Euro 2016 : ramadan et football professionnel, c’est compatible ?

Euro 2016 : ramadan et football professionnel, c’est compatible ?
French midfielder Paul Pogba (C) celebrates after scoring during the friendly football match France vs Portugal on October 11, 2014 at the Stade de France in Saint-Denis, north of Paris. AFP PHOTO / FRANCK FIFE / AFP PHOTO / FRANCK FIFE

Cette année, Euro de football et ramadan tombent au même moment. Est-il possible de concilier les deux ?

Le mois du ramadan a commencé depuis lundi. Et pour les musulmans pratiquants, ce mois est synonyme de jeûne, du lever du soleil jusqu’à son coucher. Comme pour la précédente Coupe du monde de football, le ramadan tombe cette année pendant une grande compétition sportive : l’Euro 2016. Mais comment respecter ce pilier de l’islam lorsqu’on est un footballeur de haut niveau ? Eléments de réponse.

« C’est compatible. Des joueurs professionnels musulmans, il y en a plein. Certains vivent même le jeûne et leur spiritualité comme une force », assure Nicolas Vilas, journaliste et auteur de Dieu football club, contacté par Europe 1. « Abou Diaby, par exemple (ex-international français, actuel milieu de l’Olympique de Marseille), avait d’abord fait le choix de ne pas jeûner lorsqu’il jouait. Mais il culpabilisait, et il a désormais décidé de ne plus rompre le jeûne les jours de matches. Il soutient depuis qu’il se sent mieux, que ça le rend même meilleur », poursuit le journaliste.

Une période où le risque de blessures augmente

En général, les joueurs évitent de communiquer sur ce sujet. Le service presse de l’Equipe de France assure simplement que le ramadan ne pose « aucun problème » pour la compétition, malgré la présence de joueurs pratiquants dans l’équipe (Paul Pogba, Bacary Sagna et Ngolo Kanté). « C’est une question d’ordre privé, nous ne communiquerons pas là-dessus », indique-t-on du côté des Bleus. Selon les informations de l’Equipe, aucun des joueurs de Didier Deschamps ne jeûnera, en tout cas pendant la durée de la compétition. Du côté des sélections albanaises et turques, les entraîneurs pratiqueront le « cas par cas », en fonction du degré de croyance des joueurs, nous apprend le quotidien sportif.

Ce qui peut vraiment poser problème, c’est l’hydratation

D’autres, en revanche, décident de reporter le jeûne et/ou de le compenser par des dons et des bonnes actions. Dans le Coran et les textes fixant le droit musulman, de telles dispenses sont en effet prévues pour les malades, les personnes âgées, les femmes enceintes mais aussi pour les voyageurs. Et selon certains, ces dispenses peuvent s’appliquer aux travaux pénibles et donc aux sportifs de haut niveau, surtout lorsque les matchs sont en plein été et que la nuit arrive tard, comme ce sera le cas pour l’Euro (lors du Mondial au Brésil, la nuit tombait tôt, aux alentours de 17h30). Le Bleu Bakary Sagna avait d’ailleurs annoncé, lors de la dernière Coupe du monde, qu’il choisirait cette option, tout comme le meneur de jeu allemand Mezut Ozil a déjà fait savoir qu’il reportera son jeûne cette année.

Le joueur professionnel a le droit de rompre le jeûne

Théologiquement, la question n’est pas complètement tranchée, surtout pour les joueurs qui ne voyagent pas. Pour les voyageurs, les reports de jeûnes sont autorisés (pour rappel, Pogba, Sagna et Kanté n’habitent pas en France, ils peuvent donc, en théorie, entrer dans cette catégorie). Mais pour les autres… « Dieu demande à ce qu’on préserve sa santé. L’islam n’est pas une religion qui vise à faire souffrir les musulmans. (…) Il y a plein d’exemptions de jeûne », explique Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris, dans une interview à Saphir News. Mais ces exemptions touchent-elles les sportifs de haut niveau ? « Nous n’entrons pas dans le débat de savoir s’ils doivent jeûner ou non. S’ils le veulent et qu’ils le peuvent, qu’ils le fassent ; s’ils ne le font pas, c’est entre le joueur et le Seigneur qui jugera. Mais le joueur devra remplacer chaque jour manqué par un autre en cas d’impossibilité », poursuit le recteur de la Grande Mosquée de Paris dans une réponse ambiguë.

Egalement citée par Saphir News, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) avait, en 2012, à l’occasion des Jeux olympique, émis un avis bien plus tranché : « même si les JO sont un événement exceptionnel pour l’athlète, ce n’est pas une excuse valable pour ne pas jeûner ». Le Conseil central des musulmans en Allemagne avait, lui, annoncé une décision contraire en 2010. La Mosquée Al-Azhar du Caire, l’une des plus éminentes autorités musulmanes, autorise elle aussi les joueurs « professionnels » à reporter leur jeûne. « Le contrat de travail conclu par le joueur et le club oblige le joueur à maintenir un certain niveau de performance. Et lorsque son travail, régi par contrat et constituant sa seule source de revenu, l’oblige à jouer en période de ramadan et que le jeûne a une influence sur sa performance, alors il a le droit de rompre le jeûne », selon la décision des hautes autorités de la mosquée égyptienne citée par France 24.

Interrogé en 2014 sur la question lors d’une conférence de presse, l’entraîneur des Bleus, Didier Deschamps, avait pour sa part prôné la souplesse. « Je n’ai rien à ordonner à mes joueurs. On respecte la religion de tout le monde. Les joueurs ont l’habitude. Je n’ai aucune inquiétude, et chacun s’adaptera à la situation », avait-il détaillé. Seuls impératifs : que personne n’en parle, et que cela n’influe pas, bien entendu, sur la prestation sportive. « La plupart des entraîneurs aujourd’hui font preuve de souplesse, ils font du cas par cas. Mais la discrétion reste la norme. Politiquement, la question est sensible. Et les instances dirigeantes du foot français ne partagent pas toutes cette souplesse », résume le journaliste Nicolas Vilas.

 

Par Gaétan Supertino.
www.europe1.fr
Sabrina Lallemand
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