En finir avec la monstruosité de la peine de mort

La carte des pays abolitionnistes ne cesse de s’élargir dans le monde. De partout s’élèvent les cris d’horreur et de protestations. Mais, encore et toujours, des bastions de résistance continuent une barbarie qui déshonore les fondamentaux de l’humanisme qui avance pourtant et qui vaincra inexorablement.

La Cour suprême des États-Unis vient une nouvelle fois de mettre en cause un jugement datant de trente années. Timothy Foster, un noir aux troubles mentaux évidents, avait été reconnu coupable à l’unanimité du jury et condamné à la peine capitale. La haute Cour, garante de la constitution américaine, déclare ce jugement non conforme au droit. En effet, on a constaté qu’une inscription « B » (black) était apposée devant les noms de la liste de sélection. Il n’est pas difficile de comprendre que la constitution avait donc été bafouée au premier degré et que le jugement était nul. La Cour suprême ordonne ainsi un nouveau procès. Des révélations de ce type, il ne se passe pas une année où l’on n’en constate pas. Mais il ne faut pas se méprendre, l’erreur judiciaire n’est pas la seule préoccupation des abolitionnistes. Ne retenir que cet argument serait occulter l’essentiel du combat acharné contre l’innommable honte de l’humanité, l’exécution d’un être humain.

L’argument alibi de l’erreur judiciaire

Aux États-Unis, cela fait près de vingt ans que les preuves d’erreurs judiciaires sont mises au jour (*1), parfois pour des condamnés déjà exécutés mais la plupart du temps pour ceux qui étaient dans le couloir de la mort où avaient vu leur peine commuée en réclusion à perpétuité (2*).

Certains ont passé dix, quinze et même quarante ans en prison avant que leur innocence soit reconnue ou qu’un vice de forme grave lors du déroulement du procès ait été découvert.

L’erreur judiciaire et le dysfonctionnement de la justice sont certainement ce qui gêne le plus les défenseurs de la peine capitale. C’est d’ailleurs pour cela que la Cour suprême des États-Unis, après avoir rétabli la peine de mort (elle l’avait donc prohibée un moment), a finalement laissé les  États s’exprimer en toute liberté pour la maintenir ou l’abolir. De nombreux États ont choisi de la supprimer dans leur législation car ils estimaient que le nombre de cas relevant de l’erreur judiciaire,

notamment par racisme ou vice de forme grave, se multipliaient. Si l’argument de l’erreur est, pour les abolitionnistes que nous sommes, très convaincant, il n’est cependant pas celui que nous mettrons en avant. Ce que nous ressentons va au-delà de la crainte d’une erreur qui nous semble marginale dans cette affaire. Pour nous, c’est la peine de mort en elle-même qui est un déni de la civilisation humaine. Elle est abjecte dans son principe, barbare dans sa mise en œuvre et ne peut plus être considérée comme une sanction pénale de notre temps. Risquer l’erreur judiciaire n’est qu’un avatar de plus dans une décision déjà entachée par elle-même de l’inacceptable. La justice a été inventée par l’homme pour freiner ses comportements brutaux. Assassiner un être humain revient à prendre le sens contraire de la progression de l’humanisme. C’est se comporter comme les assassins, renier tout ce qu’il y a de raison en nous. C’est avouer notre échec et ne pas mériter notre place de démocrates face à des actes qui, finalement, renvoient à la société sa propre image.

Ce qu’il y a de plus surprenant dans la peine de mort est que ses partisans farouches sont souvent des adeptes fervents des principes religieux (comme aux États-Unis). Soit ils n’ont pas lu les textes, soit ils ne savent pas les lire mais il y a manifestement une interprétation des plus erronées. Il n’appartient pas aux être humains de mettre un terme à la vie d’un homme quelle que soit sa barbarie envers ses prochains. L’acte d’exécution est monstrueux et ne peut avoir aucune justification. Il supprime toute légitimité aux juges et même celle de revendiquer le statut d’être humain civilisé. Les dispositifs de prévention sont toujours une possibilité et un objectif majeur pour les sociétés, comme ceux de l’éducation et de la force publique légale. Et ils ne sont absolument pas exclusifs de possibilités pénales très coercitives lorsque cela est nécessaire.

On peut alors imaginer ce qu’il en est dans des pays où la justice est expéditive. Les organisations mondiales dénombrent tant de pays encore où la barbarie judiciaire sévit et où les procédés d’exécution font frissonner de dégoût tout être humain qui se prétend l’être. Et dans la quasi-totalité des cas, la démocratie est loin d’être le principe fondateur de l’acte politique et gouvernemental.

L’inversion des courbes statistiques

Plus de 1634 personnes (ce sont des estimations) ont été exécutées dans 25 pays en 2015, soit 54% de plus qu’en 2014. C’est le plus grand nombre d’exécutions depuis 1989 annonce Amnesty International. La hausse est essentiellement alimentée par l’Arabie Saoudite (158), l’Iran (977) et le Pakistan dont c’est le record jamais égalé dans son histoire, pourtant assez sanglante. Des hausses significatives sont également constatées en Égypte et en Somalie. On recense même une reprise des exécutions au Tchad alors qu’elles étaient suspendues depuis dix ans. Et  l’organisation internationale ne possède pas les chiffres concernant la Chine et la Corée du Nord. Pour la Chine, les suspicions font craindre un nombre effroyable de mises à mort.

C’est donc une montée en flèche des statistiques morbides. Cependant, on constate à l’inverse que le nombre de pays abolitionnistes ne cesse d’augmenter. Quatre pays viennent d’abolir la peine de mort en 2015, soit la République du Congo, Fidji, Madagascar et le Suriname. Et la Mongolie vient d’adopter à son tour un nouveau code pénal qui abolit la peine de mort et qui entre en vigueur en 2016. Ainsi pour la première fois, nous dit l’organisation internationale, une majorité de pays ont pleinement aboli la peine capitale, soit 140 pays.

2015 aura donc été l’année des extrêmes, celle des croisements des courbes. Au final, plus le nombre de pays qui reviennent à la raison humaine est grand et plus ceux qui sont du côté obscur accélèrent la machine de la barbarie. Espérons que c’est là la preuve que ces pays vivent les dernières années de leur vie dans les ténèbres. Il se passerait comme une frénésie de la peur de revenir du côté de la lumière et qui accélère les exécutions, les derniers instants de la bête, dos au mur. Car du côté de la lumière, ils signeraient leur dernière exécution à mort, celle de leur régime politique.

Les pratiques de la mise à mort

L’exécution à mort, c’est comme un concours d’innovation pour spectacle, elle est aussi diversifiée que le génie humain lorsqu’il se met au service du mal. En Chine, lorsque l’exécution est publique et massive, on aligne les condamnés, on les agenouille et on leur tire une balle dans la nuque. En Iran, on accroche la corde à son support et on attise la foule qui se réunit autour pour assouvir sa soif morbide. Puis on amène le condamné et on lui passe la corde au cou. Mais le spectacle ne serait pas si réjouissant si un scénario macabre n’était pas prévu. On fait venir la famille de la victime, en pleurs, et on lui demande si elle pardonne le crime. Et voilà que le condamné hurle sa demande de pardon en des gesticulations monstrueusement horrifiantes. Un suspens fait taire la foule et accélère le pouls des spectateurs, que va décider la famille ? Ce jour là, pour les besoins d’un reportage télévisé que j’avais vu, on avait préparé le scénario, les parents avaient déjà accordé le pardon.

Et lorsqu’ils expriment ce pardon devant la caméra, en direct, voilà que ce bougre leur hurle de nouveau sa reconnaissance éternelle. Il venait de voir la mort de près.

Mais plus sordide encore, une scène d’un autre reportage vu à la télévision, elle se déroule aux États-Unis cette fois-ci. La responsable de la communication de la prison d’État installe la famille dans une pièce où ils sont invités à voir le spectacle à travers une vitre. Pour l’occasion, pas de pardon de dernière minute du gouverneur, il n’y a qu’au cinéma que cela se passe. L’homme est réellement exécuté, nous ne voyons pas la scène mais celle du retour de notre charmante chargée de communication. Toute souriante, elle commence par « alors, vous avez vu, cela a été ? » et je m’imagine, encore aujourd’hui, un dialogue qui aurait pus convenir à la même scène car la jolie dame, propre sur elle, semblait tout autant dire « Vous n’avez rien raté ? Avez-vous vu les gémissements et le dernier souffle, vous n’étiez pas trop loin ? Vous voulez boire quelque chose? ».

Voilà qu’arrive maintenant dans le stade, la vedette, l’intellectuel parmi tous les intellectuels, le bourreau de sa majesté le roi d’Arabie saoudite. Énorme gaillard, cagoulé même si ce n’est pas la honte qui le fait rougir mais la nécessité de l’anonymat (comme à tous les lâches de la terre). Il brandit son immense sabre, un de ceux qui ressemblent à celui qui est sur le drapeau national, et l’abat de toutes ses forces sur le cou de la victime étalée au sol. Et si le lecteur veut le son en plus de l’image, je lui recommande d’écouter celui que fait la hache du boucher lorsqu’elle tranche la viande

de la bête, fait craquer les os d’un bruit reconnaissable et percute de son bruit sourd la planche de bois.

Et nous n’avons pas les images et le son de la Corée du Nord car si le système d’exécution est à la hauteur de la folie de ce régime et de son leader psychopathe, c’est l’oscar à Hollywood assuré. Laissons tout cela aux défenseurs de la peine de mort et éloignons nous rapidement, l’odeur est pestilentielle !

Le faux argument de l’exemple dissuasif

Si nous revenons un instant sur les arguments avancés par les partisans de la peine de mort, il en est un qui est des plus fragiles. Selon eux, la peine de mort serait le risque encouru qui stopperait le bras de l’assassin au dernier moment de son projet criminel. Son envie d’échapper à la mort serait bien plus fort que son irrésistible envie de tuer. C’est en quelque sorte un réflexe humain qui ferait reculer le crime dans les sociétés. D’une part, de nombreuses études sur la criminalité ont prouvé que la seule chose qui peut éventuellement dissuader l’assassin est le risque d’être confondu et arrêté. Il recommencera dès que les circonstances lui sembleront favorables à une garantie de n’être jamais démasqué. Ce n’est absolument pas la même explication du risque même s’il y a un lien entre le fait d’être arrêté et celui d’être condamné. Mais il n’en reste pas moins que la cause directe est radicalement différente car elle se situe dans une perspective de court terme et non d’une réflexion à plus longue échéance, soit le risque de la peine capitale.

D’autre part, l’argument de la réduction de la violence criminelle dans la société est des plus fallacieux car jamais il n’a pu être validé dans l’histoire humaine. Si le risque d’être exécuté arrêtait

les crimes, cela se saurait depuis des milliers d’années que l’homme réside sur cette terre. En fait,  l’argument se retourne aussi facilement car si nous regardons encore une fois la carte mondiale des

exécutions capitales, c’est presque en symétrie que nous découvrons la présence de la violence civile comme d’État dans les pays qui maintiennent la peine de mort. Aussi bien dans le cas particulier des États-Unis que dans celui des autres. Ce qui se passe est tout à fait le contraire et il y a un parallélisme évident entre les deux éléments observés. Mais encore une fois, l’argument ne peut tenir en lui-même, sans avoir besoin de recourir à l’évidence statistique. Comment peut-on, tout à fait tranquillement, prétendre qu’exécuter un être humain, surtout lorsque cela est public, dissuaderait du crime ? Pas besoin d’assister à une seule heure de cours de sociologie, de psychologie ou de psychiatrie pour penser que l’effet pervers obtenu est l’inverse absolu de ce qui est prétendu. Lorsque l’État brandit en spectacle la mort ou exhibe ses statistiques, c’est la pire des manières et la plus directe de susciter les pulsions les plus morbides et les plus exaltées de la foule. Le dernier des abrutis peut le comprendre. Si la mort est une marque de communication des lois de l’État, comment ne pas comprendre la nature et force du signal envoyé aux populations. C’est un appel juridique officiel aux pulsions les plus basses de l’humanité.

L’accusation inversée de laxisme

Un autre argument classique que nous renvoient constamment les défenseurs de la peine de mort est notre laxisme supposé. Nous serions du côté de la protection des assassins et nous aurions un mépris pour la victime et pour ses proches. Nous serions en quelque sorte les soutiens au crime et provoquerions le malheur des familles. Une fois pour toute, remettons les choses à leur place. Nous ne sommes pas des humanistes béats et faibles, certainement pas. Nous sommes horrifiés que la magistrature algérienne n’ait pas mis un terme judiciairement aux crimes financiers des hauts gradés de l’armée algérienne, des hauts cadres civils et des familles des gouvernants. Nous sommes très surpris que des gens qui ont amassé des patrimoines équivalents à plusieurs siècles de salaires de leur fonction n’aient jamais été inquiétés et jugés lourdement

Nous sommes stupéfaits qu’aucun crime de la sécurité militaire n’ait jamais été traité judiciairement. Aucune disparition, aucune menace violente ni torture que le système algérien a fait subir n’aient jamais été lourdement sanctionnés. C’est assez surprenant qu’aucune autorité administrative constitutionnellement compétente n’ait bronché lorsque le pouvoir présidentiel est indûment exercé par ceux qui ne sont pas élus et ont comme seule légitimité le lien familial. Lorsque les millions d’algériens, spoliés offshore et à l’intérieur, seront assurés de la protection de la justice, lorsque la violence d’État sera contrainte de revenir à des considérations plus humaines et légales, alors nos détracteurs auront une parole qui peut nous convaincre. Mais en l’état des choses, ils n’ont aucune accusation légitime à nous opposer. Nous sommes pour une sévérité très forte envers tout crime et délinquance, particulièrement financière et issue de l’autorité publique transmise par le peuple. Les condamnations à des longues peines assorties de périodes incompréhensibles, la saisie des biens mal  acquis (de tous les biens), la recherche des revenus occultes et placés à l’étranger, la confiscation du passeport et la sanction d’indignité civile, nous y sommes, nous, très attachés.

Alors une fois pour toute, que la magistrature algérienne cesse de nous accuser de complicité avec les criminels (puisqu’en prononçant la peine de mort, c’est ce qu’elle nous envoie comme message). Et qu’elle nous prouve qu’elle est dans un juste équilibre des sanctions pénales envers les citoyens algériens. Pour le moment, la peine de mort est réservée à certains, pas à d’autres, ce n’est pas exactement la philosophie de la justice, si nous nous plaçons dans la position de quelqu’un qui y serait favorable. En conclusion, il est d’usage de préciser dans une décision de justice qu’elle est prononcée au nom du peuple. Pour la peine de mort en Algérie (*3), elle ne l’est certainement pas en mon nom.

Je ne suis ni un barbare ni un assoiffé de sang. Qu’elle soit prononcée au nom de ceux qui la tolèrent et la soutiennent, qu’ils en exultent et assouvissent leur instinct morbide, pas le mien car il n’est certainement pas porté sur les mêmes fantasmes.

SID LAKHDAR Boumédiene

Enseignant

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(*1) La majorité des cas provient des progrès des méthodes scientifiques comme ceux de l’ADN. Mais il ne faut pas négliger l’effet des remords et des aveux de conscience, des décennies plus tard.

(*2) Il est plus rare que les familles s’acharnent à la découverte de l’erreur lorsque le condamné a été déjà exécuté.

(*3) Le propos de cet article répond à l’existence de la peine de mort dans les législations nationales. Le fait qu’elle soit toujours suspendue ou peu exécutée ne nous fera pas croire en l’humanité de ceux qui la prononcent comme à celle de ceux qui ont compétence de légiférer.

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