira naturellement à s’intéresser aux humbles et à participer aux débats du cercle fouriériste de Petrachevski, ce qui lui vaudra quatre années de bagne en Sibérie et six années de service militaire en Asie centrale.

C’est ainsi que Fedor Dostoïevski est insaisissable, pétri de contradictions et n’est jamais là où on le classe. Voila l’extraordinaire puissance des dialogues soutenus et contradictoires qui fondent son œuvre. Comme toujours, il faut savoir sortir de l’homme pour lire l’œuvre, dans la parfaite indépendance de la lecture. Toujours ? Pas tout à fait car il est un point sur lequel les écrits confirment l’homme et inversement. Le côté sombre du personnage n’est pas dans sa folie supposée ni dans son mysticisme mais bien dans un autre recoin de l’âme humaine.

Le racisme viscéral de Fedor Dostoïevski

L’ambiguïté la plus grande qui naît de la lecture de l’œuvre est certainement celle qui embarrasse le plus les lecteurs et les biographes. Cultivé et servi par une connaissance du monde qu’il acquiert dans ses déplacements à l’étranger, Dostoïevski n’en est pas moins irascible et d’une rare violence raciste à l’égard de tout ce qui est étranger.  L’auteur russe ne s’embarrassera pas de le dissimuler, comme le feront d’autres romanciers, dans des allusions douteuses et masquées.

Il est direct, sans scrupule et ne laisse aucune place à la diplomatie dont ses personnages ne sont d’ailleurs nullement dotés. Le dialogue a toujours eu, en ce domaine, une puissance d’impertinence et d’inconvenance que la technique descriptive des romanciers du dix-neuvième siècle réussira à camoufler.

Au final, ce merveilleux dialogue aura servi en même temps la grandeur et la petitesse d’un auteur hors du commun. Miné par une épilepsie qui l’épuise, un perpétuel inconfort moral et financier qui le rongent, sans doute est-ce là l’explication la plus plausible du tourment qui se dégage des romans de Fedor Dostoïevski. Mais contrairement à d’autres auteurs, comme Céline,  dont on fait scandaleusement l’apologie,  Dostoïevski a su doser sa haine et ses frustrations à la mesure des exigences de son œuvre.

Dans cette étroite frange qui délimite la frontière entre l’excès et la folie,  Dostoïevski a su trouver sa place. N’est-ce pas là, dans cet étroit réduit, que se trouve le génie ?

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

Ouverture du roman Les Frères Karamazov

Alexéi Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils d’un propriétaire foncier de notre district, Fiodor Pavlovitch, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et n’est point oubliée. J’en parlerai plus loin et me bornerai pour l’instant à dire quelques mots de ce « propriétaire » comme on l’appelait, bien qu’il n’eût presque jamais habité sa « propriété ».  Fiodor Pavlovitch était un de ces individus corrompus en même temps qu’ineptes – type étrange mais assez fréquent – qui s’entendent uniquement à soigner leurs intérêts.

Ce petit hobereau débuta avec presque rien et s’acquit promptement la réputation de pique-assiette : mais à sa mort il possédait quelque cent mille roubles d’argent liquide. Cela l’empêcha pas d’être, sa vie durant, un des pires extravagant et non point imbécile, car les gens de cette sorte sont pour la plupart intelligents et rusés : il s’agit là d’une ineptie spécifique, nationale. (…)

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