« Est-il mort? »: le drame de parents après un carnage en Syrie

« Est-il mort? »: le drame de parents après un carnage en Syrie
AFP/Archives / George OURFALIAN Un enfant syrien blessé lors d'un attentat-suicide, le 15 avril 2017 dans un hôpital d'Alep

Transportée vers un hôpital après l’un des attentats les plus sanglants du conflit syrien, Fatima Rachid a vu une adolescente au visage défiguré. Elle ne se doutait pas qu’elle regardait Ghadir, sa propre fille.

« Aux urgences, j’ai tiré le rideau du lit d’à côté et j’ai vu une fille au visage à moitié arraché qui saignait. Je ne l’ai pas reconnue », raconte à l’AFP Rachida, une Syrienne de 37 ans sous une grande tente transformée en centre d’accueil près de la frontière turque.

« Le lendemain, on m’a montrée sa photo et je me suis rappelée ce que portait Ghadir au moment de l’attentat. C’était bien ma fille », poursuit cette femme vêtue d’une abaya noire, les yeux embués de larmes.

Depuis, Ghadir, 14 ans, a été transportée en Turquie pour y être traitée. Sa mère ne sait rien de son autre fille Rimas, 13 mois, de son fils Adel, 15 ans, et de son mari Mouhannad, tous portés disparu après l’attaque.

Seule sa troisième, Zahra, 7 ans, est à ses côtés.

Le destin de sa famille est devenu brutalement tragique samedi lorsque l’opération d’évacuation de quatre localités assiégées tourne au carnage dans une banlieue d’Alep (nord). Un véhicule piégé explose, provoquant la mort de 126 personnes, dont 68 enfants.

– « Ensevelie sous des cadavres » –

« J’ai vu un véhicule distribuant des sachets de chips aux enfants. Une de mes filles m’a demandée de lui en acheter un », se souvient Fatima, une des 5.000 personnes évacuées de Foua et Kafraya, deux localités prorégime assiégés depuis deux ans par les rebelles dans le nord-ouest de la Syrie.

« Les enfants étaient tellement contents d’avoir échappé au siège, ils pensaient qu’ils allaient se régaler », dit-elle. « J’ai acheté un premier sachet mais un garçon est venu me le piquer », précise Fatima avec un triste sourire.

Alors qu’elle s’apprêtait à en acheter un autre, le véhicule piégé a explosé.

« Je me suis sentie propulsée dans l’air, avant de me retrouver ensevelie sous des cadavres », se rappelle cette femme qui porte des blessures sur le nez.

Le visage et les bras ensanglantés, Fatima est transportée dans un hôpital tenu par les rebelles à Bab al-Hawa, à la frontière avec la Turquie.

Trois jours plus tard, le centre accueillant les rescapés réunit des mères angoissées à la recherche de leurs enfants portés disparus, et des gamins, certains aussi jeunes que trois ans, assis à même le sol, l’air abasourdi.

– « Est-il mort? » –

« Comment t’appelles-tu? Qui est ton père? Tu viens d’où? », leur demandent les rescapés adultes. Certains enfants restent muets.

AFP/Archives / George OURFALIANDes enfants blessés lors d’un attentat suicide, le 15 avril 2017 à Alep en Syrie


Dans un coin, Oum Mohammad pleure et crie, avec des femmes autour d’elle essayant de la calmer. « Je veux qu’on me dise comment va mon bébé transporté en Turquie! Est-il mort? Il n’a que huit mois, il ne peut pas parler et ne peut pas dire qui il est », hurle-t-elle.

Dans la section réservé aux hommes, Chérif al-Hussein, originaire de Kafraya, est entouré de deux de ses fils. Haidar, 10 ans, a la tête pansée, et Hamza, quatre ans, le visage entouré de bandages.

« Mes garçons pleurent et réclament leur mère chaque jour », soupire Chérif, 35 ans, à l’AFP, qui a demandé aux rebelles de ne pas assister à l’entretien.

Lui et les autres rescapés de Foua et Kafraya se sont retrouvés dans une situation d’autant plus étrange qu’ils ont été secourus par les rebelles, la même partie qui tirait depuis deux ans des roquettes sur leurs localités.

Les insurgés « nous ont donné médicaments et nourriture, ils se sont occupés de nos enfants », témoigne Chérif à l’AFP, qui avait demandé aux rebelles de ne pas assister à l’entretien.

« Ils nous ont assurés que nous n’étions pas leurs prisonniers ici », ajoute avec prudence Oussama, un combattant loyaliste portant un survêtement blanc taché de sang. Et de préciser: « je n’ai pas peur car je suis protégé par l’accord » sur l’évacuation conclu entre le Qatar et l’Iran, parrains des rebelles et du régime.

Une telle coexistence surprend dans le climat de haine créé par six années de guerre en Syrie.

Abou Obeida, un rebelle de 33 ans, se demande d’ailleurs comment il aurait réagi s’il n’y avait pas eu l’accord entre belligérants. Mais, précise-t-il, « je ne pouvais que secourir ces enfants et ces vieillards. C’est une question humaine ».

 

AFP

Sabrina Lallemand
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